L'hors-présence de Tiphaine Raffier © Christophe Raynaud de Lage

L’hors-présence : Parce qu’il faut bien mourir

Avec sa dernière création, Ia metteuse en scène Tiphaine Raffier revient au Festival d’Avignon pour la deuxième fois depuis La réponse des hommes. Une pièce sur la fin de vie d’une densité bouleversante.
16 juillet 2026
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Il est des sujets dont il est difficile de savoir par quel bout les prendre. Des sujets qui créent, chez ceux qui en parlent, la nécessité de faire un choix. En l’occurrence, en rire ou en pleurer. Concernant la mort, pléthore d’exemples montrent comme il est dangereux de choisir son camp. A propos de Simone Veil, une porte-parole du gouvernement s’était ainsi cramée en écrivant « la meuf est dead », pour annoncer son décès. Too soon lui répondait alors une opinion publique vieillissante, à coup sur pas prête à accueillir la radicalité du bon mot. Certainement que l’âge venant, les français « finissent d’en rire », ainsi que le disait Robin Williams.

Le parti du récit
L’hors-présence de Tiphaine Raffier © Christophe Raynaud de Lage

Dans L’hors-présence, qu’elle crée au Festival d’Avignon, Tiphaine Raffier prend le parti de construire une troisième voie. Car si les larmes viendront, elles ne sont pour autant pas la téléologie de sa pièce. Son objet, moins que de titiller l’affect, est de faire récit ou autrement dit, de faire théâtre. A l’image exacte de sa France Fantôme, l’autrice navigue entre les rives du réel et de son après. Sur la première, incarnée par la scénographie, sont déposées les images brutes de cet instant où la mort entre dans les familles. Et sur la seconde échouent quelques symboles. Ceux des grigris, des idées et des croyances qui forgent l’image que les humains se font du moment d’après la vie. Deux réels à leur façon, dont se dégagent un parti pris tout simple: celui de parler sans seriner.

C’est ainsi de l’histoire d’une femme, Laure, dont il s’agit. Accompagnée par sa sœur et ses deux frères, celle-ci avance doucement vers son générique de fin. Dans l’ultra-réalisme d’abord, quand Suzanna hurle, que Soren lit Thomas Mann et que Simon ne sait pas quoi faire face au désir de cette ainée qui veut mettre fin à ses jours. Ou être euthanasiée, plutôt. Un réalisme, donc, mais très loin du petit quotidien médiatique. A des années lumières de lui, même, tant il est proche de sa Némésis : l’autre petit quotidien, celui des glaires, des yeux gorgés de peur et des poches à pisse dont la fratrie mesure l’urgence de les vider à l’odeur qui envahit les murs de la maison qui se tient face au public. Un tout petit quotidien qui dit le très grand vrai. La dureté d’un moment que toutes les familles vivent sans jamais l’avoir vu aussi bien que devant cette pièce.

Vue sur mer

Une vue plongeante sur la vie, pour répondre à un autre dilemme posé par celle-ci : en être acteur ou spectateur. Un cas de conscience qui ne doit pas faire considérer la scénographie d’Hélène Jourdan comme faisant du public un spectateur. Oui, les gradins se trouvent face à une maison de verre. Quatre murs qui forment un bloc de vrai. Mais sur le velours synthétique de son fauteuil, le regardant ne se fait pour autant jamais pur voyeur. Face au macro de l’espace scénique et au micro de son film, projeté sur le toit de la maison, le public est bien plus que ça. Par le dispositif, il navigue est eaux troubles. Celles de la réflexion que lui impose le texte et qui l’éloigne de manière judicieuse de l’émotion imposée.

Une posture de penseur d’une mort devenue science-fiction, qui est aussi permise par le reste du travail. Les costumes de Caroline Tavernier (assistée de Paloma Donnini) donnent un je-ne-sais-quoi au jeu qui ancre chaque instant dans un no man’s land. Un lieu de flottement dont on ne sait à quel endroit de l’espace-temps il se situe. Des fripes à l’image du travail sonore formidable d’Hugo Hamman. Car la sonorisation des voix, sur un fil, permet elle aussi au réel de faire se rejoindre le cru de la mort et le vaporeux de ce qui la dépasse. Dans le silence, les voix tombent et avec elles, c’est au fond du caveau à venir de Laure que les oreilles gisent.

Explosion de la rétine
L’hors-présence de Tiphaine Raffier © Christophe Raynaud de Lage

A ces prouesses qui s’entassent viennent malgré tout répondre quelques limites. Des frontières que Tiphaine Raffier outrepasse avec habitude et qui sont celles de la surimpression.

Celle de la pensée d’abord, quand, à la simplicité de la vie représentée au cordeau, viennent s’ajouter des références inutiles. Des mots, comme ceux du mythe d’Argos et de La fontaine des lunatiques, dont l’usage est hors-sol et l’effet, inopérant. Puis, au trop de pensées imposées s’ajoute la surimpression photographique. Car si la dramaturgie décolle du quotidien, c’est aussi par l’entremise des images. Somptueuses, celles-ci explosent avec brio mais s’étalent peu à peu jusqu’à une forme de jouissance finale qui vire à la complaisance.

A cet instant, Laure est en effet seule au milieu de sa maison et avance toujours un peu plus vers sa fin. S’enchaînent des images-diapositives ahurissantes. Des photogrammes qui font définitivement basculer vers un ailleur le geste de la metteuse en scène. Religieux, peut-être, mais peu importe. Toujours est-il que c’est éblouissant mais qu’il y en a trop, et que cela sur-dit grassement le sur-réel amené pourtant avec délicatesse. Comme si l’autrice, fascinée par son traitement du sujet, faisait sa propre exégèse. C’est dommage, mais il est aussi possible d’y voir un geste protecteur. Ce faisant, Tiphaine Raffier sonde sa création comme Charron tâterait les profondeurs du Styx à l’aide de son bâton. Pour s’assurer de la sécurité de ses passagers, et les amener à bon port. De l’autre côté.


L’hors-présence de Tiphaine Raffier
La FabricA du Festival d’Avignon
4 au 10 juillet 2026
Durée: 2h30

Tournée 2026-2027
Du 23 septembre au 10 octobre 2026 – Nanterre-Amandiers CDN
14 octobre 2026 – L’Équinoxe Scène nationale – Châteauroux
Du 3 au 5 novembre 2026 – Comédie de Saint-Etienne CDN
17 et 18 novembre 2026 – Comédie de Clermont Scène nationale
25 et 26 novembre 2026 – Comédie de Valence CDN
Du 1er au 5 décembre 2026 – TNP Villeurbanne
8, 9 et 10 décembre 2026 – Nouveau Théâtre Besançon CDN

7 au 14 janvier 2027 – Théâtre du Nord CDN – Lille
27 au 30 janvier2027 – La Criée – Théâtre national Marseille
3 au 12 février 2027 au Théâtre National de Strasbourg
18 février 2027 à La Comète – Châlons-en-Champagne
2 et 3 mars 2027 au Théâtre Quintaou – Bayonne
8 et 9 mars 2027 au Parvis, Scène nationale – Tarbes

13 au 19 mars 2027 au Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie 
30 et 31 mars 2027 à La Coursive – Scène nationale La Rochelle
12 et 13 mai 2027 à la Maison de la Culture d’Amiens – Scène nationale
19 au 22 mai 2027 au Théâtre national de Bretagne – CDN

Avec Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret et Adrien Rouyard
Avec la participation vidéo Hélène Raimbault, Patrick Harivel

Texte et mise en scène – Tiphaine Raffier
Dramaturgie – Lucas Samain
Assistanat à la mise en scène – Mathilde Saillant
Scénographie – Hélène Jourdan
Lumière – Kelig Le Bars
Vidéo – Vincent Pinckaers
Cadrage – Raphaël Oriol
Son – Hugo Hamman
Musique – Sylvain Jacques
Costumes – Caroline Tavernier assistée de Paloma Donnini
Maquillage et perruques – Judith Scotto
Régie générale – Olivier Floury
Régie plateau – Nicolas Bignan, Pierre Frenkel
Régie vidéo - Nicolas Morgan
Régie son – Hugo Hamman
Régie lumière – Christophe Fougou
Régie maquillage et perruques – Emmanuelle Flisseau
Construction du décor – Atelier du Nouveau Théâtre Besançon CDN
Traduction anglaise pour le surtitrage – Sophie Troyna-Martins / La Pixelière

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