Sous les dehors d’une fable, Le Roi, la reine et le bouffon s’attaque frontalement à ce qui gangrène nos sociétés contemporaines. L’abus de pouvoir s’y déploie dans une outrance assumée, l’ennui s’installe comme une forme sourde de domination burlesque, tandis que l’enfermement agit comme un accélérateur de folie et de violence « pour rire ». Clémence Coullon préfère au jeu de l’allégorie une écriture du grotesque et de l’excès, menée jusqu’au bord de la saturation sans jamais s’y perdre.

Comme dans tous les contes, tout commence par un narrateur. Ici, la conteuse des conteuses, celle qui prétend encore détenir des histoires rares, pas tout à fait connues, pas encore usées par la répétition. Elle lance la sempiternelle ritournelle — « il était une fois » — puis joue avec les codes du théâtre, déclame, cherche l’appui du public, comme pour s’ancrer dans le réel. À force d’histoires accumulées, de récits qui débordent, elle se perd pourtant, s’égare, vacille. Malgré sa faconde volubile et sa capacité à retrouver sans cesse le fil du conte, quelque chose déraille avant même d’avoir commencé. Pas de héros réparateur à l’horizon, seulement un roi, une reine et un bouffon, enfermés dans un espace clos, condamnés à cohabiter.
L’enfermement comme machine à broyer
L’enfermement constitue le ressort, le cœur même de la fable, lorsqu’une menace venue de l’extérieur impose le huis clos. L’écho avec les confinements récents affleure, sans jamais glisser vers l’illustration. L’ennui use les nerfs, le pouvoir — que chacun veut pour soi — se recompose dans un espace sans échappée, tandis que la cruauté, sous les dehors de la drôlerie, s’installent peu à peu comme un simple mode d’occupation du temps.
Privés de toute altérité, les personnages se replient les uns sur les autres. La méchanceté devient un jeu, l’humiliation un divertissement, la domination un passe-temps. L’enfermement agit comme un révélateur brutal. Les conventions explosent, les secrets affleurent, les pulsions débordent. L’amour, la norme sociale, la morale se désagrègent sous la pression de cette réclusion forcée. Ce que le spectacle donne à voir, c’est une humanité qui, faute d’horizon, laisse affleurer sa part la plus carnassière.
Le grotesque et l’excès

Sur scène, trois figures clownesques, grotesques et cruelles se débattent avec les démons des autres autant qu’avec les leurs. Les costumes blancs immaculés imaginés par Lucie Duranteau et la scénographie épurée, ponctuée de kakémonos japonisants, signée par Angélique Croissant, installent un cadre presque trop propre. À l’intérieur, tout se dérègle et grince. Les corps se crispent, se tordent, s’entrechoquent. Le rire éclate, excessif et libérateur, parfois jaune, parfois grinçant.
La mise en scène de Clémence Coullon, fluide et constamment en mouvement, épouse une langue volontairement volubile, directe, presque compulsive. Une poésie concrète, charnelle, qui s’ancre dans la matière du plateau. Les références s’entrelacent de l’absurde beckettien à l’héritage kantorien, jusqu’à un imaginaire cinématographique trash et fantasmagorique. Cette profusion nourrit la folie du spectacle.
Dans cette valse de notre humanité monstrueuse, où les masques tombent, les morts s’enchaînent aussi vite que les résurrections, les courses-poursuites déraillent, l’outrance rôde en permanence. La metteuse en scène avance sur une crête, sur un fil tendu au bord du précipice du « too much », sans jamais y céder.
Des interprètes au bord de la rupture
Clémence Coullon compose une reine démente, prise entre jubilation grotesque et menace sourde. Tom Menanteau, repéré dans Toutes les petites choses que j’ai pu voir d’après Raymond Carver mis en scène par Olivia Corsini, campe un roi fou, excessif, presque enfantin dans sa violence, figure d’un pouvoir à la fois ridicule et pathétique. Guillaume Morel, bouffon mutilé et bossu, impose un corps sous tension permanente, une expressivité débordante, la contrainte devenue moteur de jeu. En conteuse, ton décalé, apparitions soudaines, Myriam Fichter maintient un fil fragile entre le récit et l’effondrement.
Le Roi, la reine et le bouffon ne cherche pas la nuance, mais puise sa force et sa férocité satirique dans l’excès, parfois débordant jusqu’à l’épuisement, préférant le chaos à la tiédeur. Derrière la farce grotesque affleure une vision lucide et acérée de sociétés enfermées dans leurs peurs, incapables de penser l’altérité autrement que par la domination. L’œuvre peut paraître inégale, mais traversée d’une énergie rare, elle pose une question insistante : que reste-t-il de notre humanité quand l’ennui assaille ?
Le Roi, la reine et le bouffon de Clémence Coullon
création le 30 janvier 2026 à La Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne-la-Vallée
Durée 1h environ
Tournée
5 au 22 février 2026 au Théâtre de la Tempête, Paris
Mise en scène de Clémence Coullon
Avec Clémence Coullon, Myriam Fichter, Tom Menanteau, Guillaume Morel
Collaboration artistique – Nadir Legrand, Agathe Mazouin
Collaboration dramaturgique – Barbara Métais-Chastanier
Son de Martin Jaugey, Simon Péneau
Lumières de Félix Depautex
Costumes de Lucie Duranteau
Scénographie d’Angéline Croissant
Création plastique de Muriel Navarro
Construction du décor – Atelier du Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-Denis