Il y a ceux qui, comme chez Levinas, considèrent l’autre comme irréductiblement autre. « Le moi qui répond à l’autre, c’est moi et pas un autre », disait le philosophe. Peut-être était-ce le cas de François Gremaud. Son frère Christian, sourd de naissance, fut quoi qu’il en soit élevé en « autre ». Un enfant, oui, mais sourd. Un fils, oui, mais sourd. Et ainsi de suite. Une réalité subie dont cette pièce laisse penser qu’elle avait donc finit par infuser l’esprit de son double affectif et frère de sang. Au fil des années, il était devenu celui qui essaye de sauver son âme sœur, de trouver des solutions pour lui permettre de dépasser les évènements, battre sa surdité. Jusqu’au moment où la vie s’est faite trop dure pour Christian, et que l’abîme dans lequel il est tombé s’est fait trop profond. Un moment clé, synonyme de mort autant que de rebond.
Si ce n’est toi c’est donc ton frère

Devenu incapable de lui venir en aide et de sauver ce frère que le monde déporte en périphérie de la vie, François Gremaud tombe lui aussi dans l’abîme. Une dépression qui l’arrête nette. Lui coupe les pattes jusqu’à pleurer, raquettes aux pieds en haut des montagnes suisses. Mais ça, c’était avant l’idée de cette pièce, qui agit en double. Un processus de création qui, comme souvent chez un artiste, lui sort la tête du noir. Mais surtout, une réflexion qui lui permettra incidemment de changer de paradigme.
C’est ce que laisse entendre en tout cas le dispositif mis en place par le metteur en scène. Au bord du plateau, il se fait la voix de son frère, qui raconte son histoire en sa langue, celle des signes. Un frère-traducteur qui devient liaison avec le monde, mais pas seulement, et c’est toute la malice de la proposition. Au centre du plateau, recouvert de blanc, Christian parle en son nom, mais aussi en celui de son frère. De quoi embrouiller les têtes, si ce n’était l’idée simple trouvée par François Gremaud. Un jeu de lumière par William Fournier qui éclaire les esprits. Flottant dans le chaud, Christian parle en son nom. Dans le froid, en celui de son frère.
Le théâtre ou la vie
C’est rien, mais c’est par là qu’arrivent le théâtre et le basculement vers la vie d’après. Car comment et pourquoi donner matière à un texte qui aurait pu se suffire à lui-même ? Récit linéaire de la vie de Christian et de la façon dont les sourds furent traités au fil de l’histoire, le texte n’est que ligne claire. Une simplicité pédagogique qu’assume le metteur en scène, mais qui laisse très peu d’espace à la scène. Sauf que, faisant de ce texte à deux voix un genre de one man show, François Gremaud impose à son frère de jouer. Salarié de bureau jusqu’alors, celui-ci devient acteur. Ou danseur, tant sa langue signifie autant qu’elle incarne. En mouvement, Christian donne chair à ses gestes, et avec eux aux difficultés traversées. Un concept qui laisse place à l’interprétation et à l’occupation de l’espace, pour se rapprocher du théâtre et s’éloigner du livre.

Devenu une voix, Christian se transforme à la faveur du dispositif pensé par son frère. Désormais au plateau, le public devient son autre, et lui le centre. Un homme au cœur des mouvements du monde, qui regarde le spectateur prendre la place qui était la sienne jusqu’à présent. Un public minoritaire quoi qu’il en soit, et ce malgré son nombre. Une masse rendue incapable sans l’intermédiaire du frère ventriloque. Basculement du réel et transmutation de la vision. Celle de tous, mais donc aussi celle de François Gremaud. En périphérie désormais, à côté du plateau, il devient plus que celui qui étreignait son frère-autre. Il est maintenant celui qui peut enfin le regarder dans les yeux. Contempler ses traits. Des yeux, une bouche et un sourire qui viennent boucler la boucle. Celle de Levinas encore, selon qui le visage était le seul moyen de dépasser cette condition d’homme comme un autre. Un visage face auquel chacun se doit de prendre ses responsabilités. Et donc d’accepter, les yeux dans les yeux, de prendre les traits de son frère humain.
Mon frère, de François Gremaud
Création le 28 mai 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne
La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, dans le cadre du Festival d’Avignon
Du 7 au 13 juillet
Durée 1h45
Tournée
Du 18 au 27 septembre 2026 – Théâtre du Rond-Point – Paris
18 et 19 novembre 2026 – Le Zef – Marseille
21 novembre 2026 – Théâtre du Passage – Neuchâtel
24 et 25 novembre 2026 – Les 2 Scènes Scène nationale – Besançon
Du 3 au 5 décembre 2026 – Le Quartz Scène nationale – Brest
10 et 11 décembre 2026 – Nuithonie – Villars-sur-Glâne
Avec Christian Gremaud, François Gremaud
Mise en scène: François Gremaud
Accompagnement artistique et linguistique: Emmanuelle Laborit,
Jennifer Lesage-David
Composition musique: Luca Antignani, Stephan Eicher
Interprétation musique: Quatuor Espejo, Stephan Eicher
Dramaturgie: François Gremaud
Scénographie: François Gremaud
Direction technique et lumière: William Fournier
Son: Anne Laurin
Costumes: Anne-Patrick Van Brée
Assistanat à la mise en scène: Odile Cantero
Assistanat en tournée: Élima Héritier
Interprètes LSF (Langue des Signes Française) en création: Lorette Gervaix, Mélanie Monnard
Traduction et surtitres: Sarah-Jane Moloney (anglais)



