Thierry Frémont © DR
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Thierry Frémont, l’exigence au service d’une passion

L’acteur incarne, dans Une heure à t’attendre de Sylvain Meyniac, un écrivain à succès, qui a rendez-vous avec sa maîtresse et voit surgir le mari. Mis en scène par Delphine de Malherbe et donnant la réplique à Nicolas Vaude, ce comédien "caméléon", qui se donne tout entier à son art, dévoile une nouvelle facette de son talent.
26 février 2026
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Je me rappelle très bien de la première fois où j’ai vu Thierry Frémont sur scène. Nous étions dans les classes des lycéens du Cours Simon. Ce jeune adolescent timide, portant une belle tignasse rousse, travaillait le personnage de George dans Des Souris et des hommesMaurice Lamy (Lennie), lui donnait la réplique. Sérieux et travailleur, sa prestation nous avait impressionnés.

Un chemin pas tracé droit
Une heure à t'attendre - Sylvain Meyniac - Delphine de Malherbe - Thierry Frémont - Nicolas Vaude © Patrick Carpentier
Avec Nicolas Vaude dans Une heure à t’attendre © Patrick Carpentier

Rien ne prédestinait ce fils d’artisan, vivant dans « une banlieue lointaine », à embrasser la carrière d’acteur. Élève moyen, ce « fils de prolétaire » est orienté après la 3e en lycée technique. À la fin de sa seconde, il va assister au spectacle de ses anciens copains de collège en filière générale. S’il avait trouvé cela « super », pas question pour lui de se « permettre » de se mettre à leur place. « Je ne venais pas du tout d’un milieu littéraire ou propice à la création artistique. Je m’étais donc interdit d’y penser. » Mais cela le titille.

En terminale, il comprend qu’il n’est pas à sa place dans la filière dans laquelle l’institution l’avait orienté et s’interroge sur ce qu’il pourrait faire de sa vie. « Je me suis rendu compte que dans ce bac pro, le français était devenu presque optionnel. Et moi, je voulais prendre la langue française à bras-le-corps. » Il voulait également « être dans la lumière, changer de peau, se libérer de ses émotions ». Il sera donc comédien.

Le destin frappe à sa porte

Le lendemain matin en cours, il s’adresse à son voisin de table. Ce garçon lui apprend que sa mère est comédienne. C’est elle qui lui donne l’adresse du Cours Simon. C’est ainsi qu’un mercredi, le jeune homme pousse la porte du cours, alors situé boulevard des Invalides. « Il y avait des élèves sur la scène, une voix dans la pénombre qui leur donnait des informations. Ils avaient l’air d’aimer ce qu’ils faisaient. Ils étaient heureux. Je me suis dit que c’était vraiment ce que je voulais faire. Cette décision est devenue un choix et un chemin. » Une fois le bac en poche, il prend en main son parcours.

Qui le mène au Conservatoire
Thierry Frémont - Travelling avant - Tacchella

Thierry Frémont entre alors au Cours Florent, d’abord sous la houlette de François Florent, puis dans la classe libre de Francis Huster, « deux professeurs exigeants ». N’ayant pas les moyens de perdre son temps, le jeune homme veut aller vite. Son objectif est le Conservatoire. Il n’hésite pas à demander à Francis Huster de le « bousculer », si nécessaire. Deux ans après, il est admis au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. De sa première année, il ne garde pas un bon souvenir. Mais ensuite, il a comme professeur Daniel Mesguich, et surtout Mario Gonzalez, avec lequel il travaille le masque. « C’est mon maître. Quand on mettait un masque, il fallait devenir le masque. C’était un travail de composition. Et c’était extraordinaire. » Il lui arrive aussi très souvent de se glisser dans le cours de Michel Bouquet pour écouter son enseignement.

Et sur les chemins de la gloire cinématographique

À la fin de son cursus, il est repéré aux fameuses Journées de juin, qui ont remplacé les Prix. « Une espèce de marché aux bestiaux du Conservatoire. J’ai la chance qu’il y ait deux réalisateurs qui cherchaient un acteur pour leurs films. » La première est Marion Hänsel, Les Noces Barbares, le second est Jean-Charles Tacchella pour Traveling avant. « Et les deux m’ont choisi. C’était comme dans un rêve. Quand on sort du Conservatoire, on espère en faire un métier. Et tout de suite, deux films ! C’était vraiment miraculeux ». Un début de carrière auréolé, en 1988, par un César du meilleur espoir du cinéma pour sa prestation Travelling avant et le Prix Jean Gabin pour Les Noces Barbares.

Et du théâtre

Si les routes du 7e art lui sont largement ouvertes, il décide qu’il alternera avec le théâtre. « Je n’étais peut-être pas très stratégique. Il aurait peut-être fallu encore plus creuser le ciment dans le cinéma, mais j’ai refusé de beaux projets pour creuser celui du théâtre ». La première expérience est avec Philippe Adrien, dans deux pièces de MarivauxLes acteurs de bonne foi et La méprise. Les deux pièces, présentées dans la même soirée, avaient été montées au Conservatoire, où le metteur en scène était intervenant, puis en 1987, au théâtre de l’Athénée. En 1988, Thierry Frémont est à l’Odéon dans Tête d’or de Paul Claudel, mis en scène par Aurélien Recoing. L’année suivante dans La mort de Danton de Büchner, mis en scène par Klaus Michael Grüber au théâtre des Amandiers, dirigé alors par Patrice Chéreau.

Au service du personnage
Le repas des fauves - Julien Sibre - Thierry Frémont © Fabienne Rappeneau
Le repas des fauves © Fabienne Rappeneau

Ce qui surprend quand on regarde sa longue et belle carrière, c’est qu’il n’a jamais eu peur des rôles hypercomplexes, comme celui du tueur en série Francis Heaulme. Son interprétation remarquable dans le téléfilm de Claude Michel RomeDans la tête d’un tueur, lui vaudra un prestigieux Emmy Award en 2005. « Si j’accepte un personnage, je mets ma moralité de côté et j’entre dans celle du personnage. Même si au début, elle peut me bousculer ». Et il cite Michel Bouquet : « Je ne juge pas mes personnages, et c’est mon travail de ne pas les juger. C’est mon travail de les traiter avec respect et de les regarder de leur point de vue. »

C’est pour cela qu’il n’hésite pas à interpréter le difficile personnage d’André dans la reprise du Repas des fauves de Julien Sibre. « Un personnage clairement gratiné, ambigu, avec une vraie trajectoire qui passe par plein d’émotions. C’était génial. » De septembre 2023 à janvier 2025, il l’aura joué 330 fois, à Paris et en tournée.

Une palette pleine de couleurs au service des textes

L’alternance dans les personnages est aussi la ligne de conduite à laquelle il se tient. Vulnérable et sombre dans Les heures souterraines, implacable dans Les cartes du pouvoir, impayable dans Hollywood, bouleversant dans Inconnu à cette adresse. C’est Delphine de Malherbe, la metteuse en scène de ce dernier spectacle, qui lui a donné à lire la pièce de Sylvain MeyniacUne heure à t’attendre. Le projet le séduit. « Sylvain est un bel auteur. On n’est pas dans la quotidienneté. On est dans une langue plus précieuse, qui en même temps s’adresse à tout le monde et qui évoque des grands thèmes importants : la fidélité, le choix, le couple ». 

Thierry Frémont connaît bien son partenaire, Nicolas Vaude. Ils ont partagé la scène, dans Inconnu à cette adresse et dans la comédie d’Arnaud BédouetLocalement agité. « On est vraiment heureux de jouer ensemble. J’ai toujours eu plaisir à jouer avec lui. J’aime bien l’homme, l’acteur, son originalité, très différente de la mienne. C’est cela qui fait le charme de notre duo. Dans cette pièce, il faut être le plus sincère possible, le plus exact au niveau de ses intentions et de ses mouvements. »

Son premier Avignon
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Avec Anne Loiret dans Les heures souterraines © DR- Théâtre de Paris

Juillet 2025, le spectacle se monte enfin au Théâtre du Chêne noir à Avignon. Curieusement, il n’avait jamais joué au Festival. Quand on lui demande la raison, il répond tout simplement. « J’avais toujours eu peur du côté foire. » Mais une fois sur place : « J’ai beaucoup aimé parce que ce festival est un moment de liberté. Je pense que plein de pays du monde doivent nous envier cette possibilité, ce lieu et ce moment où on ne parle que de théâtre, où on peut s’interroger, se déguiser, poétiser et chanter sans contraintes. On se soutient tous. C’est magnifique. »

Au service du théâtre, des interprètes

Même si son parcours est déjà très riche, il rêve de grands rôles. « Un Shakespeare, une des grandes pièces de guerre ». Quand on lui demande si la mise en scène l’attire, il revient sur la période du Conservatoire. Dans le cadre d’un atelier de mise en scène, il avait proposé Class enemy de Nigel William, mais le directeur de l’époque, Jean-Pierre Miquel, a eu peur et n’a pas validé le projet. « Je suis resté sur une déception et ça m’a cassé ».

En revanche, il a gardé le goût de la direction d’acteur, qu’il met au service de ses amis. Le comédien a enseigné pendant deux années à l’école des Enfants terribles, créée par son « camarade » Jean-Bernard Fetussi. Puis ce fut des master class. Il a pris beaucoup de plaisir à faire cela : « Parce que je sais que c’est très important. Parce qu’un mauvais prof, qui casse quelqu’un qui se passionne, peut l’anéantir. C’est précieux. Il faut entretenir le feu. Quand les acteurs sont bien, il faut le dire. Quand d’autres le sont moins, il faut essayer de leur faire comprendre qu’il faut travailler parce que ce n’est pas acquis. » L’adolescent entrant au Cours Simon, avec ce sentiment que quelque chose allait être possible pour lui, est aujourd’hui un homme accompli d’une belle humanité.


Une heure à t’attendre de Sylvain Meyniac (Editions Avant-Scène Théâtre)
Spectacle vu en juillet 2025 au Théâtre du Chêne noir
Reprise au Théâtre de Paris – Salle Réjane
Du 21 janvier au 30 avril 2026

Durée 1h10.

Mise en scène de Delphine de Malherbe
Avec Thierry Frémont et Nicolas Vaude

Lumières de Stéphane Baquet
Décors de Catherine Bluwald
Costumes de Philippe Serpinet.

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