Selon les estimations, mille cinq cents à trois mille femmes font un déni de grossesse par an en France. Celui-ci ne concerne pas un milieu social ou un âge particulier et peut également toucher des femmes ayant déjà eu des enfants. Les mécanismes psychiques à l’œuvre restent complexes et les causes peuvent être multiples, liées parfois à des traumatismes, comme le viol ou l’inceste, ou à des circonstances particulières… Parce que cela n’arrive pas qu’aux autres, Sophie Cottin choisit délibérément de situer son histoire dans un environnement familial et amoureux apparemment sans histoire, où rien ne laissait présager une telle situation.
Une story bien ficelée

Pour ne pas tomber dans le pathos ou le misérabilisme, l’autrice prend le parti de la comédie. Mais pas n’importe laquelle. Comme dans sa précédente pièce, L’odeur des Azalées, elle puise sa respiration dramaturgique dans le cinéma américain. Ici, le ton est celui des comédies romantiques, celles de Frank Capra, Billy Wilder, George Cukor, qui ont inspiré, entre autres, Garry Marshall (Pretty Woman) ou Nora Ephron (Nuits blanches à Seattle). La formidable mise en scène de Raphaëlle Cambray en porte la marque, par son rythme, ses mouvements, la précision de sa direction d’acteurs et sa scénographie très colorée.
Coup de foudre à Paris
Qui mieux que Salomé Villiers avec sa fantaisie et sa sensibilité, pouvait incarner Alix, cette héroïne quelque part entre Katharine Hepburn et Meg Ryan ? La comédienne incarne avec grand talent, cette trentenaire qui croque la vie à pleines dents. La pièce s’ouvre sur elle. Dans une adresse au public, elle raconte comment le plus beau jour de sa vie a viré au cauchemar. Sophie Cottin déroule le fil de l’histoire d’Alix, de sa rencontre avec le charmant et fantasque Romain (épatant Thomas Gendronneau) à sa demande en mariage dans une pizzeria. Ce fameux soir, la jeune femme est prise de violentes douleurs, qui évoquent une crise de colique néphrétique ou une gastro-entérite. Romain la conduit aux urgences où, à sa demande, il la laisse passer seule les examens.
Panique à bord

Le verdict tombe, Alix est sur le point d’accoucher. Dans la salle, le public demeure stupéfait. Car rien, jusque-là, ne laissait deviner la grossesse d’Alix. L’autrice fait surgir cette question que l’entourage ne manque pas de se poser. « Toi non plus, tu n’as rien vu ? » Une manière de se rassurer sur son propre aveuglement et, peut-être, de se dédouaner de toute responsabilité. Le jeune interne de garde dépassé (attendrissant Geoffrey Couët), comprend que la patiente est en déni. Il appelle à la rescousse la sage-femme (prodigieuse Raphaëlle Cambray). Toute cette partie de la pièce tourne autour du déni. Comment faire accepter à cette femme, qui n’y était nullement préparée, qu’elle est sur le point de devenir mère ? Et comment son entourage peut-il accueillir une telle nouvelle ? Le personnage du grand-père, interprété par l’exquis Michel Papineschi (Sur un air de tango) est magnifique.
Du sens et de l’émotion
L’arrivée de cet enfant, ni désirée ni même envisagée, dont personne ne soupçonnait l’existence, chamboule le quotidien et tous les projets. Dans un monologue très émouvant, Romain expose les raisons de son refus de devenir père. Elle évoque les peurs qui ont pu nourrir le rapport complexe d’Alix à la maternité. L’autrice ne cherche ni à excuser ni à accuser Alix et Romain pour les décisions qu’ils vont prendre. En interpellant le public à travers la question d’Alix, « Et vous, vous auriez fait quoi ? », Sophie Cottin bouscule les certitudes et invite chacun à s’interroger sur ses propres choix et jugements.
Le déni de Sophie Cottin
Théâtre de Paris – Salle Réjane
Du 18 septembre 2026 au 10 janvier 2027
Durée 1h30.
Mise en scène de Raphaëlle Cambray assistée d’Alexandre de Schotten
Avec Salomé Villiers, Thomas Gendronneau, Raphaëlle Cambray, Michel Papineschi et Geoffrey Couët
Décor d’Antoine Milian
Lumière de Denis Schlepp
Costumes de Raphaëlle Cambray
Musique de Thomas Gendronneau.



