Mariam Montero © DR
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Mariam Montero : « De La Havane à Paris, j’ai fait de mon exil un acte politique »

Aux Plateaux Sauvages, dans le cadre du Festival Paris Globe, la metteuse en scène et performeuse cubaine présente Yo soy una denuncia les 2 et 3 juin 2026. Entre théâtre documentaire, performance, arts plastiques et poésie intime, l'artiste transforme son propre corps en espace de mémoire, d'exil et de résistance.
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Comment le théâtre est-il entré dans votre vie ?

Mariam Montero : Je l’ai découvert assez tard. J’avais douze ans. Dans ma famille, il y avait une relation très forte à l’art en général. On allait voir des expositions, on écoutait de la musique, mais le théâtre n’en faisait pas vraiment partie. Ce n’était pas un milieu familier.

Un jour, un ami m’a proposé de l’accompagner pour voir une pièce. Je lui ai demandé ce qu’était exactement le théâtre. Je connaissais le mot, bien sûr, mais sans comprendre réellement ce qu’il y avait derrière. Il m’a simplement répondu que c’était magnifique. Alors, par curiosité, je suis allé avec lui dans un théâtre à Bayamo, ma ville natale, dans l’est de Cuba – une ville très patriotique, où a été composé l’hymne national cubain.

Yo Soy Una Denuncia de Mariam Montero © Pauline Le Goff
© Pauline Le Goff

Je n’avais aucune attente particulière, mais j’ai ressenti quelque chose de très physique, de presque amoureux, impossible à nommer. J’étais bouleversée, ça allait au-delà de tout ce que je connaissais. J’ai eu l’impression qu’il existait un monde à l’intérieur du monde. C’était comme un mystère, un sortilège et qui me déstabilisait profondément. Avec le recul, je comprends que la mise en scène était très forte. Peut-être que si l’expérience avait été différente, ça n’aurait pas eu cet effet sur moi. Mais ce jour-là, quelque chose s’est ouvert en moi et ne s’est jamais refermé.

Je ne savais pas encore que cela allait tout définir : ma formation, mes années à La Havane, mes créations à Cuba, et bien plus tard cet exil en France qui m’a tout pris avant de me rendre quelque chose d’encore plus nécessaire.

Comment se forme-t-on à l’art dramatique à Cuba ?

Mariam Montero : À l’époque, on entrait dans les écoles d’art à quinze ans. Il existait une École nationale d’art à La Havane et y accéder relevait presque du parcours militaire. Les premières auditions avaient lieu dans les provinces. Moi, j’habitais à Bayamo. Ma mère voyait bien que j’étais « l’artiste de la maison », toujours en train d’inventer des personnages ou de jouer. Elle a demandé conseil à un directeur de théâtre de la ville pour savoir si cela valait la peine que je tente les examens.

Nous étions environ soixante-dix adolescents lors de la première sélection. Ils en ont retenu trois. Ensuite, tous les candidats choisis dans le pays ont été convoqués à La Havane pour une semaine d’atelier intensif à l’École nationale. Nous étions une centaine. Ils n’en ont gardé qu’une trentaine. Je faisais partie de ce groupe.

C’était extrêmement dur. Il y avait beaucoup de pression, beaucoup de compétition. Pourtant, même si j’étais une adolescente assez timide, quelque chose en moi savait déjà que c’était ma place. Après quatre années d’études, mes camarades et moi avons obtenu un niveau professionnel. Un sésame pour intégrer les compagnies du pays. Ensuite, en parallèle du travail en troupe, j’ai poursuivi des études universitaires en art. Le théâtre et les arts plastiques ont toujours coexisté chez moi. Ces deux pratiques formaient quelque chose que je ne savais pas encore nommer, mais que je reconnaissais.

Quels artistes ont nourri votre regard ?

Mariam Montero : À Cuba, il y a moins de metteuses en scène qu’en France. Certaines figures deviennent presque mythiques. Flora Lauten, par exemple, a créé une véritable école de théâtre dans les années 1990. Et puis il y a Nelda Castillo, dont je suis toujours profondément amoureuse du travail. Elle développe un théâtre très performatif, très plastique, qui dialogue avec l’identité cubaine, les rituels, l’anthropologie, la mémoire collective. Elle joue avec les textes interdits, avec les symboles du pouvoir. C’est un théâtre très politique, mais aussi extrêmement sensible. Dans un pays où la censure reste forte, réussir à faire ce type de travail demande un courage immense. Comme j’ai moi-même un lien très fort avec les arts plastiques, son univers m’a parlé immédiatement.

Impossible de ne pas citer Antonia Fernández. Quand je suis sortie de l’École nationale, j’ai intégré sa troupe. Toute ma boîte à outils de metteuse en scène vient d’elle. Et enfin Carlos Díaz, avec son rapport à la monumentalité, au visuel, à la puissance des images. Son travail à grande échelle m’a énormément marquée. Parce que pour moi, le théâtre est aussi une image vivante en mouvement. Un cadre qui respire.

Votre travail semble partir d’abord de l’image…
Yo Soy Una Denuncia de Mariam Montero © Pauline Le Goff
© Pauline Le Goff

Mariam Montero : Complètement. Mon rapport à la création ne passe pas par la littérature. Je ne lis pas un texte en me disant immédiatement que j’ai envie de le monter. Chez moi, cela commence autrement. Je vois d’abord des images, des mouvements, des sensations. Ensuite seulement, je cherche une matière qui puisse accueillir cette vision. C’est pour cela que je dis parfois, en riant, que mon rapport à la création est presque « spirituel ». Une idée arrive comme une révélation et je dois ensuite comprendre ce qu’elle veut, ce qu’elle cherche à me dire.

Le visuel est fondamental dans mon travail. À Cuba, produire ce type d’univers reste très compliqué parce qu’il n’y a quasiment pas de moyens. J’ai souvent financé moi-même une partie de mes spectacles avec mon argent personnel. Sans cela, certaines choses auraient été impossibles. La contrainte matérielle à Cuba m’a appris à faire des objets, des costumes, des installations avec presque rien. D’une certaine façon, c’est cette école-là aussi qui a fabriqué mon langage scénique.

Qu’est-ce qui a provoqué votre départ de Cuba ?

Mariam Montero : D’abord l’amour. Je suis venue en France avec un ami pour découvrir le Festival d’Avignon, j’y ai rencontré quelqu’un et je suis restée. Mais il y avait aussi cette sensation d’étouffer là-bas dans mon pays, J’avais besoin de respirer un autre air et j’avais le sentiment d’avoir atteint un plafond artistiquement. Je voyais déjà le chemin qui m’attendait si je restais. Et j’avais besoin de me mettre en danger, de prendre des risques, de me brûler un peu.

J’étais déjà Mariam Montero à Cuba, une artiste connue, reconnue. Mais pour grandir, je devais me réinventer ailleurs. Il y a des moments dans une vie d’artiste où la sécurité devient une forme de prison très douce. On ne s’en rend pas toujours compte de l’intérieur.

Comment est née Yo soy una denuncia ?

Mariam Montero : La pièce est née de l’exil. Cela faisait déjà plusieurs années que je n’étais plus vraiment heureuse comme comédienne. Ce qui me passionnait profondément, c’était la mise en scène, la création d’univers.

Quand je suis arrivée en France, j’étais l’une des artistes les plus prometteuses de ma génération à Cuba, formée à l’École nationale d’art de La Havane, dirigeante de troupe, metteuse en scène reconnue. Et là, j’ai travaillé comme femme de ménage, aide à domicile auprès de personnes âgées, opératrice en contrôle qualité dans un site industriel. La migration m’a dépouillée de tout ce que j’avais construit. Des métiers que je n’aurais jamais imaginé faire. Mais ces expériences m’ont transformée et m’ont apporté une autre fenêtre sur le monde. Une douleur immense, bien sûr, mais aussi un cadeau. Un accès à des réalités que je n’aurais jamais connues autrement. Et puis elle m’a rendu quelque chose de plus brûlant encore : la nécessité absolue de témoigner.

J’ai donc recommencé à écrire pour libérer le trop plein d’émotions qu’il y avait à l’intérieur de moi. La pièce est née comme un journal intime, un poème, un « corps-document ». Je voulais témoigner avec mon propre corps. Je ne pouvais pas demander à une autre comédienne de raconter cela à ma place.

Et puis il y avait une urgence politique. Si j’avais eu un micro à ce moment-là, je me serais sentie dans l’obligation de parler, de dénoncer. Je suis arrivée sur scène avec cette nécessité-là. Pas avec un désir de performer, mais avec une bouche qui avait besoin de libérer une parole, une vision, un état de fait.

Pourquoi était-il important pour vous de parler de la place des femmes à Cuba ?
Yo Soy Una Denuncia de Mariam Montero © Pauline Le Goff
© Pauline Le Goff

Mariam Montero : Il y a trois dimensions inséparables dans cette pièce : l’amour, le personnel et le politique. On ne peut pas les dissocier sans trahir quelque chose de fondamental. J’aime profondément Cuba. Presque tous les Cubains aiment leur pays. Mais le système politique reste totalitaire. Et dans une société marquée par la pénurie, le corps des femmes devient souvent une monnaie d’échange.

Le tourisme sexuel est extrêmement présent. Certaines situations finissent par être normalisées. Avoir un compagnon étranger pour pouvoir manger, acheter des choses, survivre… cela devient banal. Et dans cette société machiste et raciste, les femmes noires et métisses sont encore plus fragilisées.

La figure de la « mulata » est devenue un fantasme sexuel très fort, une sorte de machine érotique fabriquée par le regard colonial. Je me souviens qu’un jour, j’ai demandé à une petite fille ce qu’elle voulait devenir plus tard. Elle m’a répondu : « Jinetera. » À Cuba, cela désigne une femme entretenue par des étrangers.

Ce n’était pas un jugement moral sur la prostitution. Je crois profondément à la liberté du corps. Ce qui m’a bouleversée, c’est qu’une enfant associe l’idée de réussite à cette figure-là. Cela raconte quelque chose de la société cubaine actuelle, ce qu’elle transmet, ce qu’elle normalise et ce qu’elle rend désirable ou inévitable aux yeux d’une enfant.

La pièce avance comme un poème fragmenté…

Mariam Montero : Je la vois vraiment comme un journal éclaté. Il y a d’abord un prologue autour du rêve et du travail de femme de ménage quand je me sentais devenir une machine. Une sorte d’état de suspension entre deux vies, deux langues, deux identités.

Ensuite vient Caribe, qui parle de l’hypersexualisation du corps féminin caribéen. Ce chapitre pourrait aussi bien résonner pour des femmes de Martinique ou de Guadeloupe. C’est une réalité qui dépasse largement les frontières de Cuba. Puis L’île, où je dialogue avec les peintures d’Antonia Eiriz, immense artiste cubaine censurée dans les années 1960. Ses tableaux deviennent une porte d’entrée pour parler du régime cubain, de la violence du silence imposé, de ce que l’art fait quand on lui interdit de parler.

Le dernier chapitre est consacré à Oshún, la déesse yoruba de l’amour, de la fertilité, de la beauté, de l’or et des rivières. À Cuba, elle est liée à la Vierge de la Charité du Cobre dans le syncrétisme religieux. Je voulais terminer avec elle parce qu’elle représente aussi une forme de rassemblement spirituel pour tous les Cubains dispersés dans le monde. Aujourd’hui, il existe une Cuba physique, mais aussi une immense Cuba émotionnelle disséminée partout. Oshún tient ensemble toutes ces Cuba-là.

Le corps semble être au centre de tout votre langage scénique.

Mariam Montero : Dans les sociétés totalitaires, le corps devient un territoire de liberté. À Cuba, dans les carnavals par exemple, le corps permet d’exorciser énormément de choses. Il devient un espace de débordement, de transgression nécessaire. Ce que la parole ne peut pas dire, le corps le dit.

Dans le spectacle, mon corps dialogue avec les objets, les costumes, les vidéos, la musique. Il y a notamment une robe-sculpture fabriquée avec des gants de ménage, créée pendant la période où je travaillais comme femme de ménage en France. C’est un objet très chargé, presque rituel, qui porte à la fois l’humiliation et la transformation, la douleur et la beauté qu’on peut faire surgir de n’importe quoi.

La musique est aussi très importante dans mon travail. Même lorsqu’elle n’est pas jouée en direct, elle parle autant que le texte. Je mélange naturellement musique, arts plastiques, danse et performance sans chercher à définir où commence l’un et où s’achève l’autre. Certains programmateurs présentent d’ailleurs la pièce dans des temps forts danse, ce qui m’amuse beaucoup parce que ce n’était pas du tout mon intention de départ. Mais chez moi, le corps porte tout : la mémoire, la politique, l’exil, la poésie.

Qu’est-ce qui vous a marquée lors des premières représentations de ce spectacle ?

Mariam Montero : Ce qui me touche, c’est justement quand le public ne sait pas exactement comment définir la pièce. Récemment, une spectatrice m’a dit que j’avais créé un monde, que je l’avais fait voyager. Cela m’a bouleversée parce que ça rejoint exactement ma première expérience du théâtre, cette sensation d’un monde à l’intérieur du monde. Ce que j’ai ressenti à douze ans dans ce théâtre de Bayamo, et qui m’a tout donné. Je n’ai pas cherché à fabriquer une forme précise. Je voulais surtout me libérer. Faire une sorte de chirurgie à cœur ouvert. Après, si dans ce vomissement il y a des fleurs, des couleurs ou des éclats de lumière, tant mieux.


Yo soy una denuncia de Mariam Montero
Les Plateaux Sauvages, Paris, dans le cadre du Festival Paris Globe
Les 2 et 3 juin 2026

spectacle à partir de 16 ans
durée 1H15

Texte, mise en scène, scénographie, design de costumes et interprétation – Mariam Montero
Assistant à la mise en scène et à la interprétation – Carlos Busto 
Assistante chorégraphe (danse d’Oshun) – Lynet Rivero 
Création lumière de Gilles Hardouin
Régie lumière de David Baudenon
Régie générale et son de Thomas Demougeot

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