Enfreakment de Dina Niepce © Alipio Padilha
© Alipio Padilha

Enfreakment : Corps en résistance

Présenté au théâtre de la Bastille dans le cadre du festival Paris Globe, le dernier spectacle de Diana Niepce se situe à la lisière de la conférence et de la performance. En croisant son expérience de danseuse à la « physicalité altérée » et l'histoire des freak shows, l'artiste portugaise construit une réflexion sur la place des corps non normatifs sur scène.
14 juin 2026
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AAllongée sur une table d’examen, une femme apparaît dans une position qui évoque d’emblée plusieurs imaginaires : le lit d’hôpital, la table de dissection ou de morgue. Offert à notre regard, son corps devient à la fois objet d’observation et d’attention presque malsaine. Il est réduit à la vulnérabilité de celui ou celle qui est scruté sans maîtriser complètement les conditions de ce regard. À ses côtés, une infirmière s’active à le toucher, le déshabiller, le manipuler dans tous les sens.

Le refus de l’inspiration porn
Enfreakment de Dina Niepce © Alipio Padilha
© Alipio Padilha

Que voit-on lorsqu’on regarde un corps qui échappe aux normes ? Un corps exceptionnel, un corps diminué, un corps courageux ? Dans Enfreakment, la chorégraphe portugaise Diana Niepce fait de cette question le cœur d’une conférence-performance à la fois intime et politique. Après un accident en 2014 qui l’a rendue tétraplégique, elle refuse le récit héroïque qui érige si souvent les personnes handicapées en figures d’inspiration pour ceux dits « valides », ce que la militante Stella Young a qualifié d’inspiration porn.

À partir de son expérience, d’archives historiques et d’une réflexion sur les freak shows du XIXᵉ siècle, Diana Niepce remonte aux origines d’un regard transformant certains corps en curiosités. Le titre même de sa proposition renvoie à ce processus. L’enfreakment, c’est la fabrication du « monstre », le point de bascule où le monde artistique exploite la fascination populaire pour des corps identifiés comme spectaculaires.

D’autres manières d’habiter l’espace

Dans Enfreakment, il ne s’agit plus d’admirer un corps qui aurait triomphé de ses limites, mais d’interroger les normes qui définissent ce qu’est un corps légitime, performant ou désirable. Sur scène, Diana Niepce suggère aussi combien sa présence oblige à repenser ce qu’est la danse elle-même. Quels mouvements juge-t-on virtuoses ? Pourquoi certains gestes nous paraissent-ils naturels et d’autres extraordinaires ? Elle démontre combien un corps peut produire d’autres formes de mouvement, d’autres temporalités et d’autres manières d’habiter l’espace.

Si la pièce est parfois difficile à suivre, tant par le nombre de références historiques que par la juxtaposition des discours, de surcroît sous-titrés, sa singularité réside dans le renversement qu’elle opère. Comme avant elle Raimund Hoghe ou Chiara Bersani, pour ne citer qu’eux, Diana Niepce nous place, en tant que spectateurs, face à notre regard, à nos réflexes d’admiration, de malaise ou de compassion. Et elle laisse planer une question inconfortable : si la présence au plateau de ce corps différent nous paraît exceptionnelle, est-ce à cause de ce qu’il est, ou à cause des normes auxquelles nous continuons, souvent sans le savoir, à mesurer tous les autres ?


Enfreakment de Diana Niepce
3 et 4 juin 2026 au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival Paris Globe
Durée 50 mn

Avec Diana Niepce, Maria Abrantes
Création lumières de Carlos Ramos
Création costumes de Silvana Ivaldi
Conseil sonore – Gonçalo Alegria
Conseil artistique Gonçalo Alegria, Silvana Ivaldi
Montage vidéo Eduardo Breda, Maria Abrantes
Illustration Maria Abrantes
Direction technique Roger Madureira

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