Ariane Dumont-Lewi & Olivier Debbasch © Capucine Magadou
Ariane Dumont-Lewi & Olivier Debbasch © Capucine Magadou

Ariane Dumont-Lewi et Olivier Debbasch : « Comment raconter la violence sans la montrer ? »

Du 6 au 23 juillet au Théâtre du Train Bleu, (dans le cadre du Pavillon Région Île-de-France du Festival Off Avignon), les deux artistes présentent Fouiller bercer pompier. Un spectacle où théâtre, musique baroque et autofiction transforment une histoire de violence familiale en une expérience sensible, traversée par la mémoire, l'enfance et la puissance de l'imaginaire.
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Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Ariane Dumont-Lewi : Nous nous connaissons depuis une douzaine d’années. J’étais intervenante théâtre dans un lycée où je dirigeais un atelier. Olivier était élève en seconde, il a poussé la porte de la salle de répétition et y est resté trois ans. Dès l’obtention de son baccalauréat, alors qu’il commençait sa formation professionnelle, nous avons poursuivi le travail ensemble. L’entente a été immédiate.

Olivier Debbasch : Ariane a largement contribué au fait que je fasse aujourd’hui du théâtre. Mes parents m’imaginaient plutôt suivre de longues études. Un jour, je lui ai envoyé un message pour lui annoncer que je ne viendrais pas à la répétition parce que je préparais un concours pour une école. Sa réponse a été très simple : tu es sûr que c’est vraiment ce que tu veux faire ? Cette question a tout changé. J’ai choisi le théâtre. Ariane m’a accompagné dans la préparation de mes premières auditions, de mes premiers concours, et à partir de là nous n’avons jamais cessé de travailler ensemble.

Comment est né Fouiller bercer pompier ?
Fouiller Bercer Pompier d'Oliver Debbasch & Ariane Dumont-Lewi © Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Olivier Debbasch : Pendant mes études à la Manufacture de Lausanne, j’ai participé à plusieurs ateliers d’écriture dirigés par Édouard Louis. J’ai commencé à produire des textes très personnels sans imaginer qu’ils puissent devenir un spectacle car je me considérais exclusivement comme interprète. Ces premiers textes ont très vite circulé entre Ariane et moi. Elle me faisait des retours, nous en discutions beaucoup, et peu à peu l’idée d’une forme théâtrale est apparue. 

En dernière année de formation, un solo constituait l’un des exercices du diplôme. J’ai proposé à Ariane de m’accompagner et c’est ainsi qu’est née une première version du spectacle. Par la suite, durant mon année à l’Académie de la Comédie-Française, une carte blanche nous a permis de reprendre le projet. Ariane était sur scène avec moi, et c’est à ce moment-là que la musique a pris toute son importance.

Ariane Dumont-Lewi : La première version était essentiellement centrée sur le témoignage et sur la manière de transformer une expérience vécue en objet théâtral. La dimension musicale n’existait pas encore.

Comment la musique s’est-elle imposée ?

Ariane Dumont-Lewi : Olivier possède un parcours vocal assez singulier. Sa voix de contre-ténor s’est révélée relativement tardivement. Quand nous avons commencé à travailler ensemble, elle n’était pas encore là. Très vite, l’envie est née de raconter aussi cette histoire, celle d’une voix qui apparaît et se transforme. Le piano et le chant étaient présents dès les premières réflexions, mais l’axe dramaturgique restait à trouver. En explorant les récits de fratries dans la Bible et dans la mythologie, nous avons découvert un opéra baroque consacré à Abel et Caïn. 

En travaillant le livret, les correspondances se sont multipliées. Le feu et l’eau traversaient déjà nos textes, des images et des motifs semblaient dialoguer naturellement avec ce que nous avions écrit. Et au-delà de ces échos, la musique portait une émotion propre. La question qui nous occupait était au fond très simple : comment raconter la violence sans la montrer, sans la représenter frontalement sur scène ? La musique ouvrait précisément cet espace.

Olivier Debbash : La voix de contre-ténor a nourri notre réflexion sur un autre plan aussi. C’est une voix d’homme très aiguë qui évoque parfois des voix féminines mais aussi des voix d’enfants avant la mue. Comme le spectacle traverse largement l’enfance, ce lien s’est imposé naturellement, tout comme la réflexion sur la masculinité, la virilité et le genre. Tous ces fils se sont tissés ensemble à mesure que nous explorions la partition.

Entre autobiographie et fiction, comment avez-vous trouvé la bonne distance ?
Fouiller Bercer Pompier d'Oliver Debbasch & Ariane Dumont-Lewi © Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Ariane Dumont-Lewi : Le premier avantage a été d’être deux. Il existait un socle d’histoire réelle que nous voulions explorer, mais il n’a jamais été question d’en faire un spectacle témoignage. La première étape a consisté à écrire cette matière au plus près du réel, puis il a fallu la regarder autrement, la laisser devenir un objet de pensée, d’imagination et de fiction. Que se passe-t-il lorsqu’un personnage surgit dans cette histoire ? Que raconte-t-il que nous ne raconterions pas nous-mêmes ?

Olivier Debbasch : Édouard Louis nous répétait souvent que plus l’écriture se rapproche de soi, plus elle peut toucher des personnes qui n’ont rien vécu de semblable. Le premier mouvement a donc été extrêmement précis, presque documentaire. Puis cette matière a reposé, et la question de la théâtralité est devenue centrale. L’invention d’Octave a joué un rôle essentiel. Ce personnage qui répète un opéra est devenu un récit-cadre qui introduit de la distance et permet au spectateur d’entrer dans l’histoire autrement.

Ariane Dumont-Lewi : À partir du moment où Octave s’est imposé comme un personnage autonome, nous avons pu lui faire dire des choses qu’Olivier et moi n’aurions jamais formulées dans la vie. Cette transformation a aussi quelque chose de libérateur, elle permet de reprendre une forme de pouvoir sur ce que l’on a subi, de le détourner et parfois même d’en jouer.

Le spectacle ne cesse de brouiller la frontière entre réel et fiction.

Olivier Debbasch : C’est exactement cela. Le personnage est traversé par des souvenirs dont il doute lui-même. Pendant longtemps, tout dans son environnement semble lui dire que rien n’a eu lieu. Puis surgit cette nounou qui confirme avoir été témoin de certaines scènes, et à cet instant quelque chose bascule. Est-ce Adam, est-ce Ève, est-ce Abel, est-ce Caïn, est-ce Octave, est-ce Olivier ? Toutes ces figures coexistent dans un même trouble et le spectacle avance constamment dans cet entre-deux.

Ariane Dumont-Lewi : Beaucoup de spectateurs cherchent à savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Cette question m’intéresse assez peu. Sur un plateau, ce sont toujours des acteurs et des actrices que l’on regarde. J’aime jouer avec cette zone de trouble. Cela rejoint aussi la question de la mémoire traumatique qui nous occupait beaucoup. 

Fouiller Bercer Pompier d'Oliver Debbasch & Ariane Dumont-Lewi © Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

L’art permet parfois d’accéder à des souvenirs, à des sensations ou à des émotions enfouies. Le fait d’être simultanément interprètes d’un spectacle et interprètes d’artistes en train de répéter ce spectacle racontait quelque chose de notre métier, nous passons sans cesse de nous-mêmes à nos personnages.

Olivier Debbasch : Octave doit interpréter dans l’opéra un personnage violent alors qu’il porte en lui des souvenirs de violence. Cela l’amène à s’interroger sur son propre rapport à cette histoire. Peut-on tout jouer ? Peut-on interpréter la victime, le bourreau, le frère violent ? Comment l’art transforme-t-il ce qui nous traverse ? Ces questions sont au cœur du spectacle.

Comment s’est construit le travail au plateau ?

Olivier Debbasch : Par accumulations successives. Nous avons travaillé en Suisse, à la Comédie-Française, au Rond-Point, au Cent Quatre, puis aux Plateaux Sauvages à Paris, où le spectacle a été créé. Au fur et à mesure, il devenait presque impossible de savoir qui avait écrit telle ou telle phrase, le texte formait une matière commune. Lors de notre dernière résidence, avant la première, nous étions accompagnés par trois dramaturges avec lesquels nous avons travaillé de manière très étroite. Le texte, la musique, la mise en scène, la scénographie et le jeu se sont construits simultanément. La dernière version du texte a quasiment été achevée la veille de la première.

Ariane Dumont-Lewi : Comme l’histoire qu’il raconte, le spectacle s’est construit en avançant. Cette mise en abyme nous intéressait beaucoup. Et les représentations aux Plateaux Sauvages ont encore tout fait évoluer. Au début, certaines intentions étaient peut-être davantage soulignées dans le jeu. Puis nous avons compris que la musique suffisait souvent à elle seule, qu’elle provoquait des états très forts chez celles et ceux qui l’écoutent. Beaucoup de choses se sont assouplies, il n’était plus nécessaire d’insister.

Qu’est-ce que cette sélection au Pavillon Région Île-de-France et l’accueil de Fouiller bercer pompier au Théâtre du Train Bleu changent pour vous ?

Olivier Debbasch :  C’est à la fois très enthousiasmant et un peu vertigineux. Nous allons découvrir un nouveau lieu, une ancienne chapelle transformée en salle de spectacle. L’acoustique sera différente et le spectacle va certainement se modifier au contact de cet espace. Avignon reste aussi l’occasion de faire découvrir le travail à un public plus large et plus divers.

Ariane Dumont-Lewi : Cette sélection au sein du Pavillon Région Île-de-France constitue un véritable encouragement. Pour une jeune compagnie, être accompagnée par ce dispositif et accueillie au Train Bleu offre des conditions de travail et de diffusion particulièrement stimulantes.

Cette aventure marque-t-elle le début d’un travail au long cours ?
Fouiller Bercer Pompier d'Oliver Debbasch & Ariane Dumont-Lewi © Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Ariane Dumont-Lewi : Oui, d’autres projets sont déjà en réflexion. Ce qui nous intéresse, c’est de poursuivre l’exploration du lien entre texte et musique et de continuer à travailler sur la manière dont la musique produit des émotions.

Olivier Debbasch : Fouiller bercer pompier est clairement le début de quelque chose. La mémoire, la masculinité, la transformation des violences par l’art sont des questions qui traversent cette création et qui continueront à nourrir notre travail. Ce qui nous passionne, c’est la façon dont théâtre et musique se répondent, s’influencent et se construisent ensemble.


Fouiller, bercer, pompier d’Olivier Debbasch et Ariane Dumon-Lewi
Les Plateaux Sauvages
du 18 au 28 mars 2026
durée 1h20 environ

Tournée
6 au 23 juillet 2026 au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Pavillon de la Région Île-de-France, Festival Off Avignon

Mise en scène d’Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi
avec Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi
Scénographie de Mélissa Rouvinet
Costumes de Clément Desoutter
regards dramaturgiques –  Sophie, Naïma et Emeric
Masque de Jean Ritz
Création lumière de Billy Rambaud
Travail vocal – Élodie Fonnard

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