Mon Frère est né d’une histoire très intime. À quel moment avez-vous compris qu’elle devait devenir un spectacle ?
François Gremaud : La langue des signes traverse mon travail depuis longtemps. Mon premier spectacle comportait déjà un personnage qui s’exprimait en langue des signes. Mais l’urgence de Mon Frère est apparue il y a environ trois ans. Mon frère et moi nous ressemblons beaucoup. Nous avons la même curiosité, la même joie de vivre, la même envie d’aller vers le monde. La différence, c’est que moi j’ai toujours pu faire ce que je voulais. Je suis un privilégié, lui a constamment été empêché. Après une nouvelle déconvenue professionnelle, je l’ai retrouvé profondément abattu. Voir quelqu’un d’aussi lumineux soudain éteint m’a bouleversé. Je me suis demandé ce que je pouvais faire et j’ai la chance d’avoir construit un travail auquel un public fait confiance. Alors je me suis dit que je pouvais peut-être mettre cette chance en partage. Au départ, l’idée était très simple : essayer d’aider mon frère.
Pourtant, en vous écoutant, on a le sentiment qu’au fil du projet quelque chose se renverse. Que c’est finalement lui qui vous aide.

François Gremaud : Oui. Au moment où j’écrivais le spectacle, j’étais profondément affecté par l’état du monde. Gaza, l’Ukraine, la catastrophe écologique, la montée des discours autoritaires… J’avais le sentiment d’être submergé. Je me souviens d’une soirée de soutien à la Palestine. Quelqu’un m’a demandé « Comment ça va ? », j’ai réfléchi un instant et je me suis rendu compte que cela faisait plus d’un an que je n’avais pas pu répondre sincèrement « Ça va bien ». Et puis j’ai compris que ce qui m’avait aidé à traverser cette période, c’était mon frère. Les personnes minorisées n’ont souvent jamais eu d’autre choix que de résister. Elles développent une expérience de la résistance dont nous avons beaucoup à apprendre aujourd’hui. À partir de là, le spectacle a changé de nature. Il ne s’agissait plus seulement de raconter des injustices, mais de montrer quelqu’un qui nous dit : « Résister est possible. Jusqu’ici, j’en suis la preuve. »
Le spectacle a déjà été créé à Lausanne. Qu’est-ce qui vous a le plus bouleversé dans sa réception ?
François Gremaud : L’ambition du spectacle était de mettre mon frère en lumière. D’essayer de dire aux gens : regardez cet homme qu’on a si souvent empêché, regardez comme il est extraordinaire. Et ce qui s’est passé a dépassé toutes mes espérances. Les gens sortaient souvent en larmes. Le bouche-à-oreille a été incroyable. Le théâtre a été pris d’assaut. Mais surtout, tout le monde est tombé amoureux de mon frère. Je le dis sans exagération. Tout le monde est tombé amoureux de lui. J’étais en larmes du matin au soir. Parce que c’était exactement ce dont je rêvais. Les spectateurs découvraient quelqu’un de drôle, de généreux, d’intelligent, de combatif. Quelqu’un que l’on avait trop souvent regardé à travers l’étiquette « sourd » avant de voir la personne.
Comment faire théâtre avec une histoire aussi personnelle sans tomber dans le témoignage ?
François Gremaud : C’était précisément la difficulté. Je ne voulais ni une conférence ni un témoignage misérabiliste. Je défends depuis toujours l’idée d’un théâtre joyeux. La solution a été très simple. Sur scène, Christian est au centre du plateau et moi je traduis sur le côté. Mais lorsque je dois intervenir dans le récit, c’est lui qui me joue. Par moments, il devient François Gremaud, puis il redevient Christian. Il joue également d’autres personnages. C’est ce déplacement qui produit du théâtre. Tout à coup, mon frère n’est plus seulement le sujet du récit, il devient acteur.
Le spectacle raconte aussi une histoire de traduction ?
François Gremaud : Oui. J’ai écrit le spectacle en français, qui est ma langue mais pas celle de mon frère. Lorsque je lui ai donné la première version du texte, nous avons compris que cela ne fonctionnerait pas. Nous avons donc reconstruit tout le spectacle dans sa langue. Puis j’ai retraduit ce matériau en français afin de pouvoir l’accompagner sur scène. Et c’est là qu’est apparu quelque chose de fondamental : il ne s’agissait plus seulement de traduire une langue, mais une manière d’habiter le monde. Ce travail m’a fait comprendre que ce que nous appelons le style ne passe pas par les mêmes chemins. En français, la poésie naît de l’agencement des mots. En langue des signes, elle passe par le corps. Les nuances, les accents, les déplacements du sens s’inscrivent dans le visage, dans les gestes, dans la posture. Pour quelqu’un qui fait du théâtre, c’est une révélation.
Ce qui frappe aussi, c’est que beaucoup de spectateurs semblent reconnaître leur propre histoire dans celle de Christian.

François Gremaud : Oui. Après les représentations, des personnes afrodescendantes, des personnes queer, des personnes aveugles ou malvoyantes sont venues nous voir en disant : « Vous racontez aussi notre histoire ». Évidemment, les situations ne sont pas les mêmes, mais les mécanismes se ressemblent souvent. Une majorité considère sa propre manière d’être au monde comme la norme et demande aux autres de s’y conformer. À cet endroit-là, le spectacle parle sans doute moins de la surdité que de notre difficulté collective à accueillir la différence comme une richesse.
Vous dites souvent que ce spectacle vous a réconcilié avec l’idée de théâtre politique. Pourquoi ?
François Gremaud : Parce qu’il m’a permis de comprendre quelque chose que je n’arrivais pas à formuler. Je ne crois pas qu’un spectacle puisse changer le monde. Je ne crois pas qu’une représentation puisse arrêter une guerre ou modifier un programme politique. En revanche, je crois profondément qu’une œuvre peut transformer une personne. À Lausanne, beaucoup de spectateurs sont venus nous dire : « Vous n’avez peut-être pas changé le monde, mais vous m’avez changé moi ». Et je crois que c’est là que réside la force politique du théâtre. Le théâtre ne supprime pas les catastrophes, mais il peut déplacer un regard. Il peut rendre quelqu’un plus attentif aux autres, plus disponible, plus sensible. Dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, c’est déjà immense.
Après cette aventure, qu’est-ce qui a le plus changé : votre regard sur votre frère ou votre manière de faire du théâtre ?
François Gremaud : Les deux, sans doute. Je ne sais pas encore exactement comment cette expérience transformera mon travail futur. Il est probablement trop tôt pour le dire. Mais une chose est certaine : au départ, je pensais faire ce spectacle pour aider mon frère. Et à la fin, j’ai compris que c’était lui qui m’avait aidé. Dans une période où j’avais parfois du mal à croire encore à certaines choses, il m’a rappelé qu’il était possible de continuer à avancer, de continuer à lutter, de continuer à vivre. Je crois que c’est la plus belle chose que ce spectacle m’a donnée.
Mon frère, de François Gremaud
Créé le 28 mai 2026 au Théâtre de Vidy-Lausanne
Première en France à La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon CNES, dans le cadre du Festival d’Avignon
Du 7 au 13 juillet
Durée 1h45
Tournée
Du 18 au 27 septembre 2026 au Théâtre du Rond Point – Paris
Avec François et Christian Gremaud
Mise en scène François Gremaud
Accompagnement artistique et linguistique Emmanuelle Laborit,
Jennifer Lesage-David
Arrangement musique Luca Antignani, Stephan Eicher
Interprétation musique Quatuor Espejo, Stephan Eicher
Dramaturgie François Gremaud
Scénographie François Gremaud
Direction technique et lumière William Fournier
Son Anne Laurin
Costumes Anne-Patrick Van Brée
Assistanat à la mise en scène Odile Cantero
Assistanat en tournée Élima Héritier
Interprètes LSF (Langue des Signes Française) en création Lorette Gervaix, Mélanie Monnard
Traduction et surtitres Sarah-Jane Moloney (anglais)



