Stéphane Ricordel avait une manière bien à lui d’assister à une représentation. Il ne regardait jamais seulement le plateau. Son regard allait des interprètes à la salle avant de revenir vers la scène, comme s’il cherchait à saisir ce qui se jouait entre les deux. Avec Laurence de Magalhaes, il revenait souvent voir les spectacles qu’ils programmaient, parfois plusieurs fois pour retrouver l’émotion qui les avait convaincus de les inviter et observer comment elle se transmettait, chaque soir, à un nouveau public.
Un silence qui s’installe, un rire inattendu, une respiration suspendue, un corps qui se penche légèrement vers l’avant. Rien ne lui échappait. Pour lui, une représentation ne s’achevait pas aux saluts. Elle continuait dans ce lien invisible qui se tisse entre les artistes et celles et ceux venus les écouter.
Au Monfort, pendant Paris l’été ou plus récemment au Théâtre du Rond-Point, ils étaient présents, figures bienveillantes accueillant discrètement le public, échangeant quelques mots avec les équipes avant de rejoindre la salle. Une fois les lumières rallumées, ils ne disparaissaient pas. Les discussions se prolongeaient dans le hall, au bar ou, pendant Paris l’été, dans la cour du lycée Jacques-Decour, devenue après la pandémie le quartier général du festival. Leur manière de diriger un théâtre ressemblait moins à celle de gestionnaires qu’à celle d’hôtes heureux de réunir des artistes, des techniciens et des spectateurs autour d’une même aventure.
Du trapèze aux plateaux
Cette attention aux autres plonge ses racines dans un parcours singulier. Né en Algérie le 25 août 1963, Stéphane Ricordel passe son enfance au Koweït puis en Libye. De retour en France à dix-sept ans, il entreprend des études de biologie cellulaire et d’arts plastiques avant que sa rencontre avec Claude Régy ne l’oriente vers le théâtre, puis vers l’Académie Fratellini. Le trapèze volant devient son langage. Il choisit la place de porteur, celui qui accueille les voltigeurs au terme de leur envol. Une fonction discrète, fondée sur la confiance absolue, qui dit déjà beaucoup de sa personnalité.
En 1993, avec Laurence de Magalhaes et Fabrice Champion, il fonde la compagnie Les Arts Sauts. Sous son impulsion, le trapèze volant n’est plus un simple numéro de cirque. Il devient une œuvre en soi. Sous une immense bulle blanche, les spectateurs regardent désormais le ciel comme on regarde une scène. En quinze ans, cette aventure emmènera la compagnie dans cinquante-sept pays. L’accident de Fabrice Champion en 2004, puis l’arrêt de la compagnie trois ans plus tard, referment cette histoire. Ils n’entament pourtant ni son goût du risque ni son désir d’inventer.
Avec Laurence de Magalhaes, il ouvre alors un nouveau chapitre en prenant la direction du Carré Silvia-Monfort, devenu Le Monfort. Ensemble, ils imaginent un théâtre où aucune discipline ne cherche à prendre le dessus. Cirque, théâtre, danse, musique, magie ou formes inclassables s’y croisent avec la même curiosité.
Lorsque la Ville de Paris leur confie ensuite Paris l’été, ils prolongent cette philosophie hors les murs. Le festival devient le prolongement naturel du Monfort. Les spectacles quittent les théâtres, investissent la ville, font dialoguer artistes confirmés et jeunes créateurs sans jamais opposer les générations. Là encore, Stéphane Ricordel privilégie la découverte aux effets de mode. Il ne cherche jamais à imposer une vision. Il préfère se laisser surprendre, partager un enthousiasme et donner aux œuvres les conditions de leur rencontre avec le public.
Faire confiance aux artistes
Je repense souvent à une soirée de mars 2024, à Lausanne, pendant la dernière édition de Programme Commun. Dans une salle de répétition du Théâtre Vidy-Lausanne, Mélissa Guex présente Down (Full Album) avec le batteur Clément Grin. Peu à peu, la musique envahit l’espace. Les corps résistent, puis se laissent traverser par son énergie jusqu’à brouiller les frontières entre le plateau et la salle.
Au milieu des festivaliers, Stéphane Ricordel, déjà malade, ne laisse rien paraître. Il observe, sourit, se laisse gagner par ce qui se joue devant lui et reste très attentif à la façon dont chacun reçoit cette déferlante d’énergie.
À la sortie, un appel passé à Paris, quelques mots échangés avec Laurence de Magalhaes sur ses impressions. Il n’est pas question de savoir si le spectacle trouvera sa place, mais comment la lui faire. Quelques mois plus tard, Down (Full Album) rejoint la programmation de Paris l’été, la dernière qu’ils imaginent avant de passer le flambeau à Marie Lenoir et Thomas Quillardet. Lorsqu’une œuvre les enthousiasmait, ils faisaient le nécessaire pour la présenter dans les meilleures conditions.
Cette connivence entre eux et cette confiance instinctive dans les artistes accompagne naturellement leur arrivée au Théâtre du Rond-Point, dont ils prennent la direction en janvier 2023 après Jean-Michel Ribes. Sans renier l’héritage du lieu, ils prolongent ce qu’ils avaient construit au Monfort. C’est-à-dire défendre les écritures contemporaines, soutenir la jeune création et faire dialoguer les disciplines sans les enfermer dans des catégories.
Marina Otero y déploie sa trilogie, tandis que Leïla Ka, Peeping Tom, le Munstrum Théâtre ou David Geselson témoignent de cette volonté de faire circuler les formes et les générations. Autour des textes de Constance Debré, Hugues Jourdain et Victoria Quesnel trouvent également un espace où le théâtre dialogue avec d’autres écritures, entre autres.
Mais derrière cette activité incessante se joue un autre combat. Atteint d’une maladie neurodégénérative, Stéphane Ricordel continue, sans rien laisser transparaître de ce qui le ronge, à assister aux spectacles, rencontrer les artistes, imaginer les saisons à venir. Jamais il ne laisse la maladie occuper la première place. Elle reste en retrait, comme si l’essentiel demeurait ailleurs, dans les œuvres, dans celles et ceux qui les portent et dans les rencontres qu’elles rendent possibles.
Adieu l’ami
Croiser Stéphane Ricordel, avec Laurence de Magalhaes, c’était d’abord entrer dans une conversation. Son sourire disait souvent avant lui l’intérêt qu’il portait à la conversation. Son regard, toujours curieux, ne se refermait jamais sur une certitude. Il n’aimait ni les certitudes ni les jugements définitifs. Il préférait une question, une intuition, une émotion encore en train de se construire. Ce qui l’intéressait n’était jamais de savoir qui avait raison, mais de comprendre ce qu’une œuvre avait déplacé chez celui qui venait de la découvrir.
Il écoutait avec la même attention un artiste, un technicien, un spectateur ou un journaliste. Il avait ce rare talent de faire sentir à chacun que sa parole comptait. Les conversations glissaient d’un spectacle à l’autre, d’un souvenir à une découverte, d’un metteur en scène à un jeune artiste dont il fallait absolument suivre le travail. On le quittait presque toujours avec l’envie d’aller voir un spectacle de plus.
Cette curiosité n’avait rien d’une posture. Elle guidait sa manière de diriger un théâtre comme sa façon d’être au monde. Je le revois dans un train pour le Festival Spring en Normandie, au détour d’une rue d’Avignon ou au bar du In. Toujours souriant, toujours disponible, plus prompt à demander ce que les autres avaient pensé d’un spectacle qu’à livrer son propre avis. Un soir, il m’avait offert un verre alors que nous discutions. Le suivant devait être pour moi. Prévenant, il m’aura toujours devancé. Dans une autre vie, ailleurs, j’honorerai ma dette.
Il laisse derrière lui une famille tant de sang que de cœur, un magnifique golden retriever, des théâtres, des festivals, des spectacles et d’innombrables rencontres. Mais aussi une manière d’être là, discrète et attentive, convaincue qu’aucune œuvre n’existe tout à fait sans celles et ceux qui viennent la partager.



