© Laurent Schneegans

Les Chambres closes : Rendre sa voix à une femme qui s’est relevée

Au Théâtre du Rond-Point, Élise Lhomeau porte à la scène le récit de Germaine Aziz, vendue et contrainte à la prostitution durant des années avant de devenir journaliste à Libération. Un hommage vibrant à une femme qui a trouvé dans l'écriture la force de se relever.
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La salle Roland Topor baigne dans une pénombre habitée. Des sommiers à ressorts, de ceux qui grincent et nourrissent depuis toujours l’imaginaire des maisons closes, structurent l’espace. L’un se devine, privé de matelas, comme attendant la prochaine passe. Les autres se dressent à la verticale, dessinent une porte, une fenêtre, une possible échappée vers le dehors ou symbolisent, au contraire, la cage. Au lointain, une silhouette apparaît. Élise Lhomeau se souvient de ses douze ans et du jour où Germaine Aziz s’est éteinte. Cette femme qui venait la chercher à son cours de danse, travaillait avec son père à Libération et faisait partie de son univers familier cachait une tout autre histoire.

Un livre longtemps refermé
© Rebekka Deubner

Ce jour-là, son père lui confie un secret et un livre écrit par Germaine. Celui-ci raconte l’avant, une histoire que la fillette ne peut alors ni entendre ni comprendre. Elle garde l’ouvrage serré contre elle comme une relique, sans jamais oser l’ouvrir. Ce n’est que bien plus tard, après la disparition de son père, qu’elle en feuillette les pages et découvre, derrière ce qu’elle décrit comme des bâtons et des pattes de mouche tracés sur le papier, une vie dont elle ignorait tout.

De son vrai nom Germaine Chouraki, Germaine Aziz a consigné dans Les Chambres closes une jeunesse murée par la violence. Née à Oran, devenue orpheline, elle est vendue à dix-sept ans puis enfermée dans une maison close. Un passé insoupçonnable derrière la femme libre et fantasque qu’Élise Lhomeau avait connue enfant.

Dans la chair du récit

La comédienne se glisse dans ce récit et en éprouve les secousses. La mort de la mère, la vente, la première passe et sa brûlure, puis les années d’un corps loué jusqu’à quatre-vingts fois par jour remontent par vagues. Germaine ne fléchit pourtant pas. La honte chevillée au corps, elle refuse de céder, de baisser la garde. De rachats de dettes en changements d’établissements, elle gravit, d’une certaine manière, les échelons d’un monde qui la maintient sous son emprise. Courtisane à Oran, puis call-girl à Paris, elle demeure sous la coupe des souteneurs.

Les hommes passent, possèdent, exploitent. L’amour surgit, mais disparaît presque aussitôt. L’amant qui voulait la sortir de là meurt et Germaine tombe sous la coupe de son frère. Malgré la dureté de l’existence, l’injustice et la violence, elle refuse de disparaître derrière ce que les autres ont fait de son corps. L’écriture lui donnera les mots pour raconter elle-même son histoire et expurger la honte que, passe après passe, d’autres ont déposée en elle.

Une incarnation parfois fragile
© Rebekka Deubner

La scénographie de Nicolas Giuliani, qui co-signe la mise en scène avec Élise Lhomeau, prolonge cet enfermement sans chercher à le reconstituer. Les lumières de Laurent Schneegans découpent l’espace en chambres successives, entre lieux de passage et espaces de réclusion.

Élise Lhomeau porte cette parole avec une proximité qui donne au spectacle sa nécessité. Lorsqu’elle reste au plus près du récit, sans le charger, sa présence saisit. À d’autres endroits, le jeu se maniérise, souligne l’émotion et sort de l’incarnation, enrayant momentanément cette belle machine théâtrale. Le texte semble alors réclamer moins de jeu encore, tant la puissance brute du témoignage se suffit à elle-même.

Une autre vie

À partir de 1975, une autre existence se dessine. Germaine Aziz rejoint Libération, où elle travaille notamment comme standardiste puis chroniqueuse. Après avoir été si longtemps soumise au désir des autres, elle peut enfin mener une vie qui lui appartient.

Avec Les Chambres closes, Élise Lhomeau rend hommage à celle qu’elle a connue enfant autant qu’à la femme dont elle n’a découvert l’histoire que des années plus tard. Elle redonne corps et voix à celle que tout aurait pu réduire au silence et qui, par l’écriture, avait déjà choisi de raconter. Dans la nuit, les sommiers dressent encore leurs barreaux. Germaine Aziz, elle, est depuis longtemps passée de l’autre côté.


Les Chambres closes d’Élise Lhomeau et Nicolas Giuliani
D’après Les Chambres closes de Germaine Aziz, éditions Nouveau Monde
Théâtre du Rond-Point
du 18 au 27 septembre 2026

Mise en scène d’Élise Lhomeau et Nicolas Giuliani
Avec Élise Lhomeau
Scénographie de Nicolas Giuliani
Lumières de Laurent Schneegans
Création sonore de Sylvain Jacques
Costumes de Sophie Bégon-Fage
Collaboration artistique – Margaux Eskenazi

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