« Nous ne pouvons plus prendre le moindre risque artistique. »
Laurence de Magalhaes
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Laurence de Magalhaes : C’est hyper déprimant. C’est un véritable coup de bambou. Nous annoncer une coupe à la veille d’un festival, en nous demandant de réagir dès la rentrée pour des crédits qui concernent 2026, c’est tout simplement impossible.
Nous avions accepté de participer à l’effort demandé au pays avec des baisses de 3,5 %, puis de 5 %. C’était déjà difficile, mais nous nous étions dit que nous ferions comme tout le monde. Cette fois, les montants sont sans commune mesure et ils arrivent alors que tout est déjà engagé. Nous l’avons appris fin juin et il faudrait rebondir immédiatement. Une décision prise de cette manière, je n’en ai jamais connu en trente ans de métier.
Concrètement, quel est l’impact sur le budget du Rond-Point ?
Laurence de Magalhaes : Le Rond-Point est un cas à part parmi les vingt-huit établissements concernés. Nos subventions ne couvrent même pas entièrement le fonctionnement du théâtre : les bâtiments, les travaux, l’énergie ou les salaires de l’équipe permanente. Chaque année, il nous manque déjà près de 200 000 euros pour simplement faire tourner la maison.
Notre seul budget artistique provient donc de la billetterie et de la location de nos espaces. Aujourd’hui, nous avons un taux de remplissage payant de 93 %, ce qui est considérable pour un théâtre parisien. Nous avons déjà atteint un plafond.
Lorsque l’État nous retire 360 000 euros, ce ne sont plus 200 000 euros qu’il faut trouver, mais près de 600 000. À ce niveau-là, nous ne pouvons plus prendre le moindre risque artistique. Nous sommes condamnés à programmer uniquement des spectacles qui ont déjà fait leurs preuves. C’est tout le projet du Rond-Point qui bascule.
Cela voudrait aussi dire augmenter le prix des places et renoncer au travail que nous menons auprès des jeunes et des publics les plus fragiles. C’est pourtant précisément ce que l’on nous demande de développer depuis des années et qui justifie notre subvention. On nous demande de changer de paradigme sans jamais nous dire lequel, ni nous en donner les moyens.
Cela fait longtemps que nos budgets diminuent. Nous en sommes même venus à considérer qu’une baisse de 3 ou 5 % est presque une bonne nouvelle. C’est dire où nous en sommes.
S’il n’y a pas de dégel, quelles sont vos options ?
Laurence de Magalhaes : Toucher au personnel est hors de question. Nous avons déjà considérablement réduit les effectifs et l’équipe travaille aujourd’hui à flux tendu. Pour faire fonctionner le théâtre tel qu’il existe, chacun est déjà au maximum.
Fermer le Rond-Point ? J’y ai pensé un instant. Mais non. Nous sommes dans une très belle dynamique. Les salles sont pleines, le public est revenu. Nous avons mis des années à retrouver cet élan après le Covid et il est hors de question de le casser.
Je ne vais pas davantage sacrifier les compagnies. Il ne me reste donc qu’une possibilité : creuser un déficit de 360 000 euros. Mais nous n’avons aucune réserve pour l’absorber. Malgré une excellente saison et 2,7 millions d’euros de recettes de billetterie, notre budget 2026 était déjà à l’équilibre. Si l’on nous retire encore des moyens après cela, je ne vois plus comment nous pourrons nous en sortir.
Cette pression se répercute-t-elle aussi sur tout l’écosystème qui vit autour du théâtre ?
Laurence de Magalhaes : Nous avons anticipé une partie des difficultés en réduisant la programmation cette saison et en fermant le théâtre pendant les vacances scolaires, à Noël, en février et à Pâques. Je n’avais pourtant jamais fait cela.
Les conséquences ont été immédiates. Notre librairie est partie faute d’un nombre suffisant de représentations. Le restaurant a supprimé son service du midi, alors que nous percevions un pourcentage sur son chiffre d’affaires. Aujourd’hui, nous cherchons un nouveau restaurateur prêt à reprendre cette activité.
On parle beaucoup des théâtres, mais derrière eux il y a tout un tissu économique qui vacille. Lorsque nous réduisons notre activité, ce sont aussi des commerces, des emplois et des partenaires qui sont fragilisés.
Peut-on encore imaginer un autre modèle économique ?
Laurence de Magalhaes : Honnêtement, non. Nous sommes dans une impasse. Cela fait des années que nous réduisons tout ce qui pouvait l’être. Les équipes ont été resserrées. Là où il y avait autrefois des assistants, des secrétaires ou des programmateurs, beaucoup de directions travaillent désormais seules. Un exemple simple, Je n’ai même plus de programmateur ni d’assistant.
Dans le même temps, nos charges explosent. L’énergie a parfois triplé dans les grands établissements. Au Rond-Point, nous dépensons plus de 100 000 euros par an en chauffage alors que nous chauffons le moins possible. Nous louons également nos espaces de plus en plus souvent afin de dégager des recettes supplémentaires.
Malgré tous ces efforts, je ne vois plus où trouver de nouvelles économies. La vraie question est désormais celle de la programmation. Est-ce que nous réduisons la programmation pour la remplacer pour des privatisations, ou est-ce que nous maintenons le volume et la diversité de la programmation actuelle ?
Si c’est le modèle qui s’impose, alors il faudra aussi avoir le courage de s’interroger sur ce que l’on fait des écoles et des conservatoires. Nous formons chaque année des milliers de jeunes artistes qui mettront parfois cinq à dix ans avant d’être repérés. Si plus personne ne peut prendre le risque de les programmer, quel avenir leur reste-t-il ?
En ne misant plus que sur les grosses billetteries, nous condamnons une grande partie des compagnies. La France était reconnue dans le monde entier pour son audace et son excellence culturelle. Aujourd’hui, nous sommes en train de nous appauvrir. C’est cela qui me rend le plus triste.
Au fond, qu’est-ce qui est en train de se jouer aujourd’hui ?
Laurence de Magalhaes : Il y a eu un sursaut avec la mobilisation transpartisane des maires, et c’est important. Nous nous sommes battus pour obtenir ce soutien. Mais signer un texte ne suffit pas. Il faut maintenant défendre nos lieux. Il n’y a pas si longtemps, un ministre de la Culture pouvait monter à Bercy et débloquer une situation. Aujourd’hui, ce soutien s’est considérablement affaibli.
Le vrai problème, c’est que ceux qui prennent les décisions ne comprennent plus comment fonctionne un théâtre. Le ministère de la Culture connaît notre réalité, mais à Bercy, on ne mesure plus tout ce que nous représentons : des emplois, de la formation, de l’activité économique, du lien social. Quand on fragilise un théâtre, c’est tout un écosystème qui vacille.
C’est aussi le sens de la revendication d’un budget de la culture porté à 1 % du budget de l’État. Nous ne demandons pas davantage d’argent. Nous demandons simplement de retrouver le niveau de financement qui existait il y a trente ans. À l’échelle des finances publiques, cela représente très peu. Quant au mécénat, il peut compléter certains projets ou bénéficier à quelques grandes institutions, mais il ne remplacera jamais un financement public stable.
Au-delà des chiffres, qu’est-ce que ces coupes risquent de faire disparaître ?
Laurence de Magalhaes : Ce qui m’inquiète le plus, c’est de ne plus pouvoir accompagner les jeunes artistes. C’est pourtant la raison pour laquelle je fais ce métier. J’ai découvert certains des créateurs dont je suis aujourd’hui la plus fière parce que je pouvais leur laisser un plateau plusieurs semaines, leur donner du temps pour chercher, pour se tromper, pour grandir. Aujourd’hui, ce temps-là devient un luxe.
Si nous ne pouvons plus prendre ce risque, alors nous renonçons à ce qui fait la singularité du théâtre public. Nous continuerons à former des artistes dans les écoles et les conservatoires, mais plus personne ne pourra leur ouvrir la porte. C’est cette chaîne de transmission qui est aujourd’hui menacée. Et c’est cela qui me rend profondément triste.



