© Christophe Raynaud de Lage

Une petite affaire : Récit d’une résistance ordinaire

Pour sa dernière création en tant que directeur du Théâtre National Populaire, Jean Bellorini se plonge dans le roman Seul dans Berlin de Hans Fallada. Il en extrait l’histoire d’Otto et Anna Quangel, couple discret condamné pour trahison après avoir dénoncé le régime nazi sur des cartes postales laissées ici et là.
30 septembre 2026
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Avant de laisser la main à la direction du TNP à Villeurbanne, Jean Bellorini signe une dernière pièce qui s’inscrit pleinement dans le théâtre qui est le sien. Un théâtre-récit qui s’accroche avant tout aux histoires qu’il raconte plutôt qu’à leur action, établissant entre les interprètes et le public un rapport d’écoute tout particulier. Dans Une petite affaire, tiré de l’une des lignes narratives du roman Seul dans Berlin, le metteur en scène affirme définitivement ce lien qui lui est si essentiel entre scène et salle. Face à Camille de la Guillonnière et Clara Mayer en Otto et Anna, il poste Jacques Hadjaje en juge nazi parmi les spectateurs rendus complices du régime.

Corps écrasés
© Christophe Raynaud de Lage

Au plateau, les deux interprètes ont la mine basse, dans leurs vêtements sans luxe et aux couleurs ternes. Les costumes de Fanny Brouste dressent d’emblée l’image de ce couple que rien ne destine à une vie extraordinaire. En réplique à un magistrat dont la voix porte haut et fort, Otto et Anna s’effacent. Ils sont pourtant seuls au plateau, mais coincés derrière la table d’école qui leur a été assignée, leurs vies semblent minuscules. Dans le micro posé devant eux, leurs voix ont du mal à s’exprimer. Les corps sont recroquevillés, les présences comme illégitimes dans ce tribunal populaire qui les a déjà désignés coupables.

Tout autour d’eux, la scénographie de Véronique Chazal, augmentée des lumières de Jean Bellorini, achèvent de créer le déséquilibre. Une enfilade d’imposantes arches métalliques se déplacent de cour à jardin, créant autant d’espaces écrasants contre lesquels les deux accusés ne peuvent rien. D’un tableau à l’autre, les faisceaux de lumière vive et blanche, tranchant les corps et les silhouettes, alternent avec une lumière plus chaude qui vient raser les visages et étirer les ombres. Toute image est ici menaçante, bien plus que le récit dont on cherche à tout prix à alourdir le drame.

Récit et résistance

Accablés par tout ce qui peut leur tomber sur la tête, jusqu’aux transitions musicales de Clément Griffault qui accompagnent les mouvements du décor, Otto et Anna deviennent les victimes de leur propre histoire, qui les dépassait déjà. Un statut renforcé par cette narration à la troisième personne qui s’approprie leur récit, comme ces bruitages de pas ou de verrous qui viennent ici et là souligner les évidences du texte. Pas tout à fait conscients de leur rôle dans l’opposition à Hitler, ils en portent bel et bien les lourdes conséquences, jusqu’aux quatre trombones qui viendront finalement sonner leur glas.

Toute résistance, notamment la plus ordinaire, n’a malheureusement pas fini d’être pleinement nécessaire, et les scènes de théâtre sont sans doute l’un des derniers endroits où en porter le témoignage. Avec Une petite affaire, Jean Bellorini fait sa part, mettant son théâtre-récit au service d’une lutte à l’échelle intime. Un parti pris qui, s’il ne convainc pas, tourne avec un engagement certain la page de sa direction du TNP.

Envoyé spécial à Villeurbanne

Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada
Théâtre National Populaire – Villeurbanne
Du 29 septembre au 17 octobre 2026
Durée 1h30

Texte de Hans Fallada
Traduction de Laurence Courtois © Editions Gallimard
Mise en scène de Jean Bellorini
avec Jacques Hadjaje, Camille de La Guillonnière, Clara Mayer et les trombonistes Tanguy Boisseranc, Joël Castaingts, Lili Soletti en alternance avec Martin Gillet, Nicolas Trepp
Adaptation Jean Bellorini, Camille de La Guillonnière, Florence Guinard et Clara Mayer
Scénographie – Véronique Chazal
Lumière Jean Bellorini
Assisté de Mathilde Foltier-Gueydan
Son Léo Rossi-Roth
Composition musicale Clément Griffault
Costumes Fanny Brouste
Réalisation du décor et des costumes les ateliers du TNP

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