La simple évocation du conte de Saint-Exupéry suffit pour beaucoup à réveiller souvenirs, tendresse ou espoirs. L’histoire, qui a traversé les continents comme les années, stimule ainsi nos imaginaires personnels. Mais si chacun entretient un rapport intime à cette œuvre, son statut de référence culturelle collective, lui, ne bouge pas. C’est ce point d’entrée qui intéresse Jean Bellorini lorsqu’il décide de monter Le Petit Prince. Pour sa deuxième collaboration avec le Yang Hua Theatre, le directeur du TNP opte donc pour un récit à l’aura universelle, avec laquelle il fait résonner une poésie ancestrale chinoise.

De ce croisement des cultures populaires, naît un spectacle qui se construit sur des valeurs communes. Les notions d’apprentissage, de transmission ou de curiosité accompagnent le voyage du protagoniste à la rencontre de la nature et des hommes. Dans une scénographie pensée pour la beauté des images qu’elle produit, le metteur en scène suit avec une certaine fidélité la structure du roman, mêlant à sa manière le temps de la narration et celui de la fable.
Un récit à plusieurs voix
Des fleurs solitaires dans de petits pots de verre matérialisent la frontière entre le plateau et le public. Par-delà, un grand cercle de confettis blancs comme la neige occupe le centre de l’espace, que de grandes structures viennent encadrer en pourtour de scène. À jardin, un grand mur d’hélices à trois pales fait face, de l’autre côté, à autant de projecteurs tournés vers lui. Quelque part traîne une maquette d’avion, à l’échelle d’un jouet d’enfant. Partout plane un esprit bohème que vient renforcer la présence d’instruments de musique, disséminés en trois points rayonnants, surfaces dorées sur lesquelles vient se refléter la lumière.
Dans son approche formelle, Jean Bellorini affirme d’entrée le parti pris d’une histoire faite pour être racontée. En témoigne encore, par-delà les accessoires et symboles jouant des rôles illustrateurs – à l’image des aquarelles de Saint-Exupéry –, le rapport qui s’établit entre artistes et spectateurs. Au regard de cette relation complice, les interprètes naviguent entre les différents points de narration, passant du récit distant à plusieurs voix, à l’incarnation de personnages choisis. Une structure à deux mesures à laquelle s’adjoint de temps à autre une troisième partition, cette fois musicale.
Théâtre musical

S’entourant d’une équipe pluridisciplinaire, le metteur en scène renforce de la sorte la dimension poétique de l’œuvre originale. Avec le concours de Clément Griffault à la direction musicale, il compose son spectacle entre thèmes originaux – aux mélodies comme des comptines – et variations de Ne me quitte pas de Brel. Deux axes d’une même volonté de rassembler des regards adultes et enfants, que les sonorités du mandarin révèlent avec autant de puissance que de délicatesse. La voix de Liu Fanqing reste à ce titre une incomparable découverte.
Au plateau, instrumentistes et acteurs avancent d’un même pas dans cette fable en commun. Fidèle interprète de Jean Bellorini, François Deblock endosse le rôle de l’aviateur et forme, avec le Petit Prince, un duo qui lie langues et générations. À ses côtés, le tout jeune Li Yichen impressionne par sa rigueur de jeu. Couronne de tissu sur la tête, dans un élégant costume signé Fanny Brouste, il habille aisément de sa candeur chaque tableau dans lequel il apparaît.
« L’essentiel est invisible pour les yeux »
Par-dessus les mots de Saint-Exupéry, les images, les chants et le rythme récitatif ne révèlent toutefois pas davantage que le conte lui-même. Avec cette création, Jean Bellorini convoque avant tout une culture commune et lui propose un écrin pour la partager. Les leçons de vie et petites (més)aventures du roman continuent de faire sourire et réfléchir les spectateurs de tous âges. Si, comme l’affirme le renard, « on ne voit bien qu’avec le cœur », alors Le Petit Prince a, par son essence, encore beaucoup à transmettre.
Envoyé spécial à Villeurbanne
Le Petit Prince d’après Antoine de Saint-Exupéry
Création à Wuhan le 15 novembre 2025
Vu au Théâtre National Populaire – Villeurbanne
Du 30 mai au 6 juin 2026
Durée 2h
Tournée
9 et 10 juillet 2026 au Grand Théâtre Yulan, Dongguan (Chine)
18 et 19 juillet 2026 au Poly Theatre, Beijing (Chine)
24 et 25 juillet 2026 au Poly Theatre, Qidong (Chine)
30 octobre au 7 novembre 2026 au Théâtre de Carouge (Suisse)
20 et 21 novembre 2026 à la Scène nationale de l’Essonne, Évry
26 et 27 novembre 2026 à la Maison des arts de Créteil
d’après le roman d’Antoine de Saint-Exupéry
mise en scène et adaptation de Jean Bellorini
avec François Deblock, Xue Fei, Li Yichen en alternance avec Zhai Youchen, Jin Zhenhe en alternance avec Zhang Hao Tong
chant Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing
clavier, accordéon – Chen Minhua
direction artistique – Wang Keran
collaboration artistique – Anaïs Martane
mise en scène de reprise – Ray Zhang
assistanat à la mise en scène et supervision de scène – Zhou Jingyi
traduction – Ma Zhencheng
conseiller en poésie – Dong Qiang
scénographie – Jean Bellorini et Li Geng
lumière – Jean Bellorini
musique originale – Clément Griffault, Jean Bellorini, Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing
direction musicale – Clément Griffault et Jean Bellorini
costumes de Fanny Brouste



