© Christophe Raynaud de Lage

Au TNP, La Troupe éphémère s’empare de Roméo et Juliette

Pour sa douzième édition, le projet imaginé par Jean Bellorini rencontre l’exigeante poésie de Shakespeare. Sous la direction de Mélodie-Amy Wallet, plus de vingt amateurs mettent leurs dissemblances en commun, pour que soit rendue la jeunesse à la jeunesse. Immersion dans les coulisses de cette aventure artistique et humaine.
17 avril 2026
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Dans la grande maison du TNP, on entendrait presque les pas résonner en cette période de vacances scolaires. Le hall immense et les couloirs aux murs rouges semblent quasiment inhabités. Pourtant, une énergie encore impalpable depuis les méandres feutrés de l’institution est en train de prendre vie. À quelques pas, la salle Roger Planchon a été investie par La Troupe éphémère. Un projet porté de longue date par Jean Bellorini et qui regroupe, chaque saison, une vingtaine de jeunes amateurs autour d’un même enjeu : celui de monter un spectacle ensemble.

Une adolescence qui s’invente
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Pour sa sixième édition villeurbannaise, c’est à Mélodie-Amy Wallet, fidèle collaboratrice artistique de Jean Bellorini, qu’a été confiée La Troupe éphémère. La metteuse en scène, qui créait en novembre dernier Martin Eden d’après le roman de Jack London, profite de l’occasion qui lui est donnée pour la deuxième fois, afin de se replonger dans l’œuvre de Shakespeare. Face à une vingtaine d’interprètes âgés de 12 à 20 ans, le choix de Roméo et Juliette semblait tout destiné.

Pour celle qui a accompagné ce projet depuis ses premières heures au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis en 2014, opter pour la mythique pièce de Shakespeare ne doit rien au hasard : « Roméo et Juliette, c’est une adolescence qui s’invente, qui cherche une transcendance, un absolu, pour survivre à toute l’horreur qu’on lui met sur les épaules et qui n’est plus explicable à travers les années. En même temps, la poésie fait que tout est sublimé ».

D’un point de vue pratique, bien sûr, la pièce est suffisamment généreuse pour s’équilibrer entre tous les participants. Mais l’essence est ailleurs : « Avoir une langue forte et une écriture tenue agit comme un masque. Ils se révèlent plus forts, derrière ». Augmentée de quelques sonnets du dramaturge et de l’Épître aux jeunes acteurs d’Olivier Py, cette version fait résonner une parole vibrante. « La question qu’on se pose en permanence avec eux, confie Mélodie-Amy Wallet, c’est : À quoi ça engage, à 15 ans, 20 ans, 12 ans, d’être sur le plateau du Théâtre National Populaire et de faire apparaître une parole ? ».

Éphémère et permanent
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La réponse s’esquisse sous les traits d’une jeunesse qui tient le rôle principal en résistant à l’ordre établi, où désirs et passions sont moteurs de vie et de poésie. Un programme qui tient dès lors toutes les promesses de cette jeune troupe. Et pour cause, l’aventure est déjà bien engagée, pour ne pas céder à la fatalité de dire qu’elle arrivera à son terme dans quelques jours, à l’issue de deux représentations publiques.

D’éphémère, cette troupe d’une saison n’en a en vérité que le nom, tant elle habite depuis plusieurs mois la maison qu’est le Théâtre National Populaire. « L’idée, rappelle la metteuse en scène, c’est de composer un groupe le plus hétérogène possible, des jeunes qui ne sont jamais amenés à se mélanger. Ce qu’on leur raconte, c’est que s’il y avait une troupe permanente du TNP, ce serait eux. Ils sont là plusieurs samedis par mois, on les emmène voir les spectacles de la programmation, parfois ils se retrouvent et viennent faire leurs devoirs. Ils sont ici chez eux. »

Faire œuvre collective

Alors nécessairement, le même état d’esprit accompagne toute l’écriture du spectacle. Au fil de l’année, de la construction des décors à la composition musicale en passant par la création lumière, régisseurs et techniciens se greffent au projet. Les équipes permanentes s’investissent en commun pour cette création que chacun nourrit de ses compétences et qui rencontrera bientôt son public.

Avant cela, il reste toutefois encore à travailler, procéder à quelques réglages, questionner certains choix et en préciser d’autres. Dans une atmosphère qui se charge imperceptiblement de cette impatience qui précède les premières, une journée de répétitions s’apprête d’ailleurs à commencer.

Bienvenue à Vérone
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Dans la salle, l’écoute est religieuse à l’heure des raccords. À deux jours de la création, Mélodie-Amy Wallet, notes à la main, déroule la pièce point par point. Face à l’impressionnant auditoire qui s’étale sur plusieurs rangs, elle détaille les intentions de jeu, redessine les mouvements, éclaircit la dramaturgie. En lien direct avec l’équipe technique, la metteuse en scène règle les placements, les tops et les adresses. Une partition qui continue de s’écrire, un changement après l’autre, avec une précision horlogère.

Derrière elle, le plateau est déjà prêt à passer au concret. Grande étendue noire qui rencontre, en fond de scène, une fresque composée de cadres de fenêtres suspendus, tous de tailles et de formes différentes. Au-delà, deux escaliers amovibles se devinent, laissant poindre l’imaginaire autour des deux amants et de leurs paroles clandestines échangées au détour de la nuit. À Jardin et à Cour, une batterie et un piano attendent, à moitié dissimulés par le cadre de scène. Vérone est en fête, ou l’a été, puisque les répétitions de cet après-midi se concentrent sur ce qui vient après la rixe qui emporte Mercutio et Tybalt.

Au réel de la création

Cette seconde partie de la pièce de Shakespeare change radicalement le ton développé dans la première. L’heure n’est plus à poser l’intrigue, le temps appartient désormais à l’action, à l’urgence. Une accélération avec laquelle chacune et chacun doit composer, à la fois dans l’interprétation et dans la chorégraphie des déplacements. L’épreuve n’a rien d’évident, d’autant que des coupes viennent d’être décidées dans le texte. Une économie de près de trente minutes qui confronte La Troupe éphémère au réel de la création.

Alors vient la nécessité d’adapter ses points de repère autant que son régime de jeu, comme un nouvel élan venu souffler sur le spectacle à venir. L’occasion est précieuse de revenir sur le sens même du texte, pour laisser à cette jeunesse le soin de porter son propre regard sur une pièce de plus de quatre siècles. Ainsi se met-elle à distance de caricature des figures parentales, dont l’aura autoritaire et patriarcale est lue à l’énième degré. La place n’est pas – ou plus – celle des adultes, elle appartient à une génération qui fait le choix d’avancer ensemble, avec optimisme et poésie.

Prévoir l’imprévisible
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L’échéance de la première approchant, les incertitudes s’alimentent évidemment de ces changements de dernière minute. Une fébrilité, pas tout à fait affirmée, semble discrètement gagner les jeunes interprètes. Il faut dire que le filage de cette deuxième partie a connu son lot d’imprévus techniques. Une situation dont s’empare Mélodie-Amy Wallet pour rassurer son équipe : tout ne sera pas parfait, il s’agit avant tout de savoir réagir quand les choses ne se passent pas comme attendu.

La notion de troupe, éphémère ou non, s’impose plus intensément que jamais. Rester connectés et à l’écoute les uns des autres est d’une nécessité absolue, au plateau comme en coulisses. De précieux conseils que la metteuse en scène, mesurant tout l’enjeu de cette complicité, résume en ces mots : « Le théâtre est le seul endroit au monde où les hommes parlent encore aux hommes ».

Un même élan

En fin de journée, la rencontre de l’effervescence et de la fatigue accumulée crée des situations d’une fragilité profondément humaine, à laquelle seuls les liens précieux développés tout au long de la saison sont à même de répondre. Car le groupe est solide et investi, comme le prouvera le lendemain, à l’aube de la répétition générale, toute l’énergie collective qui fera à nouveau surface. Cette attention portée à l’autre est l’essence même de ce projet. Composer avec les besoins et les forces d’autrui tient de l’évidence, au travail comme dans le quotidien de cette petite communauté.

C’est précisément dans son hétérogénéité que La Troupe éphémère trouve toute sa singularité, affirmant une écriture qui se compose de multiples langages. La musique ou la danse pour certains, la parole de Shakespeare pour d’autres, le tout au service d’un même élan. « Il faut avoir conscience qu’on raconte une histoire tous ensemble », souligne Mélodie-Amy Wallet avant que les portes de la salle laissent entrer les tout premiers spectateurs venus pour la générale.

Goûter les mots

Plusieurs langues pour un même récit, voilà probablement ce qui résume le mieux cette aventure d’un an pour les jeunes interprètes. De douze ans, pour la metteuse en scène qui, transmettant sans faiblir son énergie depuis la salle, prodigue encore ce conseil : « Goûtez les mots ». Comme un mantra, ceux d’Olivier Py revendiquent la nécessité de cette parole, quel que soit son vecteur. Avant la traduction de Jean-Michel Déprats, les différentes versions françaises de Roméo et Juliette qui introduisent le spectacle s’en font le témoin : les mots ont beau varier, la passion est la même. Ce que l’on nomme rose, sous un tout autre nom, sentirait aussi bon

Envoyé spécial à Villeurbanne

Roméo et Juliette d’après William Shakespeare
La Troupe éphémère
Théâtre National Populaire – Villeurbanne
17 et 18 avril 2026
Durée 2h20.

Mise en scène de Mélodie-Amy Wallet
Assistanat à la mise en scène de Cléo Charbonnier
Avec des amateurs de 12 à 20 ans : Ilyana Ali, Chloé Allegret, Flora Angaut Pellois, Assia Bendjekidel, Martin Birghoffer, Eliot Cochet-Chapoton, Lou-Anne Dini, Kenza Goussi, Gasby Jomard, Louna Lattanzi, Nora Lemétayer-Noel, Yanis Mbungu, Dhanai Ndoj, Maria Nogueira, Elliot O’Neill, Lyse Pernaud, Guillaume Rousset, Asia Safi, Solal Sicilia, Line Souid, Badis Temacini, Dieuveille Tsangou, Mavie Tsangou, Lino Vocanson
Traduction – Jean-Michel Déprats
Composition musicale – Laurent Dureux, Sébastien Trouvé
Création lumière – Julien Louisgrand
Construction des décors et réalisation costumes – les ateliers du TNP

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