Une pièce qui n’a pas de centre, génial ! De quoi sucer le cerveau façon Zander Barcalow dans Starship Troopers, tant La Cerisaie est habituellement là, au centre. Un bouleversement pas toujours facile à encaisser. « Elle a peur », dit un soldat face à la bête suceuse du film, et peut-être que le spectateur ressent la même chose. Mais attention, le domaine familial reste le symbole du monde qui s’effondre, ou plutôt celui de sa bourgeoisie qui meurt. L’essentiel est donc là.
Ce qui change, c’est que chez Aurélie Van Den Daele, La Cerisaie grouille, dégueule et chute avant de partir en courant. Autrement dit, elle devient le lieu des contraires, l’endroit où la métaphysique se fracasse sur l’antiphilosophique, quand la maison n’est plus une limite immobile mais l’espace du foudroiement. La pièce devient alors comme le bras d’une centrifugeuse qui tournerait à rebours des mouvements de la terre, faisant valser le spectateur.
Bouge de là

C’est théorique, mais aussi très concret quand le public rejoint le Bois de Vincennes autour du Théâtre de la Tempête. Le spectateur-randonneur croise les chemins de Trofimov, qui court dans les allées, à l’opposé de Firs, qui s’y perd. Des personnages coupent le chemin de la représentation et valsent comme la neige dans une boule kitsch. Du mouvement à revendre pour incarner le monde qui se perd, non plus en ligne droite vers la fin de l’Histoire, mais en chemins courbes qui font des nœuds. Cela remet de la vie dans le chef-d’œuvre, en dehors de sa ligne et de ses mots, tout simplement. Une proposition à l’opposé de l’adaptation faite par Tiago Rodrigues dans la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon en 2021.
Le mouvement amène avec lui des images, encore cinématographiques, quand la décadence consubstantielle à la pièce rapproche la proposition de La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Une surprise, tant la scénographie de François Gauthier-Lafaye emprunte tout autant au rococo qu’elle s’attache aux codes du théâtre élisabéthain. Il en est de même pour les vestes à imprimés or façon Kenzo période Jungle Jap, qui posent sur les épaules de Lioubov ce qui lui reste de faste. Un beau travail d’Adélaïde Baylac-Domengetroy, qui fait dialoguer les années 70 japonaises avec des collerettes antédiluviennes qui mangent le visage des personnages, comme pour les faire mourir en mondovision. Tout un arsenal costumier qui serait trop appuyé s’il ne sonnait pas nature, à l’image de la distribution.
Du neuf au naturel
Car c’est sûrement aussi l’un des éléments qui pourrait faire peur à certains : des comédiens qu’on n’attend pas. L’un avec un accent marseillais dans un monde glottophobe, l’autre noire quand on la voudrait blanche, une autre encore claudicante alors que l’imaginaire la voudrait d’un pied ferme. Idiot d’avoir à le dire ici, mais ça fait un bien fou tant cela ne résonne jamais comme un geste. Tout simplement noir, dit encore un autre film. Il en est de même ici, cette Lioubov (Marie Sohna Condé) est tout simplement vraie, et avance à l’image de la pièce. De quoi penser qu’à cet endroit aussi, cette mise en scène va à rebours de l’analyse courante. Elle montre que les mouvements vers la fin ne sont pas toujours un drame, mais souvent pour le mieux.

Tout ça pour dire que c’est bien Une cerisaie, comme l’indique le titre, et non La Cerisaie. Un pari tenu, qui chagrinera ceux que les textes et métadiscours ajoutés à la belle traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan ne convainquent pas. À juste titre parfois, quand ceux-ci alourdissent le propos. Et alors ? Au fil de la représentation, certains spectateurs sexagénaires ont pris la fuite. Bonne route à eux dans le Bois.
A la fin de cette proposition, qui ne révolutionne pas les codes mais mixe et traduit habilement ceux de la scène actuelle, restaient tous les jeunes. Peut-être grâce à ces simples ajouts, parfois simplistes, qui leur auront rendu la découverte plus accessible ? Ébranlé, le classique résonne en tout cas sous cette forme comme une sorte de Demolition Party ; une destruction en dramédie de la maison dès l’acte III, puis de la pièce dans son ensemble, portée aussi par les créations sonores de Camille Vitté. Alors, aux casse-bonbons qui n’apprécieraient pas, souhaitons-leur de se « calmer les pompons », comme disent les Canadiens.
Une cerisaie, d’après Anton Tchekhov
Créé le 24 mai 2026 au Sirque, Pôle nationale cirque de Nexon
Théâtre de la Tempête – Cartoucherie – Paris
Jusqu’au 21 juin 2026
Durée: 3h
Tounée
9 au 15 octobre 2026 au Théâtre de l’Union – CDN du Limousin
23 au 27 Février 2027 au Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne
3 et 4 mars 2027 à L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle
9 et 10 mars 2027 à la Scène nationale du Sud Aquitaine de Bayonne
6 avril 2027 à La Comète – Scène nationale Chaôlon-en-Champagne
9 et 10 avril 2027 à La Comédie de Colmar, CDN
4 mai 2027 au Théâtre de Corbeil-Essonnes
12 mai 2027 au SCIN, Théâtre de Villefranche-sur-Saône
Traduction André Markowicz et Françoise Morvan
Mise en scène Aurélie Van Den Daele
Avec Mathias Bentahar, Claire Chastel, Marie-Sohna, Océane Court-Mallaroni, Alexandre Le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Inès Musial, Rémi Rauzier, Noémie Rimbert, Gurshad Shaheman
Collaboration à la mise en scène et à l’écriture Charline Curtelin
Magie Claire Chastel
Scénographie François Gauthier-Lafaye
Création lumières Julien Dubuc
Création sonore Camille Vitté, assisté de Milhann Chodorowski
Création des costumes Adélaïde Baylac-Domengetroy, assistée de Christine Ducouret
Régisseur général Arthur Petit
Oeil chorégraphique Rehin Hollant



