Arthur Igual © Jean-Louis Fernandez

Arthur Igual : « L’acteur doit jouer, mais il doit aussi être joué par quelque chose »

Quinze ans après Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives, leur première création commune, le comédien et son complice, le metteur en scène Adrien Béal, se retrouvent autour d'un spectacle dont il ne reste presque aucune trace. Avec Reprenons, présenté au Studio-Théâtre d'Ivry, l'acteur revisite seul en scène cette aventure de jeunesse et mesure ce que le temps a changé dans sa manière de jouer.
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Comment s’est nouée votre complicité avec Adrien Béal ?

Arthur Igual : Ma mémoire flanche, mais je crois que tout a commencé au Théâtre de Vanves, que dirigeait alors José Alfarroba. C’était une véritable pépinière pour les jeunes compagnies, un lieu où les artistes se croisaient et où naissaient des projets. Adrien cherchait un acteur pour monter Le Canard sauvage d’Ibsen. José nous a mis en relation et le courant est passé. L’expérience nous a donné envie de poursuivre l’aventure, juste tous les deux, sans partir d’un texte. C’était sa première création en écriture au plateau.

Photos de répétitions © Jean-Louis Fernandez

Le spectacle s’appelait Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives. Nous nous étions fixé deux principes. Le premier était de lire Affabulazione de Pasolini, sans vraiment le travailler. Le second, d’apprendre pendant les répétitions quelque chose que nous ne savions pas faire. Comme un ami était horloger, nous nous sommes lancés dans l’horlogerie ! Nous avions 27 ans. Je n’ai pas pu jouer dans sa création suivante, Visite au père de Schimmelpfennig, mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Nous continuions à suivre nos projets respectifs et à aller voir les spectacles de l’autre.

Qu’est-ce qui a déclenché ces retrouvailles ?

Arthur Igual : C’est encore Pasolini ! Il y a deux ans, Sylvain Creuzevault, avec qui je travaille depuis longtemps, a été invité par Sandy Ouvrier, directrice du Conservatoire, à mener un projet avec une partie des élèves. Nous avons monté quatre pièces de Pasolini, dont Affabulazione, que j’ai enfin eu l’occasion d’interpréter, quinze ans après l’avoir abordée avec Adrien. Je l’ai invité à une représentation et, à la sortie, il m’a proposé de nous lancer à nouveau dans une aventure commune.

Il m’a ensuite fait découvrir un texte de Denis Guénoun, Du double sens de la répétition au théâtre, qui soulève un paradoxe. Répéter, c’est refaire les mêmes choses, mais c’est aussi tenter de faire surgir du nouveau. Guénoun s’appuie sur La Reprise de Kierkegaard, que nous ne connaissions pas, et sur cette idée d’une répétition tournée vers l’avenir. Revenir sur ce qu’on a déjà vécu pour essayer d’en faire autre chose. C’est de là qu’est née l’envie de retrouver notre premier spectacle, de le reconstruire à partir de nos souvenirs, quinze ans plus tard.

Comment ressusciter une pièce dont il ne reste que peu de traces, à part dans vos souvenirs ?
Jean-Louis Fernandez

Arthur Igual: C’est justement toute la difficulté ! À l’époque, nous avions construit le spectacle dans une grande liberté. La trame ne s’était dessinée qu’un ou deux jours avant la première. Il n’existait ni texte écrit, ni captation vidéo, ni enregistrement sonore. Nous n’avions que quatre photos, quelques souvenirs et une vieille valise que nous n’avions pas ouverte depuis quinze ans.

Curieusement, le début était resté assez précis dans nos têtes. Adrien se rappelait parfaitement la partition physique de mon entrée, lorsque je me prépare un café. De mon côté, je connaissais presque par cœur ce long passage où je décline mon identité jusqu’à l’absurde. Pour retrouver la suite, nous avons enregistré nos souvenirs, puis demandé à des spectateurs et spectatrices de l’époque, restés proches de nous, de nous envoyer des messages vocaux. Je réagissais à ces enregistrements en direct, et peu à peu, des bribes du spectacle sont réapparues. Certains passages revenaient naturellement, d’autres avaient été déformés par le temps, d’autres encore nous semblaient complètement étrangers.

Mais il y a une chose que nous ne retrouverons jamais, c’est cette insouciance qui nous faisait dire « Allez, on jette le truc ce soir et on verra ! » À 27 ans, nous pouvions nous permettre ça. Aujourd’hui, ce n’est plus possible.

Adrien Béal vous rejoint-il au plateau ?

Arthur Igual: Physiquement, il n’y est pas. Il intervient par la bande. L’idée nous est venue en relisant La Dernière Bande de Beckett, où un vieil homme écoute et commente l’enregistrement qu’il a fait trente ans plus tôt. Il reste quatre bandes, je crois, où Adrien s’adresse à moi pour guider l’exercice. J’ai bien essayé de le faire monter sur scène, mais il est très discret. Il n’a pas voulu.

En 2011, vous étiez déjà seul en scène ?
©Jean-Louis Fernandez

Arthur Igual : Oui, mais je parlais beaucoup au téléphone, avec ma mère d’abord, puis avec un opérateur téléphonique pour résilier ma ligne. Le public était installé tout autour, en quadri-frontal, à l’Atelier du Plateau. Sans jamais m’adresser à lui, je faisais comme si j’étais seul. Reprenons commence au contraire par une adresse au public, et j’y reviens régulièrement. Les spectateur.ices ne participent pas, mais l’expérience se fait sous leurs yeux et avec eux. Ceux d’hier étaient sur scène avec moi, ceux d’aujourd’hui sont en face, et ils regardent la chose d’avant avec du recul, comme dézoomée. Certains m’ont confié qu’ils ne savaient même pas si la première version avait existé ! Le spectacle joue sur le vrai et le faux, et laisse toujours une part d’indéterminé

Avez-vous le sentiment de refaire la même pièce ?

Arthur Igual: Non, j’ai l’impression de faire un nouveau spectacle, en retraversant des choses qui me semblaient à l’époque fantaisistes, presque provocantes et qui ont perdu un peu de cela depuis. Je disais pendant douze minutes un texte de Pasolini que je n’avais pas appris par cœur. Nous avons renoncé à reprendre ce passage, et nous expliquons pourquoi. 

Dans le spectacle, je dis « insolence », mais c’est exagéré. Il s’agissait plutôt de naïveté, d’insouciance. Je donnais ma vraie identité, je parlais de ma vie, et ça me semblait rigolo. Aujourd’hui, j’ai une autre pudeur. Le plaisir loge désormais dans la précision du refaire, dans l’exactitude d’une partition, dans une légère distance avec ce que je fais. Pourtant, nous avons voulu refaire certaines choses à l’identique, pour voir ce que ça nous faisait quinze ans plus tard.

Vous venez d’un théâtre où rien ne devait se figer…

Arthur Igual : En fait, au moment de Notre terreur, nous avions, avec Sylvain et la troupe, un rapport à l’écriture que je dirais conflictuel. On tendait vers une écriture, mais on n’en était jamais vraiment satisfaits. Tous les soirs de représentation, on remettait beaucoup de choses sur le métier. Et j’avoue que j’éprouvais un certain plaisir, même si cela faisait peur, à ne rien figer. Ça me fascinait, ça me terrorisait et ça créait en moi une énergie dingue.

En vieillissant, on a envie que les choses reviennent et on pense que la reprise et l’écriture peuvent faire naître quelque chose d’aussi fort. Nous reprenons aujourd’hui avec le désir de l’exactitude, en espérant, bien sûr, que quelque chose se décale chaque soir. Au fond, c’est un entraînement. Il y a dans Reprenons une phrase que j’aime bien : « Je reprends un spectacle, mais comme n’importe qui reprendrait une vieille habitude. »

Quinze années de plateau ont-elles changé votre manière de travailler ensemble ?
©Jean-Louis Fernandez

Arthur Igual : Bien sûr, et c’est vrai pour lui aussi. Nous ne nous sommes pas transformés, nous avons gardé les mêmes amours. Lui défend un théâtre qu’il appelle « à l’économie », je reste attaché à une écriture au plateau qui tente de changer la pensée en action. Adrien me l’avait d’ailleurs fait remarquer, je pensais autrefois que c’était à l’acteur de prendre le pouvoir. Cette fois, j’ai vraiment voulu entrer dans son regard, dans sa manière de voir le jeu, où tout ne doit pas passer par le dire. 

Adrien a une belle formule. « L’acteur doit jouer, mais il doit aussi être joué par quelque chose. » Seul et sans texte, il faut définir ce que signifie être joué et par quoi. L’homme en scène devait lui-même être traversé par l’expérience. Je crois que nous y sommes parvenus avec l’arrivée du public. En avançant, les doutes grandissent, mais la confiance aussi. Il s’agit de se mettre au service, alors qu’à l’époque, nous étions des acteurs improvisateurs.

Les premières représentations à Ivry ont-elles fait bouger le spectacle ?

Arthur Igual: Elles l’ont énormément modifié. Les proches invités cinq jours avant la première nous ont beaucoup appris, mais la salle pleine a marqué une autre étape. Le spectacle est lui-même une répétition, comme le veut le théâtre. Il faut remettre du présent dans quelque chose d’ancien. La grande inconnue, ce sont les spectatrices et les spectateurs. Soixante personnes, c’est une petite salle, mais comment vont-elles faire corps ? 

Toute la semaine, le spectacle s’est construit en fonction de ceux qui regardaient. Le défi, c’était de faire ensemble. Comme on dit, il ne faut pas rater son entrée. Je suis déjà sur le plateau quand les gens entrent, mais tout se joue dans la première prise de parole. Comment parler pour qu’on me regarde ainsi, un peu dénudé, au présent de ce qui se fait, tout en assumant que tout est écrit ? Nous espérons que surgisse, dans cette répétition, un peu de nouveau, sans que cela fasse événement.

En parallèle de cette (re)création, votre saison semble foisonnante.
©Jean-Louis Fernandez

Arthur Igual: Je pars en tournée avec Pétrole, d’après Pasolini, notamment à Malraux, scène nationale de Chambéry, à L’Empreinte, scène nationale de Brive-Tulle, puis au Théâtre des 13 Vents de Montpellier, où je reviendrai ensuite avec Reprenons, avant de le présenter au Monfort, à Paris. J’y jouerais aussi en avril Tragédie Démocratie, mise en scène par Lara Marcou et Marc Vittecoq (compagnie Le Groupe O). En parallèle, je répète la prochaine création de Samuel Achache, prévue en juin à Bordeaux. C’est un spectacle musical, provisoirement intitulé Les Vingt Derniers Jours et après, qui parle de la mort et de ce qui vient ensuite.

Quand je regarde mon année, je trouve ça assez drôle. Je passe de l’univers musical de Samuel à celui de Sylvain Creuzevault, avec qui je travaille depuis vingt-cinq ans, puis je me retrouve seul sur un plateau avec quelques chaises. Ce sont des façons très différentes de faire du théâtre, mais au fond, jouer demande toujours la même chose. Ce qui change, ce sont les moyens, la manière de se préparer, le rapport au plateau et aux autres. La peur n’est pas la même, le trac non plus. Et c’est justement cette diversité qui me plaît, cette possibilité de passer d’une forme à l’autre, de ne jamais tout à fait retrouver les mêmes sensations.


Reprenons d’Adrien Béal et Arthur Igual
Studio Théâtre de Vitry, en coréalisation avec le Théâtre des Quartiers d’Ivry (TQI)
création du 13 au 17 octobre 2026

Tournée
15 au 17 décembre 2026 au Théâtre des 13 vents – CDN Montpellier
17 au 27 mars 2027 au Théâtre Silvia Monfort (Paris 15e)
Avril, mai, juin 2027 – Tournée itinérante avec le Théâtre des 13 Vents

mise en scène d’Adrien Béal
avec Arthur Igual 
scénographie de Lucie Gautrain
costumes de Elise Garraud
lumières de Juliette Besançon
régie lumière de Théo Tisseuil
régies générale, son et plateau – Cédric Jaburek et Martin Massier
accompagnement son – Anthony Capelli


Pétrole d’après Pier Paolo Pasolini
Spectacle créé le 4 novembre 2025 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy
durée 3h30 (1h15 / entracte / 1h55)
.

Tournée
13 & 14 novembre 2026 au Malraux, scène nationale Chambéry-Savoie (Chambéry)
20 & 21 novembre 2026 au Théâtre municipal de Brive (proposé par L’Empreinte – Scène nationale de Brive-Tulle)
10 & 11 décembre 2026 au Théâtre des 13 vents (Montpellier)

Dates passées
23 novembre au 21 décembre 2025 à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
24 au 27 février 2026 à La Comédie de Saint-Étienne, CDN
20 et 21 mai 2026 à la Comédie, CDN de Reims
3 au 5 juin 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)

Mise en scène de Sylvain Creuzevault assisté d’Émilie Hériteau & Ivan Marquez
texte traduit de l’italien par René de Ceccatty, Gallimard, collection L’Imaginaire, 2022 (édition revue et augmentée, première parution en 1995)
Avec Sébastien Lefebvre, Arthur Igual, Gabriel Dahmani, Pauline Bélier, Anne-Lise Heimburger, Sharif Andoura, Boutaïna El Fekkak, Pierre-Félix Gravière
Scénographie de Jean-Baptiste Bellon & Valentine Lê
Lumière de Vyara Stefanova
Vidéo de Simon Anquetil
Cadrage vidéo de François-Joseph Botbol
Musique de Pierre-Yves Macé
Son de Loïc Waridel
Costumes de Constant Chiassai-Polin
Masques de Loïc Nébréda
Maquillage & perruques de Mityl Brimeur
régie générale, régie plateau – Clément Casazza, régie plateau accessoires 
– Camille Menet & régie lumière – Lison Royet
Habilleuse  – Sarah Barzic
Stagiaire masques – Toscane Piard, Stagiaire scénographie – Lévana Tortolo & stagiaires costumes  – Agathe Brau, Mahë Foubert


Tragédie Démocratie, écriture collective – Groupe O
Théâtre des 13 vents – Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens
30 et 31 mai 2026
Durée estimée 1h40.

Tournée
14 & 15 janvier 2027 au Théâtre de Vanves
9 février 2027 à L’Arc, scène nationale du Creusot (71)
20 avril au 30 avril 2027 au Théâtre Silvia Monfort, Paris (75)

Dates passées
13 novembre 2026 au ScenOgraph – Saint Céré
14 et 15 janvier 2027 au Théâtre de Vanves
2 février 2027 au Théâtre Albarède – Ganges
9 février 2027 à L’arc – Le Creusot
20 avril au 2 mai 2027 au Théâtre Silvia Monfort – Paris

Mise en scène de Lara Marcou et Marc Vittecoq
Jeu – Noémie Develay-Ressiguier, Matthias Hejnar, Arthur Igual, Lilla Sarosdi, Agnès, Serri Fabre, Renaud Triffault
Lumière – Johanna Moaligou
Accessoires – Alice Godefroid
Scénographie et costumes – Noa Gimenez
Création sonore – Florent Dupuis
Coiffure et maquillage – Florie Bouvenot
Travail vocal – Stéphanie Joire
Régie générale – Nours

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