Photo de répétition © Marie Clauzade

Sur les chemins de pensée de Tragédie Démocratie

Au Théâtre des 13 vents à Montpellier, après un passage au Théâtre Albarède à Ganges, Lara Marcou et Marc Vittecoq travaillent à leur prochaine création, qui verra le jour dans le cadre du Printemps des Comédiens. Immersion au cœur d’un processus d’écriture qui met la pensée dramaturgique au centre de la question artistique.
22 mai 2026
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À Ganges, aux portes des Cévennes, le Théâtre Albarède s’apprête à plonger dans le passé, près de deux millénaires plus tôt. C’est devenu le quotidien depuis l’arrivée de l’équipe rassemblée autour de Lara Marcou et Marc Vittecoq. Ensemble, à travers ce projet intitulé Tragédie Démocratie, metteurs en scène, interprètes et techniciens travaillent à convoquer le Ve siècle de la Grèce antique. De la naissance du théâtre à celle d’un régime politique qui donne le pouvoir au peuple, de l’épidémie de peste aux guerres qui menacent d’éclater, ces quelques décennies pourraient bien être le berceau de nos sociétés contemporaines.

Marc Vittecoq et Lara Marcou © Isabelle Sikirdji

Mais à y regarder de plus près, ces héritages revendiqués n’en sont peut-être pas vraiment. Alors plutôt que de faire le simple constat de ce qui, évoluant et se métamorphosant au fil des siècles, aurait perdu de son sens premier, le Groupe O fait le choix de s’immerger dans cette époque aussi riche que complexe. Un parti pris qui se diffuse avant tout dans une démarche d’écriture qui se nourrit aussi bien de recherches historiques que de travaux philosophiques ou d’inspirations politiques plus modernes. Peu à peu, le spectacle à venir s’imprègne ainsi de chaque élément, comme un vaste faisceau d’indices destiné à permettre la traversée qui s’amorce.

Au bord du Léthé

Pour autant, il ne s’agit pas de donner lieu à une reconstitution historique au plateau, loin s’en faut. « On ne va pas faire un spectacle archéologique, affirme Lara Marcou en revenant sur les premières réflexions qui ont accompagné le travail. On va partir du principe qu’on est sur les bords du fleuve de l’oubli. On essaie de ne pas laisser partir la tragédie et la démocratie, et en voulant les retenir, on les déforme. On n’en retrouvera qu’une pâle copie ou des petits morceaux. C’est à partir de là qu’il faut reconstituer quelque chose et oser avec ça l’imaginaire avec notre époque. Parce qu’on ne pourra pas échapper à notre époque. »

C’est alors toute la construction dramaturgique qui se met en place à la rencontre de deux mondes séparés par le temps. Dans les costumes comme dans la scénographie, les premières projections avancent déjà en ce sens, vers une volonté de convoquer des images sans les immobiliser dans un passé lointain, voire inconnu. Il en va de même pour les figures, événements et contextes historiques sur lesquels s’appuie le fil narratif de la pièce et qui ne font pas nécessairement partie de nos références communes. Pour Marc Vittecoq, l’enjeu est de taille : « Il y a tout un processus pour se sentir capable, légitime de donner à voir quelque chose de cette époque-là ».

Haïkus
Photo de répétition © Marie Clauzade

Un mois avant les toutes premières représentations, dans la salle du Théâtre Albarède à Ganges, c’est précisément ce processus qui est à l’œuvre. Rassemblés sur le plateau, sept interprètes s’apprêtent à démarrer une nouvelle journée de répétitions. Mais avant d’entamer le travail de création à proprement parler, un autre rituel se met en place. Après un échauffement collectif, l’atmosphère se charge d’une attention et d’une concentration toutes particulières, tandis que chacun regagne un siège dans la salle.

Comme déposé sur le silence, Lara Marcou lit à trois reprises un haïku, ces poèmes japonais qui célèbrent la nature et les saisons. Se laissant traverser par les vers, à chaque acteur·ice d’y trouver une impulsion à partir de laquelle déployer une improvisation. « C’est quelque chose qui pose un cadre, explique la metteuse en scène. Cela peut durer vingt minutes ou être un simple geste, pour le groupe, pour soi-même ou pour les autres. » Cette tradition les suit depuis leur tout premier spectacle et s’inscrit, avec Tragédie Démocratie, dans une dynamique d’écriture à part entière. À mesure que le travail se précise, les scènes improvisées se resserrent elles aussi de plus en plus autour de la construction de la pièce.

Écriture et improvisation

À elle seule, cette double approche entre la nécessité d’une écriture précise et le travail par l’expérience constitue le cœur du projet. « Il ne faut jamais être sur des rails », transmet Lara Marcou à ses interprètes, affirmant une volonté que tout ne soit pas tracé. De cette manière, un équilibre se cherche en permanence entre ce qui est écrit, prévu, attendu, et ce qui laisse place à l’impromptu. Derrière ce choix, il y a aussi une détermination claire, celle de distinguer ce qui a trait à l’exactitude historique et ce qui tient de la proposition artistique comme expérience du présent.

Photo de répétition © Marie Clauzade

D’une répétition à l’autre, cette dualité complémentaire infuse l’air de rien tout le processus, jusqu’à se mêler au quotidien de la troupe, hors des temps de travail. Sur la table du déjeuner, Électre de Sophocle rivalise avec Aristote ou le vampire du théâtre occidental de Florence Dupont. Quelques titres parmi tant d’autres qui composent déjà l’énorme corpus philo-politico-historico-théâtral qui nourrit la pièce. Fictifs ou non, les documents et les ressources semblent affluer par vagues, jour après jour, dans un mouvement vertigineux et infini. Une effervescence à laquelle tous prennent part, jusque dans les méthodes d’apprentissage.

S’approprier la pensée

Là se développe en effet une démarche singulière, qui tend à ancrer la pièce dans sa volonté de retraverser le Ve siècle grec, plutôt que de l’imiter en surface. Dès lors, il s’agit moins d’apprendre un texte par cœur que d’en saisir véritablement le sens. « Je ne vais pas au théâtre juste pour entendre un texte ou célébrer un auteur, confie Marc Vittecoq. Oui, ça fait théâtre, mais on voit bien qu’ils ne le pensent pas. » C’est donc pour une autre entrée qu’opte le binôme, celle de l’appropriation de la pensée.

« On essaie de trouver la pensée qui sculpte le langage », confirme Lara Marcou. Là encore, rien ne peut se faire sans l’implication active des acteur·ices, aussi bien sollicités dans la recherche d’interprétation que dans l’écriture de leurs scènes. Ainsi s’engage une direction de jeu au cas par cas, un tissage du détail qui repose sur les forces et les manières de travailler de chacun. Reste à s’assurer que tous ces chemins empruntés mènent bien vers la destination commune qu’est Athènes. C’est là le rôle des deux metteurs en scène : « Cela nous oblige à tendre vers quelque chose d’harmonisé. Ce n’est pas juste un amas de propositions différentes, il faut en adapter la direction ».

Donner corps
Photo de répétition © Marie Clauzade

De Ganges à Montpellier, où ils s’emparent deux semaines plus tard du grand plateau du Théâtre des 13 vents qui accueillera leurs premières représentations, les artistes creusent en profondeur cette notion de l’appropriation de la pensée. Celle-ci travaille désormais presque inconsciemment, tandis que les séances de répétition avancent vers une forme de plus en plus concrète. Bientôt, d’ailleurs, chaque journée de travail se ponctuera d’un filage, jusqu’à la générale qui donnera finalement naissance à une forme possible du spectacle. Avant cela, il reste toutefois à faire se confirmer l’écho de la réflexion dramaturgique dans son rapport à l’espace, au corps, à la présence.

Si, à deux semaines de la création, l’improvisation est toujours de mise dans certaines phases du travail, celle-ci se concentre effectivement sur la manière dont Tragédie Démocratie est amenée à dialoguer avec le plateau. Quelque chose s’est resserré, tant dans les intentions de jeu que dans les attentes de Lara Marcou et Marc Vittecoq. Une autre dynamique, plus orientée, plus précise, est à l’œuvre. Retouchant les textes à mesure que se dessinent les situations, metteurs en scène et interprètes se mettent désormais en quête de justesse, que celle-ci passe par l’équilibre des registres, par les états de corps ou par la liberté de jeu.

Vers le concret

« Il faut qu’on trouve comment la pensée fait action », glisse Lara Marcou comme une promesse. Voilà peut-être l’un des enjeux de ces deux prochaines semaines de répétitions, qui mèneront jusqu’à ces trois premières représentations programmées dans le cadre du Printemps des Comédiens. D’ici là, les haïkus continueront de donner le ton de chaque journée de travail, tandis que le spectacle se fera toujours plus concret. En attestent également les photos réalisées par Marie Clauzade qui viennent tout juste d’arriver et qui donnent soudain corps à un objet qui, quelques mois plus tôt, n’était finalement qu’à l’état de projet.


Tragédie Démocratie, écriture collective – Groupe O
Théâtre des 13 vents – Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens
30 et 31 mai 2026
Durée estimée 1h40.

Tournée
13 novembre 2026 au ScenOgraph – Saint Céré
14 et 15 janvier 2027 au Théâtre de Vanves
2 février 2027 au Théâtre Albarède – Ganges
9 février 2027 à L’arc – Le Creusot
20 avril au 2 mai 2027 au Théâtre Silvia Monfort – Paris

Mise en scène de Lara Marcou et Marc Vittecoq
Jeu – Noémie Develay-Ressiguier, Matthias Hejnar, Arthur Igual, Lilla Sarosdi, Agnès, Serri Fabre, Renaud Triffault
Lumière – Johanna Moaligou
Accessoires – Alice Godefroid
Scénographie et costumes – Noa Gimenez
Création sonore – Florent Dupuis
Coiffure et maquillage – Florie Bouvenot
Travail vocal – Stéphanie Joire
Régie générale – Nours

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