La première image saisit. Elle renvoie au 2 novembre 1975. Cinquante ans presque jour pour jour, le corps sans vie de Pier Paolo Pasolini était retrouvé sur une plage d’Ostie, non loin de l’aéroport de Rome. Tabassé, écrasé par sa propre voiture, le poète gisait, visage tourné vers le ciel. Sur scène, cette vision revient, déplacée, transfigurée. Carlo Valletti (Sébastien Lefebvre) apparaît ainsi, allongé, entouré de deux ailes d’avion. Ni tout à fait réel, ni tout à fait fictif, double du cinéaste autant que chimère poétique, il hante le plateau. Dès les premiers instants, la figure se scinde, le corps se dédouble. D’un côté l’ange, de l’autre le démon. Mais chez Pasolini, rien n’est jamais aussi manichéen.
Le double, terrain de fracture

Ni tout à fait homme, ni pure projection, Carlo I et Carlo II (Gabriel Dahmani) avancent en parallèle. L’un reste à Rome, espérant changer le monde. Le second retourne à Turin pour se noyer dans ses vices et sa luxure. Il incarne la fracture pasolinienne, entre désir et morale, idéal et corruption, poésie et pouvoir. Ce double corps scénique devient un territoire contaminé par la politique, l’économie et la sexualité.
L’un rêve d’une société réconciliée quand l’autre s’abandonne à la perversion. L’un se rapproche de l’ENI et de la figure d’Enrico Mattei rebaptisé ici Ernesto Bonocore (Arthur Igual), industriel visionnaire qui osa défier l’ordre mondial du pétrole. Sa mort trouble hante la pièce et l’œuvre posthume de Pasolini comme une énigme centrale autour de laquelle tout gravite. Entre les deux Valletti s’ouvre un gouffre que le temps, la corruption, les arrangements avec la morale et la vérité viennent lentement combler, l’ange se corrompant tandis que le démon frôle parfois une forme de rédemption charnelle.
Une Italie en clair-obscur
Adapter Pétrole relève de l’impossible. Roman éclaté, composé de notes, de fragments, d’éclats sans hiérarchie, matière fuyante par excellence, Sylvain Creuzevault embrasse cette discontinuité et en fait une force. Derrière la fresque démesurée affleure une Italie post-fasciste parcourue de lignes de faille. Puissants, industriels et hommes d’État s’y livrent une lutte acharnée pour conserver la mainmise. Ils manipulent les peurs et étouffent toute alternative, qu’elle soit communiste ou réactionnaire.
Le pétrole devient une métaphore totale. Il charrie l’argent, la domination, la compromission et la répétition obstinée de la corruption. Rien n’a vraiment changé. La pièce résonne aujourd’hui avec une acuité dérangeante. Valises qui circulent, réseaux troubles, fantômes géopolitiques, tandis que l’ombre de Kadhafi affleure comme un écho lointain, mais tenace.
Le théâtre comme vertige

Les séquences s’enchaînent comme des tableaux. Bureaux de pouvoir, salons mondains, terrains vagues et zones de cruising glauques, tribunes politiques, visions pornographiques : tout participe d’un montage frontal, parfois brutal que Sylvain Creuzevault agence avec précision et frénésie. La luxure, les manipulations et les négociations secrètes autour du pétrole traversent le spectacle de part en part. Tout se joue à hauteur d’homme, dans la matérialité des corps, la sueur, la tension des regards et des postures.
Les comédiennes et comédiens, tous excellents – Sharif Andoura, Pierre-Félix Gravière, Pauline Bélier, Anne-Lise Heimburger, Boutaïna El Fekkak, Arthur Igual, Sébastien Lefevbre et Gabriel Dahmani – changent de rôle à vue. Un même visage devient psychanalyste, ministre, figure maternelle ou amant concupiscent. Le texte de Pasolini se mêle à des adresses directes, des moments burlesques, des chansons décalées. Le théâtre se fabrique sous nos yeux, dans une mécanique assumée, volontairement exposée.
L’hypothèse d’un assassinat politique plane sur l’ensemble. Pasolini aurait été, selon certaines versions, éliminé pour avoir voulu révéler la vérité sur la mort de Mattei – le chapitre de Pétrole y faisant référence ayant à jamais disparu – et les circuits opaques du pouvoir pétrolier. La scène devient alors lieu de dévoilement autant que de vertige.
Forme pure, matière brûlante
Rien n’est linéaire, tout est fracturé. Sylvain Creuzevault revendique la forme avant le genre. Ni théâtre, ni poème, ni roman, mais une œuvre qui prime par la sensation, où il faut accepter de se perdre pour mieux la ressentir. La scénographie de Jean-Baptiste Bellon et Valentine Lê, les lumières de Vyara Stefanova, la musique de Pierre-Yves Macé, le son de Loïc Waridel et la vidéo de Simon Anquetil composent un écrin sensoriel d’une redoutable efficacité.

Maître du monde ou jouet du désir, bourreau ou soumis, libre ou possédé, le pouvoir se dérobe sans cesse, sans qu’une position soit plus enviable que l’autre. On ne sait jamais vraiment qui tient les rênes ni jusqu’où va la domination. Le doute traverse chaque scène, chaque regard.
Avec sa première incursion massive de la vidéo dans son geste théâtral, Sylvain Creuzevault perd parfois en présence ce qu’il gagne en image, flirtant avec l’esthétique de son comparse Julien Gosselin, actuel directeur de l’Odéon. Mais le vertige demeure, suffocant, fascinant. Pétrole déborde du plateau, bouscule, irrite, envoûte. Sublime et confus, magistral et chaotique, il alterne ennui et fulgurance, mais touche juste, là où la scène devient miroir du monde et rappel brut de notre vulnérabilité.
Une œuvre qui griffe autant qu’elle secoue la conscience, laissant derrière elle une traînée de questions brûlantes et le sillage d’un Pasolini plus vivant que jamais.
Pétrole d’après Pier Paolo Pasolini
Spectacle créé le 4 novembre 2025 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy
durée 3h30 (1h15 / entracte / 1h55)
Tournée
23 novembre au 21 décembre 2025 à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
24 au 27 février 2026 à La Comédie de Saint-Étienne, CDN
20 et 21 mai 2026 à la Comédie, CDN de Reims
3 au 5 juin 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
Mise en scène de Sylvain Creuzevault assisté d’Émilie Hériteau & Ivan Marquez
texte traduit de l’italien par René de Ceccatty, Gallimard, collection L’Imaginaire, 2022 (édition revue et augmentée, première parution en 1995)
Avec Sébastien Lefebvre, Arthur Igual, Gabriel Dahmani, Pauline Bélier, Anne-Lise Heimburger, Sharif Andoura, Boutaïna El Fekkak, Pierre-Félix Gravière
Scénographie de Jean-Baptiste Bellon & Valentine Lê
Lumière de Vyara Stefanova
Vidéo de Simon Anquetil
Cadrage vidéo de François-Joseph Botbol
Musique de Pierre-Yves Macé
Son de Loïc Waridel
Costumes de Constant Chiassai-Polin
Masques de Loïc Nébréda
Maquillage & perruques de Mityl Brimeur
régie générale, régie plateau – Clément Casazza, régie plateau accessoires
– Camille Menet & régie lumière – Lison Royet
Habilleuse – Sarah Barzic
Stagiaire masques – Toscane Piard, Stagiaire scénographie – Lévana Tortolo & stagiaires costumes – Agathe Brau, Mahë Foubert