Une fois les lumières éteintes, le rideau levé, le plateau se présente comme un espace mental, quadrillé de formes géométriques et de signes mathématiques, où un tableau d’école au sol enferme les corps dans un lieu de savoir devenu lieu de contrôle, sec, rigide, sans véritable échappatoire.
Un ballet muet, rappelant Les Fables de La Fontaine, assigne déjà les rôles – le lapin pour l’élève, le loup pour le professeur, le corbeau, oiseau de mauvaise augure, pour la bonne. L’image est fugace, presque subliminale, mais l’atmosphère se fait aussitôt oppressante. Dans la pénombre de l’arrière-scène apparaissent d’étranges signes – croix, bâtons, barrières –, vestiges d’une journée déjà bien remplie. Avant une nouvelle leçon, la bonne Marie (Christine Pignet) ramasse une chaussure, un foulard, traces du cours précédent. Le plateau conserve ainsi les reliques de ce qui va s’y rejouer.
Du savoir au vertige

La jeune élève arrive, brillante, sûre d’elle, venue préparer son « doctorat total » en trois semaines. Le professeur, obséquieux, rassurant, joue l’enthousiasme. L’absurde s’installe par petites touches. Des glissements imperceptibles, des étrangetés légères, trop bien tenues pour alerter vraiment.
Puis la logique se fissure. Les réponses se détraquent. L’élève s’égare, doute, perd pied. Le professeur s’impatiente, s’irrite, durcit le ton. Ce qui relevait du jeu intellectuel devient entreprise de déstabilisation. Le langage ne sert plus à transmettre, mais à dominer.
Le corps de l’élève encaisse. D’abord un mal de dents, puis une douleur diffuse, envahissante. La violence devient sensible, presque organique. Verbale d’abord, physique ensuite. La soumission se fabrique sous nos yeux, méthodiquement, sans éclats spectaculaires, par usure, par confusion, par épuisement.
Corps à corps
Robin Renucci s’est réservé le rôle du professeur, installant une présence rigide, presque hiératique, face au corps souple et circassien d’Inès Valarcher, perpétuellement en déséquilibre, entre grâce et effondrement. Plus qu’un simple duo, la scène devient un affrontement de présences jusqu’à l’épuisement.
Dans cette figure du professeur affleurent des visages familiers de la domination contemporaine – Trump, Bardella, gourous masculinistes –, même mécanique de certitudes assénées, de fausses vérités imposées.
Une fable d’une acuité folle

Eugène Ionesco a écrit La Leçon en 1950. Le fascisme semblait s’éloigner, à jamais. Le texte porte encore les stigmates de son époque, une langue parfois datée, une abstraction qui maintient une forme de distance. La mise en scène, très codifiée, presque géométrique, prolonge ce parti pris, au risque parfois de figer les affects plus qu’elle ne les embrase.
Mais les symboles restent d’une clarté redoutable. Lorsque le langage devient instrument de pouvoir, lorsque le savoir se transforme en arme, « le pire », comme alerte la bonne, est inévitable. Robin Renucci ne modernise la pièce qu’à la marge, notamment dans le jogging de l’élève qui la « dégenre ». Il en souligne au contraire la violence structurelle, son actualité politique, sa capacité intacte à décrire les dérives d’un monde où la parole ne libère plus, mais asservit.
Sous ses airs de farce absurde, La Leçon demeure un conte noir. Une tragédie de la domination, où le rire se fige peu à peu, jusqu’à laisser place à un malaise tenace, celui d’avoir reconnu, derrière la fiction, un mécanisme terriblement familier.
Envoyé spécial à Marseille
La Leçon d’Eugène Ionesco
La Criée – Théâtre national de Marseille
Du 29 janvier au 13 février 2026
Durée 1h05
Tournée
3 et mercredi 4 mars 2026 au Théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence
5 mars 2026 au Théâtre d’Arles
10 mars 2026 au Théâtre du Chêne Noir, Avignon
12 & 13 mars 2026 au Théâtre des Trois Ponts – Castelnaudary
17 mars 2026 au Théâtre Olympe de Gouges, Montauban
19 mars 2026 au Théâtre Ducourneau, Agen
24 mars 2026 à La Halle ô Grains, Bayeux
2 avril 2026 à Domfront
7 et 8 avril 2026 à Châteauvallon- Liberté
9 avril et 10 avril 2026 au Théâtre national de Nice
Avec Christine Pignet, Robin Renucci, Inès Valarcher
Mise en scène de Robin Renucci assisté de Sven Narbonne
Scénographie de Samuel Poncet
Création lumière de Sarah Marcotte & Création son d’Orane Duclos
Costumes de Jean-Bernard Scotto