Jean Boillot © Sylvain Martin

Jean Boillot : « Il y a théâtre dès qu’une rencontre physique réunit deux êtres, avec l’imaginaire au milieu »

Du 26 au 29 octobre, Metz accueille la deuxième édition des RENÉ, Rencontres européennes des nouvelles écritures. À l'initiative de La Spirale, auteurs, artistes et chercheurs explorent les écritures à l'heure du numérique et de l'IA. Entre expérimentations et débats, ces rencontres interrogent les frontières du spectacle vivant et ce qui fait encore théâtre.
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Comment est née l’idée des RENÉ, ces rencontres consacrées aux nouvelles écritures théâtrales ?

Jean Boillot : Pour comprendre leur naissance, il faut revenir à La Spirale, la compagnie que j’ai fondée en 1997, à Metz. Je l’ai mise en sommeil pendant mes années à la direction du NEST, le Centre dramatique national de Thionville, avant de la réactiver en 2020.

Notre travail repose sur trois axes. Le texte, d’abord, avec des auteurs comme Alexandre Koutchevsky, Métie Navarro ou Samuel Gallet. Le son et la musique ensuite, puisque je suis musicien amateur de formation classique. Enfin, plus récemment, la participation du public, à travers des formes immersives et interactives qui font dialoguer les spectateurs avec la machine.

Comment cette dernière piste vous a-t-elle conduit à imaginer les RENÉ ?
Les Aveugles d’après Maurice Maeterlinck, D’après Les Aveugles de Maurice Maeterlinck, conception de Julien Dubuc – Collectif In Vivo © Nicolas Richard

Jean Boillot : Tout est parti du confinement. Je m’apprêtais à relancer ma compagnie lorsque les théâtres ont fermé. Nous avons tenté des expériences de théâtre de chez soi pour chez soi, ce qu’on appelait le « Zoom théâtre ». J’ai proposé à des équipes de lire en direct leurs nouveaux textes depuis leur salon. Douze rendez-vous ont attiré un public nombreux, souvent éloigné des salles.

Mais les textes pensés pour le plateau ne fonctionnaient pas nécessairement à l’écran. Il fallait inventer des dramaturgies adaptées à ces environnements numériques.

Comment avez-vous poursuivi cette recherche ?

Jean Boillot : J’ai créé au sein de La Spirale un laboratoire consacré à la dramaturgie augmentée, réunissant auteurs de théâtre, créateurs de jeux vidéo, ingénieurs et techniciens. L’idée était de croiser leurs pratiques pour imaginer non plus seulement des histoires destinées à des spectateurs, mais des expériences à vivre pour des joueurs.

De là sont nés le théâtre prêt-à-jouer et un prototype, L’Arbre de Mia. Beaucoup d’équipes exploraient ces questions chacune de leur côté. Avec Jean-Louis Besson, nous avons d’abord coordonné un numéro de Théâtre/Public, « Théâtre et numérique, nouveaux imaginaires ? » en réunissant une quinzaine d’auteurs artistes ou chercheurs, par leurs articles. Puis j’ai voulu les réunir en vrai avec des spectateurs pour expérimenter, écrire ensemble et partager des idées. C’est ainsi que sont nées les RENÉ, avec l’ambition de comprendre comment les nouvelles technologies, dont l’IA est un aspect, bousculent le théâtre.

Pourquoi avoir placé l’écriture au cœur des rencontres ?

Jean Boillot : Avec des artistes et des techniciens, notamment Charles Ayats, auteur et réalisateur XR, nous sommes partis d’un constat. Utilisant les technologies de manières spectaculaires (on parle d’effet « whaoo »), ces nouvelles formes manquent souvent de dramaturgie. Les histoires et les manières de solliciter le public n’exploitent pas toujours au mieux les possibilités du numérique.

D’où l’idée d’un hackathon, un défi d’écriture emprunté au monde de l’ingénierie. Dans un cadre convivial, des auteurs issus principalement du théâtre et du jeu vidéo imaginent ensemble de nouveaux formats, puis les mettent rapidement à l’épreuve du jeu.

Quels types de théâtre avez-vous expérimentés ?
Sauvez vos projets (et peut-être le monde) avec la méthode itérative d’Antoine Defoort © Christophe Urbain

Jean Boillot : L’an dernier, nous avons travaillé sur le théâtre prêt-à-jouer. Sans répétition, des personnes qui peuvent n’avoir jamais pratiqué le théâtre deviennent interprètes. Chacune dispose d’un smartphone qui lui indique ce qu’elle doit dire, faire ou choisir. Personne ne connaît à l’avance le déroulement de l’histoire. Cette ignorance partagée met tout le monde à égalité.

Nous avons aussi exploré le théâtre conversationnel, où des acteurs dialoguent avec des chatbots, parfois représentés par des hologrammes. Cette année, nous expérimentons le théâtre distanciel. Comment des interprètes peuvent-ils être ici et ailleurs au même moment ? Comment faire vivre une même représentation à des publics réunis dans deux salles, à Metz et à Montréal, par exemple ?

Après une première édition, qu’avez-vous souhaité faire évoluer ?

Jean Boillot : Nous avons affiné la formule. Le hackathon conserve son principe, mais les formats changent. Les journées d’échanges passent de deux à trois demi-journées, entre tables rondes, rencontres, lectures et performances.

Cette année, vous explorez la pluriprésence. En quoi bouscule-t-elle notre conception du théâtre ?

Jean Boillot : Elle touche à sa définition même. Traditionnellement, le théâtre repose sur une expérience partagée entre artistes et spectateurs réunis au même endroit, au même moment. Or les nouvelles technologies permettent d’être ensemble sans partager le même espace : c’est la téléprésence. Elles introduisent aussi d’autres présences sur le plateau, comme celles des robots.

Cela pose des questions concrètes. Un spectateur qui suit une représentation en ligne doit-il être comptabilisé dans la jauge ? Entre-t-il dans les chiffres de fréquentation demandés par nos tutelles ? Ces situations restent largement impensées.

Le numérique peut-il aussi rendre le théâtre plus accessible ?
Les Aveugles d’après Maurice Maeterlinck, D’après Les Aveugles de Maurice Maeterlinck, conception de Julien Dubuc – Collectif In Vivo © Nicolas Richard

Jean Boillot : C’est l’un des enjeux de cette édition avec notamment une table ronde sur comment hacker les environnements numériques de publics empêchés pour qu’ils deviennent support d’écriture d’expérience théâtrale. Ces technologies peuvent offrir à ceux qui ne peuvent pas se déplacer d’autres manières d’accéder à des œuvres spécifiques.

Le spectacle vivant repose pourtant sur la chair, la présence de l’autre. Ces technologies ne risquent-elles pas de brouiller la frontière entre théâtre et cinéma ?

Jean Boillot : Elles interrogent effectivement ces frontières. Boris Razon, directeur éditorial d’Arte France, participera aux rencontres. Il s’intéresse depuis longtemps aux expériences audiovisuelles interactives et collectives inspirées du jeu vidéo.

L’an dernier, nous avions programmé Les Burgers sanglants, une comédie non linéaire de Camille Duvelleroy, filmée en direct à BLIIIDA et diffusée sur YouTube et Twitch coproduite par Arte. Plus de 8 000 personnes l’ont suivie en votant pour orienter l’histoire. Les acteurs avaient appris 150 pages de texte et n’en ont joué que la moitié, selon les choix du public.

Pour Arte, c’était de l’audiovisuel. Pour moi, du théâtre filmé. Je considère qu’il y a théâtre dès qu’une rencontre physique réunit deux êtres qui ne se connaissent pas, avec l’imaginaire au milieu. Qu’il s’agisse de fiction ou de documentaire, je reste convaincu qu’il faut, à un moment ou à un autre, une rencontre physique dans un même espace-temps.

Cette frontière entre présence physique et virtuelle n’a pourtant pas attendu le numérique pour être explorée…

Le théâtre s’empare de ces questions depuis longtemps. Dès le début du XXe siècle, des metteurs en scène faisaient dialoguer cinéma et spectacle vivant. Les images filmées en direct, les acteurs présents ailleurs que sur le plateau font désormais partie de son langage. Les nouvelles technologies prolongent ces recherches et nous obligent à repenser la notion même d’espace théâtral.

Comment avez-vous construit la programmation autour de cette pluriprésence ?
Sauvez vos projets (et peut-être le monde) avec la méthode itérative d’Antoine Defoort © Christophe Urbain

Jean Boillot : Je tiens à confronter les expériences des artistes à celles des chercheurs. C’est l’une des particularités des RENÉ. Une table ronde sera consacrée à la téléprésence animée par la chercheuse Cyrielle Garson avec des artistes polonais qui jouent aussi avec la réalité virtuelle. Une autre à l’écriture avec, sur ou pour les intelligences artificielles : autour de Julie Valero, chercheuse à Grenoble, elle réunira notamment la performeuse Valérie Cordy, l’autrice Sabrina Pierre et le metteur en scène Frédéric Deslias. Nous explorerons aussi les croisements entre théâtre et jeu vidéo avec des Game designers, des auteurs et des metteurs en scène.

Une rencontre portera sur les publics empêchés. Marie-Christine Mazzola viendra nous parler des technologies haptiques permettent aux personnes malentendantes de ressentir physiquement les vibrations du son. Thierry Seguin, directeur du Centre national pour la création adaptée de Morlaix, défendra l’idée que l’IA peut devenir un outil d’émancipation pour des auteurs en situation de handicap.

Enfin, nous aborderons les politiques culturelles de la Grande Région, qui nous relie à la Belgique, au Luxembourg et à l’Allemagne. À Metz où nous sommes installés, l’international, c’est la proximité.

Des lectures et performances ponctueront les échanges. Camille Duvelleroy présentera des extraits d’une pièce sur les courriels oubliés et leur empreinte carbone. Valérie Cordy proposera une performance mêlant tarot et intelligence artificielle. Sabryna Pierre et Felix Pagès liront des extraits de leurs pièces.

Les spectacles prennent davantage de place cette année. Qu’avez-vous choisi de montrer ?

Jean Boillot : Nous passons d’un spectacle à trois, qui interrogent différents modes de présence. Le collectif Invivo et Julien Dubuc présentent Les Aveugles, d’après Maurice Maeterlinck, en réalité virtuelle (VR). Chez cet auteur symboliste, la présence des personnages est presque spectrale. Casque VR sur la tête, le spectateur pénètre dans une scénographie numérique où des hologrammes donnent vie au drame.

Antoine Defoort viendra avec Comment sauver vos projets (et peut-être le monde) avec la méthode itérative, une conférence-spectacle qui aborde avec humour les méthodes de la recherche et des technologies.

Enfin, Handle With Care, de la compagnie gantoise Ontroerend Goed, se joue sans acteur. Une boîte attend devant le public. Rien ne se passe tant qu’un spectateur ne se lève pas pour l’ouvrir. À partir de ce geste, une expérience collective se construit. Ce sont les spectateurs eux-mêmes qui font advenir le spectacle.


Les RENÉ – Rencontres européennes des nouvelles écritures
du 26 au 29 octobre 2026
Metz

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