Shareef Sarhan © DR

Shareef Sarhan : « Détruire une œuvre d’art ne signifie pas que l’idée qu’elle porte a disparu »

Jusqu’au 25 octobre, l’artiste palestinien est accueilli à Montpellier par L’Atelline, structure d’arts vivants en espace public, dans le cadre de la Saison Méditerranée. Il y présente RE-LIGHTHOUSE, seconde version d’un phare conçu à partir de matériaux recyclés, initialement installé à Gaza et détruit fin 2023 par l’armée israélienne. Rencontre autour d’une œuvre reconstruite, destinée à voyager d’une ville à l’autre en se faisant témoin du monde.
16 octobre 2026
Ecouter cet article
Comment avez-vous appris la destruction de LIGHTHOUSE, la première œuvre ? Quelle a été votre réaction ?

Shareef Sarhan : J’ai appris que le phare avait été détruit grâce aux photos et aux informations en provenance de Gaza. Cela m’a profondément fait souffrir, non seulement parce que l’œuvre avait été détruite, mais aussi parce qu’elle faisait partie du lieu et du quotidien des habitants.

Nous avons créé le phare en 2015-2016 avec des matériaux recyclés provenant des vestiges de la guerre, en collaboration avec des ingénieurs et de jeunes artistes de Gaza. Pour moi, c’était bien plus qu’une œuvre d’art. C’était un symbole de lumière et d’espoir, ainsi qu’une tentative de trouver un sens à la vie au milieu de la destruction.

Lorsque j’ai vu qu’il avait été détruit, j’ai eu le sentiment qu’une partie de notre mémoire collective avait disparu. Mais je n’ai pas considéré que l’idée qui le portait avait pris fin. Une œuvre d’art peut être détruite physiquement, mais le sens qu’elle véhicule peut perdurer et prendre une nouvelle forme.

Le phare faisait partie du paysage quotidien des Gazaouis. Que signifiait sa disparition ?
© L’Atelline

Shareef Sarhan : Situé dans l’espace public du port de Gaza, le phare appartenait autant aux souvenirs des artistes qu’à ceux des habitants qui le croisaient chaque jour. L’art dans la rue est différent de l’art exposé dans une galerie. Il devient partie intégrante de la ville et de la vie quotidienne. Tout le monde ne connaissait peut-être pas l’histoire du phare, ni la manière dont il avait été construit, mais sa présence évoquait la lumière, l’espoir et le lien avec la mer.

Je pense que sa disparition était aussi celle d’un repère familier dans la ville. C’est pourquoi il est important pour moi de le reconstruire. Il ne s’agit pas seulement de lui redonner sa forme matérielle, mais aussi de faire revivre son histoire et de la préserver dans notre mémoire.

Vous avez depuis quitté la Palestine. Quand et comment vous est venue l’envie de rebâtir un phare ?

Shareef Sarhan : J’ai quitté Gaza en septembre 2023 pour rendre visite à mes enfants en Turquie. Le fait de rester à l’extérieur n’était ni un choix artistique ni un choix personnel. C’était la conséquence de circonstances qui ont touché ma famille et moi-même.

Par la suite, j’ai commencé à réfléchir, à distance, à mon lien avec Gaza et à la manière dont je pouvais poursuivre mon travail malgré l’éloignement et la perte. L’idée de reconstruire le phare m’est venue lorsque j’ai eu la possibilité de séjourner à Marseille, une ville liée à la mer et à son port, tout comme Gaza. J’ai senti que cette œuvre pouvait créer un lien entre les deux villes.

Je ne voulais pas simplement reproduire le phare à l’identique. Je voulais lui donner une nouvelle vie dans un autre lieu, tout en faisant vivre avec lui l’histoire et la mémoire de Gaza. Pour moi, reconstruire le phare ne consistait pas seulement à faire revivre le passé. C’était aussi une manière de penser à l’avenir, à la possibilité du retour et à la reconstruction de ce qui avait été détruit.

Qu’est-ce qui, dans votre geste artistique, a changé d’une version à l’autre ?

Shareef Sarhan : Le premier phare était directement lié à son emplacement à Gaza, aux matériaux que nous avions récupérés dans les décombres de la guerre et à la relation entre les jeunes artistes et leur ville. Il s’agissait de transformer les débris en une œuvre d’art porteuse d’un sens différent de celui de la destruction dont ils provenaient.

La nouvelle version porte en elle une autre expérience : celle de la perte, de l’exil et du passage d’une ville à une autre. Le phare ne parle plus uniquement de Gaza. Il évoque aussi la mémoire, la migration, les frontières et les liens entre les lieux. Cependant, l’idée principale reste la même : transformer les matériaux et les traces laissés par la violence en un espace de réflexion et de dialogue.

Ce qui a changé, c’est le contexte et les nouvelles significations que le phare porte aujourd’hui. Il n’est plus seulement un phare qui éclaire un lieu. C’est une œuvre itinérante qui emporte avec elle la mémoire d’une ville.

RE-LIGHTHOUSE navigue de ville en ville, accueillie par des structures artistiques comme Lieux publics à Marseille ou L’Atelline à Montpellier. Qu’espérez-vous de ces voyages et de ces étapes ?
© L’Atelline

Shareef Sarhan : À Montpellier, à Marseille ou dans toute autre ville où le phare sera présenté, j’espère que chaque étape sera l’occasion d’ouvrir un nouveau dialogue sur Gaza, au-delà des images de guerre et de destruction. Je veux que le phare raconte quelque chose de la ville, de ses habitants et de leur vie, ainsi que de leur relation à la mer, à l’espoir et à l’avenir.

Le fait de passer d’une ville à l’autre ouvre de nouvelles possibilités pour l’œuvre. Chaque lieu lui apporte un contexte différent et permet au phare de rencontrer des personnes qui ne connaissaient peut-être pas son histoire auparavant.

Sa présence dans l’espace public est également très importante pour moi. Je pense que l’art ne devrait pas se limiter aux galeries et aux musées. Il peut faire partie de la vie quotidienne. J’espère que le phare poursuivra son voyage à travers la France et l’Europe, avant de revenir un jour au port de Gaza. Pour moi, son retour ferait partie d’un rêve plus vaste : reconstruire la ville et y faire renaître la vie.

L’installation s’accompagne de différents temps de rencontre, que vous permettent ces dialogues ?

Shareef Sarhan : Ces rencontres me permettent de raconter l’histoire de l’œuvre de mon propre point de vue et de partager mon expérience de Gaza. Je voudrais que les gens voient Gaza non pas comme un lieu lointain ou simplement comme un sujet d’actualité dans les médias, mais comme une ville où j’ai vécu, travaillé et créé des œuvres d’art.

En même temps, ces rencontres me permettent d’écouter les autres et de comprendre comment ils perçoivent le phare et ce qu’il représente pour eux. Parfois, la conversation commence par les matériaux utilisés pour construire l’œuvre, puis s’oriente vers la guerre, la mémoire, la migration ou la capacité de l’art à créer un espace commun entre des personnes aux expériences différentes.

Pour moi, ces interactions font partie intégrante de l’œuvre. Le phare n’est pas complet en tant que simple structure matérielle. Il vit aussi à travers les questions, les relations et les conversations qu’il suscite avec les gens.

Reconstruire une œuvre anéantie par un char, est-ce croire que l’art peut se dresser face à une armée ?

Shareef Sarhan : Je ne crois pas que l’art puisse arrêter un char ou empêcher la destruction d’une ville, et je ne veux pas lui attribuer un pouvoir qu’il ne possède pas. Reconstruire le phare n’est pas une compétition avec la puissance militaire. C’est une réponse artistique et humaine à la destruction et à l’effacement. Lorsque nous reconstruisons quelque chose qui a été détruit, nous affirmons qu’il existe encore des choses qui méritent de rester vivantes et que l’avenir ne doit pas être abandonné aux seuls décombres.

Pour moi, le phare est bien plus qu’une structure reconstruite. Il symbolise la possibilité de recommencer. Nous ne pouvons peut-être pas empêcher toute destruction, mais nous pouvons préserver la mémoire et imaginer ce qui pourra être construit à l’avenir. Voilà ce que signifie pour moi la résilience : continuer à créer de la vie et du sens, même lorsque les choses que nous avons créées sont détruites.


RE-LIGHTHOUSE de Shareef Sarhan
Parvis du Corum, Allée de l’esplanade Charles-de-Gaulle – Montpellier avec L’Atelline
dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026
Du 15 au 25 octobre 2026

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.