On croyait tout savoir sur Milady de Winter. Alexandre Dumas l’avait façonnée en beauté glaciale et manipulatrice, prête à tout pour abattre les mousquetaires. Depuis près de deux siècles, elle est restée enfermée dans ce rôle de femme fatale, figure vénéneuse et condamnée à n’être qu’un obstacle à la gloire des héros masculins. Adélaïde de Clermont-Tonnerre, fascinée par le personnage, refuse ce raccourci. Elle s’empare des zones d’ombre laissées par le romancier et propose une autre lecture, attentive aux failles, aux silences et aux blessures de cette femme que l’histoire littéraire avait figée. Dès les premières pages, un souffle nouveau s’impose.
Une héroïne cabossée et moderne

La plume de la journaliste et romancière déploie les multiples visages de celle qui fut successivement Charlotte Backson, Anne de Breuil, comtesse de La Fère puis Lady Clarick. Chaque nom raconte une métamorphose, et chacune d’elle laisse une cicatrice. L’enfant chétive, rescapée d’une tentative de meurtre, survit grâce à un prêtre au grand cœur. L’adolescente rebelle rêve d’échapper à la condition imposée par son sexe. La femme passionnée, enfin, s’embrase d’un amour qu’un secret inavouable vient empoisonner. On découvre une trajectoire faite de fuites, de recommencements et de luttes incessantes pour ne pas sombrer.
Dans cette fresque, ce qui passait chez Alexandre Dumas pour de la perversité devient ici instinct de survie. La beauté se fait arme, le mensonge devient cuirasse, la séduction une stratégie de défense. Adélaïde de Clermont-Tonnerre compose le portrait d’une héroïne fragile et redoutable à la fois, ballottée par le destin, mais toujours en mouvement, jamais figée. Elle n’est plus seulement la criminelle sans foi ni loi que la mémoire collective a retenue. Elle devient une femme en résistance, prête à tout pour préserver sa liberté dans un monde qui la rejette.
Un souffle romanesque
Le récit se nourrit de l’énergie d’un roman de cape et d’épée, tout en se doublant en filigrane d’un plaidoyer vibrant. D’Artagnan, narrateur, premier accusateur en proie au doute, brouille les lignes du temps et des voix, comme pour recomposer le puzzle d’une existence volée. La langue est vive, rythmée, tendue par une tension dramatique qui rend la lecture haletante.
On referme le livre en ayant le sentiment d’avoir redécouvert une figure mythique. Milady n’est plus l’ombre perfide qui complote contre les héros, elle devient une héroïne tragique, contradictoire et furieusement moderne. Avec Je voulais vivre, Adélaïde de Clermont-Tonnerre offre à l’un des personnages les plus noirs du XIXᵉ siècle littéraire un autre destin, bouleversant, qui résonne avec une force particulière dans cette rentrée littéraire.
Je voulais vivre d’Adelaïde de Clermont-Tonnerre
Éditions Grasset
parution le 20 août 2025
480 pages
prix conseillé format papier 24,00 euros, format numérique 16,99 euros