Quand le public entre, Martin Nadal est déjà là, nu, immobile, tenant la pose. Un masque conçu par Lydia Sevette, exagérant ses traits, lui dérobe le visage et fait écran, même s’il se défend de toute pudeur, comme un habit de fortune, une protection. Les spectateurs s’installent sur scène, au plus près, presque à portée de peau, ou dans les gradins comme pour garder leurs distances. Un bras levé, un doigt tendu vers le haut, il offre son corps.

La lumière en sculpte les lignes, souligne le galbe des hanches et la finesse de la musculature. Imperceptiblement, il change de posture, enchaîne les états. L’artiste-performeur passe du guerrier à l’éphèbe, glisse vers des figures plus suggestives. La gestuelle s’accélère, portée par une pulsation électro qui le traverse. Puis, face à l’impassibilité des spectateurs, la tension monte, une colère sourde éclate.
Le regard en question
Très vite, Martin Nadal quitte sa place d’objet, s’anime, prend la parole et renverse la situation. Il interpelle, questionne, provoque : pourquoi ne dessinez-vous pas ? Qu’êtes-vous venus voir ici ? En recréant cette salle fictive des Beaux-Arts de Berlin – où il a débuté en remplaçant une amie au pied levé –, il fait des spectateurs des élèves inattentifs, parfois irrespectueux, aveugles à ce qui se joue derrière la posture, et inverse la passivité. Le trouble s’installe. Regarder ne suffit plus, il faut désormais répondre de ce regard scrutateur.
À travers Nathan, son double de fiction, il raconte les débuts, les séances qui s’enchaînent, les douleurs de l’immobilité, l’engourdissement de ses membres, le désir d’un corps idéal sans jamais vraiment l’habiter, et les contradictions de ce métier singulier. Il fait surgir d’autres figures – un professeur autoritaire, un peintre italien fascinant – et donne à entendre la violence diffuse d’un travail qui exige de se taire autant que de tenir, les blessures secrètes et les maux qui le rongent. Le plateau se peuple, devient un espace traversé de multiples présences, où chacun laisse son empreinte.
Devenir image, puis s’en défaire

Dans ce mouvement, la matière du spectacle se densifie. L’écriture, nourrie de cette expérience berlinoise, dialogue avec d’autres récits collectés auprès d’autres modèles masculins. Le titre fait écho au documentaire de Kristina Lindström et Kristian Petri, The Most Beautiful Boy in the World et convoque la trajectoire de Björn Andrésen, cet adolescent suédois que Luchino Visconti a fixé à jamais, comme objet absolu de désir, dans son film Mort à Venise. Un corps juvénile, révélé, saisi, exposé, offert en pâture. Ici aussi, il s’agit de saisir ce que le regard prélève, ce qu’il transforme, ce qu’il altère.
Mais Martin Nadal ne s’y laisse pas réduire. Il traverse les figures, convoque Apollon ou Saint Sébastien, devient sculpture vivante avant de rompre l’image. Il module son corps, suspend le temps, relance le mouvement avec précision. Si certaines séquences appuient encore le trait, l’ensemble tient par une présence franche, sincère autant qu’exubérante. Sous cette maîtrise perce une fragilité, une conscience aiguë de cette beauté exposée – et de ce qu’elle recouvre.
Dans cet espace sous tension, Le Garçon le plus triste du monde met à l’épreuve, déplace, dérange. Et laisse apparaître, derrière le corps regardé, une voix qui se reconquiert.
Le Garçon le plus triste du monde de Martin Nadal
Création le 5 mars 2025 aux Laboratoires Vivants – théâtre Francine Vasse à Nantes
durée 1h20
Tournée
4 au 19 mai 2026 au Théâtre du Chariot
Mise en scène et jeu de Martin Nadal
Collaborateurs artistiques-: Zoé Guillemaud, Samuel Petit et Clarisse Fougera
Regard chorégraphique – Élise Roy
Regard dramaturgique-: Julia Malye
Création lumière – Mona Marzaq
Création sonore – Guillaume Verdegay, Marjorie Barré et Anna Rohmer
Scénographie et costumes de Martin Nadal et Eléna Thiébaut
Masque de Lydia Sevette
Création graphique de Aron Wouters