Certaines pièces chorégraphiques s’observent à distance. D’autres vous happent dès les premières secondes. D’abord, les deux interprètes s’approprient l’espace comme on pénètre dans un territoire inconnu, à distance l’un de l’autre, presque en observation. Elle s’avance en premier, avec une souplesse féline, tandis que lui patiente, assis de dos devant une colonne blanche. Puis les corps se rapprochent, s’évitent même s’ils se frôlent. Et déjà, une tension s’installe à la fois sensuelle et incisive. Sur les deux côtés de ce ring, deux marimbistes rythment cette rencontre avec une rigueur implacable.
Un chassé-croisé de plus en plus intense

Créée en septembre 2024, Crocodile du chorégraphe Martin Harriague, en collaboration avec la danseuse Émilie Leriche, explore les rapports humains. Au fil des représentations, les deux interprètes semblent en avoir apprivoisé tous les rouages.
Vient enfin le contact au bout de vingt-cinq minutes d’un étonnant chassé-croisé de plus en plus intense. Brutal parfois. Les corps s’enchevêtrent, roulent, se repoussent, reviennent. Le sol devient un partenaire à part entière. Comme dans un combat de lutte, on se laisse surprendre par la vitesse des renversements. Celui qui semblait dominer se retrouve soudain entraîné, presque soumis. Les rôles circulent sans cesse. On ne sait plus qui mène le jeu, ni même s’il y a réellement un leader. Le duo devient un système mouvant, une mécanique de forces opposées qui s’équilibrent et se dérèglent en permanence.
Et puis il y a les regards. Directs, insistants, parfois lancés vers le public. Ils nous rendent témoins de cette histoire en devenir. La capacité des deux interprètes à naviguer entre des états opposés impressionne. En un instant, l’un des deux peut passer de la domination à la fragilité, de l’attaque à une forme d’abandon presque émouvante.
Un vocabulaire redoutablement technique

Aucune narration claire ne s’impose, mais un fil dramaturgique se tend : celui d’une relation humaine en constante redéfinition. Est-ce une lutte ? Une cohabitation imposée ? On opte pour un amour naissant. Les corps se guettent, se retranchent, puis se livrent enfin dans une sorte d’ivresse. Habités, Martin Harriague et Émilie Leriche déclinent un vocabulaire redoutablement technique, où chaque mouvement semble dicté par une nécessité interne. Ils incarnent deux êtres à la fois prédateurs et vulnérables, comme pris dans un cycle dont ils ne peuvent s’extraire.
C’est qu’ils sont aussi les proies de ce Canto Ostinato, œuvre phare de Simeon ten Holt, écrit à l’origine pour deux pianos et réarrangé pour deux marimbas. Cette musique ne guide pas : elle trouble, elle déstabilise, elle maintient dans un état d’alerte. Elle s’immisce, vibre plus qu’elle ne s’entend, résonnant autant dans l’espace scénique que du côté des spectateurs.
Par l’harmonie qui se dégage de ce duo au final, Crocodile se détache de la symbolique du chaos à laquelle ce titre renvoie. Dans cette pièce saisissante et ambitieuse, la danse parle de survie, de domination et de dépendance. Deux interprètes, mais une seule pulsation, âpre et persistante, qui continue de nous happer bien après la fin du spectacle.
Envoyée spéciale à Douai
Crocodile de Martin Harriague en collaboration avec Émilie Leriche & Ensemble 0
Création le 7 septembre 2024 – Festival Le Temps d’Aimer la Danse
Vu au Tandem, scène nationale d’Arras – Douai
28 et 29 avril 2026
Durée 1h.
Chorégraphie & dramaturgie de Martin Harriague en collaboration avec Émilie Leriche
Avec Émilie Leriche & Martin Harriague
Musiciens Adrien Labèque & Thomas Larrouy
Arrangement Petar Klanac
Scénographie & lumières Martin Harriague
Costumes Vanessa Ohl
Assistante dramaturgie Françoise Dubuc
Régie lumière Peio Lamarque
Régie son Alexandre Maillet
Régie générale Alexandre Maillet