À Vidy, le printemps prend des airs de rendez-vous. Les spectateurs arrivent tôt, restent entre les représentations, prolongent la journée sur place et profitent du paysage idyllique. Tempo Forte s’inscrit dans la saison comme un moment concentré pour découvrir pas moins de six créations. Le principe est clair et assumé par le directeur des lieux, Vincent Baudriller : montrer les spectacles dans un temps resserré afin qu’elles soient vues, repérées, et aient ainsi une plus grande opportunité de diffusion.

Le cadre accompagne ce mouvement. Depuis la terrasse du théâtre, le lac Léman s’étend au loin, avec les montagnes encore enneigées en ligne d’horizon. Les pelouses deviennent un espace de pause. Entre deux spectacles, les discussions se poursuivent. Chacun évoque ses coups de cœur, ses réserves. Le théâtre et la performance traversent le lieu, lui donnent un rythme, comme un avant-goût des festivals d’été.
Les artistes circulent, les équipes se croisent. Ce temps entre les représentations compte autant que les spectacles eux-mêmes. Un moment est également réservé aux professionnels, invités à découvrir des projets en cours. L’occasion d’esquisser des collaborations, d’envisager des coproductions, d’ouvrir des perspectives de diffusion pour les saisons à venir.
Une programmation à parcourir
Les six propositions réunies pour cette deuxième édition printanière de Tempo Forte dessinent un ensemble pluriel, hybride, parfois disparate, mais donnant un aperçu, à un instant donné, de ce que la scène contemporaine propose aujourd’hui. Thésée, sa vie nouvelle de Guy Cassiers et Valérie Dréville en constitue l’un des points d’attraction, une création attendue, également annoncée dans quelques mois au Festival d’Avignon. Autour, d’autres écritures viennent élargir le paysage, dans des formats et des registres variés.
Ainsi, Le cheval qui peint des Old Masters privilégie une approche visuelle, tandis qu’Ultraficción nr.1/Fracciones de tiempo du collectif El Conde de Torrefiel se déploie en extérieur. À la tombée du jour, des récits projetés – fête, avion en détresse, migrant·es en mer – s’enchaînent et se superposent, portés par une bande sonore immersive, jusqu’à se fondre dans la nuit. Dans le même esprit, Alouettes – Pièce de champ d’Émilie Rousset et Caroline Barneaud se joue à la ferme de la Blécherette. Le champ devient un espace d’écoute et de récit, où scientifiques, agriculteurs et spécialistes du vivant croisent leurs regards sur un paysage à la fois agricole et politique.
De l’in situ à la boîte noire

Dans les salles, le regard se resserre autour du plateau. Meat me in Paradise de Massimo Furlan invite à une réflexion sur nos croyances. Shout Twice du duo Katerina Andreou et Mélissa Guex privilégie une forme plus directe, portée par la présence des interprètes et une adresse immédiate au public. La boîte noire n’est pas envisagée comme une fin en soi. Les deux performeuses imaginent d’autres configurations pour que leur collaboration déborde du plateau et que le son, matière première du spectacle, traverse le public.
Le festival se visite au fil des horaires. Certains enchaînent plusieurs spectacles dans la journée, d’autres prennent le temps, reviennent, ajustent leur trajet. Les déplacements d’un lieu à l’autre installent une continuité et construisent progressivement l’expérience.
Furlan, détour par le paradis
Avec leur nouvelle création, Massimo Furlan poursuit, avec sa dramaturge Claire de Ribaupierre, une recherche où la pensée s’invite frontalement sur scène. À leurs côtés, la philosophe Vinciane Despret et l’historien Pierre-Olivier Dittmar composent un quatuor inattendu. Suivant une veine volontairement décalée et un brin désuète.
Le metteur en scène suisse d’origine italienne détourne les codes avec une forme de légèreté apparente. Il puise dans les enluminures médiévales et les imaginaires religieux pour interroger une idée construite du paradis, pensée comme prolongement de la vie après la mort, comme une contrainte autant qu’une finalité à l’existence terrestre. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il installe les figures. Le chien Alba apparaît d’abord, embarqué sur une arche évoquant celle de Noé. Une présence loin d’être anecdotique, qui ouvre d’emblée la question : pourquoi les animaux seraient-ils exclus du paradis ?
Des archétypes à détourner

Puis Massimo Furlan entre en maître de cérémonie, longue barbe blanche et cheveux idoines, silhouette entre figure divine, biblique et personnage débonnaire lié autant à la pop culture qu’aux fêtes de Noël. À ses côtés, vêtue d’une longue robe noire, Claire de Ribaupierre compose un contrepoint féminin plus sombre, volontairement archétypal rappelant les sorcières des contes de fées. Les deux intellectuels les rejoignent, en tenue quotidienne, prêts à traverser récits bibliques et représentations anciennes dans une forme de parcours immobile, entre conférence et performance.
Les récits s’enchaînent, bifurquent, reviennent : des figures bibliques aux spéculations médiévales, de la Jérusalem céleste à une interrogation plus contemporaine d’un monde idéal vidé du vivant. Le paradis devient ici un objet à questionner, plus qu’un horizon à atteindre.
Massimo Furlan installe un jeu appuyé, souvent burlesque. Les corps se stylisent, les situations s’étirent. Dans cet ensemble volontairement instable, la parole de Vinciane Despret introduit des lignes plus précises, forcément féministes, ouvre des pistes sans les refermer. Le spectacle avance ainsi, entre réflexion et effets de plateau, sans toujours trouver son équilibre, ni offrir au propos une résonance autre qu’anecdotique et datée.
Andreou et Guex, l’énergie du plateau
Pour cette collaboration élective, Katerina Andreou invite Mélissa Guex (interprète dans Bless the Mess) à croiser leurs univers. Elles confrontent leurs pratiques, cherchent des points de rencontre et travaillent leurs écarts. Lorsque le public entre dans la pénombre de la salle pour assister à Twice Shout, le plateau du studio de répétition est déjà en pleine effervescence. Les codes du concert, qui servent de fil en filigrane, sont déjà à l’œuvre. Une estrade occupe le centre du plateau, deux micros se font face, une table de mixage reste en retrait. Deux silhouettes masquées tournent autour, habitent l’espace. Leurs gestes alternent entre fluidité et tension, empruntent aux arts martiaux, au hip-hop, glissent vers des états proches de la transe. Les visages disparaissent, les identités se dérobent. Elles ne construisent pas des personnages, elles installent des présences.

Katerina Andreou et Mélissa Guex s’avancent vers les spectateurs, les contournent, passent entre eux, parfois dansent à leurs côtés. Elles n’imposent rien. Le public choisit, suit ou se tient à distance. La pièce se construit à tâtons dans cette circulation et dans cette manière de partager l’espace. Le son, matière première de cette performance, impose une puissance mouvante et guide la gestuelle en réponse. Des beats électroniques se déploient, les grelots résonnent, des nappes plus sourdes s’installent, puis les silences et les chuchotements prennent le relais. La matière sonore se déplace, traverse l’espace et transforme l’écoute. Le public se laisse peu à peu emporter, un pied marque le rythme, une tête accompagne le tempo, le mouvement se diffuse.
Entre concert et transe à partager
Les séquences s’enchaînent, avec des montées en tension et des ruptures. Le sens passe par le corps, par la répétition, par l’intensité des présences. Le cri surgit, frontal, puis se transforme et devient matière à partager. La pièce progresse sans récit, mais construit une expérience collective à partir du son, du geste et de la relation directe – et c’est une première – avec le public.
Tempo Forte ne cherche pas à lisser les propositions. Il les place côte à côte, les met en regard, parfois en tension. D’un spectacle à l’autre, les formes diffèrent, les écritures s’opposent ou se répondent. De cette juxtaposition naît une lecture en creux, un état des lieux sans discours. Une manière de montrer, concrètement, comment le théâtre s’écrit et se partage aujourd’hui.
Envoyé spécial à Lausanne
Tempo forte
Théâtre Vidy-Lausanne
du 24 avril au 3 mai 2026
Meat me in paradise de Massimo Furlan, Claire de Ribaupierre, Vinciane Despret & Pierre-Olivier Dittmar
Du 24 avril au 3 mai 2026
Durée 1h30
Un projet de et avec Massimo Furlan, Claire de Ribaupierre, Vinciane Despret & Pierre-Olivier Dittmar
Mise en scène de Massimo Furlan
Dramaturgie de Claire de Ribaupierre
Direction technique et vidéo de Lionel Métraux
Lumière d’Etienne Gaches
Son et musique d’Aurélien Godderis-Chouzenoux
Sculpture, perruques et maquillage de Julie Monot
Costumes d’Anna Van Bree
Shout Twice de Katerina Andreou & Mélissa Guex
Du 24 avril au 3 mai 2026
durée 50 min
Tournée
25 et 26 septembre à la Fondation Fiminco avec le Festival d’Automne et le CND.
Conception, création et interprétation de Katerina Andreou & Mélissa Guex
Design sonore de Cristian Sotomayor
Création lumière de Luis Henkes
Costumes & accessoires de Pauline Brun
Oreille extérieure, technique vocale d’Ezra
Direction technique de Thomas Roulleau-Gallais
Assistante à la création de Duna György