Mathieu Lorry Dupuy parle d’une voix douce, posée. Sa silhouette frappe d’abord par une forme de sérénité, mêlant curiosité et retenue. Des boucles brunes encadrent un regard clair, attentif. Sa pensée circule sans cesse, interroge ce qu’un espace révèle et ce qu’il déplace, sur un plateau comme face à la mer.
Les mots viennent avec précision. Comme dans son travail de scénographe, rien ne s’expose d’emblée. La pensée se construit au fil de l’échange. Elle affirme un geste, se déploie dans l’espace, façonne un cadre qui engage le regard du spectateur autant que celui du metteur en scène.
La vocation par déplacement

Mathieu Lorry Dupuy grandit en Dordogne, dans le Périgord noir, à quelques encablures des grottes de Lascaux. Les parois peintes et la présence des figures dans la roche nourrissent très tôt son imaginaire et son rapport à l’image et à l’espace.
Au départ, c’est le cinéma qui l’attire. « Je voulais être chef déco », confie-t-il. Artiste en herbe, il rêve d’imaginer des mondes et construire des décors pour la caméra. Il entre à l’ENSAD avec cette intention précise. L’école est alors dirigée par Richard Peduzzi, entouré entre autres de Françoise Darne et Guy-Claude François pour la section scénographie. Ce contexte compte, même si le théâtre ne constitue pas encore son objectif.
À l’école, il bénéficie d’une recherche expérimentale. La section traverse, tout juste créée, infléchit son parcours et lui donne accès à tous les ateliers et l’incite à croiser les pratiques. L’étudiant passe d’un médium à l’autre, confronte les matériaux, multiplie les essais. Cette expérience installe une méthode. Plusieurs disciplines entrent en jeu pour construire un projet, tandis que la forme se précise progressivement, au fil du travail et des essais.
La scénographie arrive presque par glissement. Le plateau l’absorbe. Il y découvre un espace où l’image, la matière et le temps se rencontrent. Les arts plastiques, eux, ne s’effacent pas. Il continue de s’y référer pour nourrir le travail scénique, parce qu’ils offrent des formes moins contraintes que celles engagées dans une dramaturgie collective.
Les années s’enchaînent au rythme des productions. Puis s’impose le besoin de concevoir des œuvres capables d’exister hors des boîtes noires, sans rompre avec les questions qui traversent déjà son travail.
Regarder autrement

Les rencontres jalonnent son parcours, déplacent son regard, affinent sa manière d’habiter un plateau. Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma ont eu une influence profonde. Puis, dans la foulée, il fait la connaissance de Robert Wilson. « Grâce à lui, j’ai découvert une immense liberté dans l’invention des images, une façon singulière de travailler. Ce rapport à l’espace et au temps a profondément marqué mon parcours. » Au fond, une même interrogation traverse ces expériences. « Le regard est primordial ainsi que les relations entre des éléments que l’on pose sur un plateau. »
À ces filiations théâtrales s’ajoutent les arts plastiques. La découverte du travail de Pierre Huyghe, Philippe Pareno, d’Olafur Eliasson et beaucoup d’autres à travers leurs expositions, ouvre d’autres perspectives. Les proportions sont essentielles, tout comme la justesse du rapport scène-salle. Ce qui compte, c’est la relation qui se noue dans l’espace. Chaque élément posé sur le plateau engage une tension, ouvre un dialogue. La scénographie ne vient pas illustrer un texte, elle crée les conditions d’une expérience et produit une œuvre qui a presque sa vie propre.
Un des souvenirs fort de son parcours de scénographe reste UND d’Howard Barker, mis en scène par Jacques Vincey. Au centre, Natalie Dessay. Autour d’elle, des plaques de glace suspendus. « Le dispositif était une œuvre qui avait sa vie propre et venait dialoguer avec l’actrice, ou plutôt l’actrice venait dialoguer avec l’œuvre. » La matière s’altère, se transforme, s’efface. Le temps agit à vu. « Aujourd’hui encore je continue à m’intéresser aux matériaux capables d’exister sous différents états, d’autoriser la métamorphose, prolonger ce dialogue entre espace, matière et regard. »
Fidélités et traversées

Des collaborations durables s’installent ainsi avec Jacques Vincey, Salia Sanou, Gurshad Shaheman, Patricia Allio ou encore Marcus Lindeen. Des histoires au long cours, mais jamais figées. « Il n’y a pas deux façons identiques de procéder. Chaque rencontre entre un metteur en scène et un scénographe, engendre une manière de travailler singulière. Même au sein d’une collaboration durable et d’un projet à l’autre, la façon de travailler peut être très différente. »
Tout commence par la lecture. Pour s’immerger dans un projet, Mathieu Lorry Dupuy lit, relit, croise les intuitions avec le metteur en scène, multiplie les recherches, laisse affluer les images.« C’est l’échange entre les différents protagonistes du projet qui permet d’inventer. » De ce « va-et-vient d’idées » naissent les formes, qui ne peuvent être revendiquées entièrementni par l’un, ni par l’autre… «
Ces dernières années, le travail avec Gurshad Shaheman, Patricia Allio ou Markus Lindeen déplace encore les lignes. Le rapport au réel, aux récits documentaires, reconfigure les dispositifs. « La question était davantage centrée sur le rapport au public pour trouver les bonnes distances. » Frontalité, proximité, adresse deviennent des enjeux centraux.
Parallèlement, la conscience écologique modifie en profondeur la pratique. « On est beaucoup plus attentif à la manière dont on fabrique. » La provenance des matériaux, leurs modes de production, leur transport, leur assemblage, leur devenir entrent désormais en ligne de compte. Une exigence éthique s’affirme.
Littéral, le sel et le temps

Le programme Mondes Nouveaux du ministère de la Culture lui offre l’opportunité de revenir à sa pratique plastique et d’imaginer un projet en extérieur. Sur la digue Sainte-Marie, à Marseille, un paysage composé uniquement de sel de mer se déploie. C’est Littéral. Des formes brutes s’offrent au vent, à la pluie et aux embruns. Le temps agit sans relâche. Le sel se dégrade progressivement jusqu’à ce que les formes s’altèrent et disparaissent.
Le choix du matériau s’impose pour ce qu’il raconte. Le sel change d’état, fond, retourne à la mer. Sa provenance locale, aux salins d’Aigues-Mortes, renforce encore la cohérence du geste. « J’ai toujours été très sensible à ce que le matériau raconte de lui-même. » Travailler une matière unique et en explorer toutes les possibilités, en accepter l’évolution, devient un principe.
Avec Thomas Gonzalez, il imagine une performance qui vient activer le paysage. Le public se rassemble sur la digue. Le comédien apparaît au loin, muni d’un micro HF, il soliloque et arpente l’installation jusqu’aux spectateurs. Le corps donne vie à l’installation.
Pour l’exposition au Maif Social Club, il a repris certaines des sculptures conçues pour Littéral. Des pièces sont re-fabriquées à partir de moules existants. À l’abri de l’espace parisien, l’œuvre imaginée initialement pour être éphémère entame une nouvelle étape de vie.
Une présentation aux salins de Hyères se dessine. La possibilité d’une nouvelle disparition demeure.
Au service et en tension

Dans les scénographies comme dans les œuvres plastiques, la répétition ne trouve pas sa place. « Je ne sais pas si j’aurais envie de créer à nouveau des pièces selon ce procédé. » Chaque projet appelle une réponse singulière.
Les espaces construits soutiennent l’œuvre sans l’écraser. Matière, lumière et distance s’articulent pour rendre perceptible le temps qui passe.
Sur scène comme au bord de la mer, des espaces prennent forme, respirent et évoluent. Ils se transforment, s’altèrent, parfois disparaissent. Le spectateur se trouve invité à regarder autrement et à éprouver, dans l’instant, la fragilité des formes.
Voir la mer
MAIF Social Club
du 11 octobre 2025 au
Entrée libre et gratuite du lundi au samedi
Commissariat – Lauranne Germond
Scénographie – Benjamin Gabrié