Par-delà les lourdes portes qui séparent la grande salle du hall du ThéâtredelaCité, quelques notes de piano s’envolent tandis qu’une batterie s’affole. Derrière leurs instruments respectifs, Nathan Prieur et Eliot Piette s’échauffent avant même que la répétition commence. Autour d’eux, les discussions et les rires vont bon train. Artistes et techniciens s’activent en préparation de la session de travail à venir. Sous l’œil complice de Galin Stoev, l’atmosphère est nimbée de curiosité, de celles que l’on ne trouve que dans les salles encore vides, là où tout est encore possible et où tout reste à écrire.
Pour sa nouvelle création, le metteur en scène signe un spectacle d’adieu à la maison qu’il dirigeait jusqu’en décembre dernier. « Quand je suis arrivé, confie-t-il, tout le monde m’a dit de faire un grand projet fédérateur, un grand classique. » À la place, il opte pour Insoutenables longues étreintes d’Ivan Viripaev, une forme pour quatre interprètes qu’il destine au CUB, la petite salle du théâtre. Alors pour cette dernière création toulousaine, il renoue comme un clin d’œil avec une pièce plus conséquente. « Il y avait cette idée de faire une fête pour la fin du monde, un spectacle à la fois festif, troublant, drôle, très touchant et parfois triste. »
En français dans le texte
Or quel auteur parvient mieux que Shakespeare à marier tous ces éléments ? La Nuit des rois emporte le cœur de Galin Stoev, qui y voit « une des plus grandes comédies de tous les temps ». Reste encore à résoudre l’un des enjeux primordiaux pour toute mise en scène non-anglophone, choisir la traduction à partir de laquelle travailler. La version signée Olivier Cadiot s’impose : « C’est quelque chose qui me correspond, la langue est accessible et directe, mais elle arrive à préserver sa complexité ».
Convié à partager quelques jours de répétitions, le traducteur prend d’ailleurs pleinement part au processus de création. Une rencontre qui permet à toute l’équipe de se familiariser avec une méthode singulière. « Il a commencé à traduire ligne après ligne sans faire de lecture de la pièce, s’émerveille le metteur en scène. Il est entré dans ce labyrinthe et a avancé pas à pas, en découvrant en temps réel. »
Théâtre organique
Ce parcours instinctif, organique, achève de convaincre Galin Stoev, qui ne peut envisager l’œuvre de Shakespeare sans le lien profondément vivant qui se crée entre scène et salle : « Je ne voulais pas des comédiens qui essaient d’illustrer le texte, mais que le rapport à cette matière soit plutôt performatif qu’académique. C’est le moyen le plus direct, aujourd’hui, de toucher ce que Shakespeare faisait dans son Théâtre du Globe, où il était constamment en contact avec le public ». À travers ce parti pris se développe toute une dramaturgie autour de l’expérience du jeu, le plateau devenant l’espace où se mêlent réel et fiction.
L’intrigue de La Nuit des rois repose déjà en partie sur cette question du plaisir de jouer. En effet, le travestissement de Viola en Césario est le point de départ d’une épopée comique qui multiplie les niveaux de lecture et de conscience, pour les personnages de la pièce comme pour le public à qui elle est destinée. Qu’à cela ne tienne, Galin Stoev ajoute encore des degrés de compréhension, jusqu’à confondre l’action et sa représentation. Tour à tour incarnés et incarnants, les interprètes se retrouvent projetés dans une étonnante mise en abyme qui se fabrique à vue d’œil. Une démarche qui repose précisément sur la nécessité de donner à chacun l’opportunité d’oser, de tester, de proposer.
L’expérience du jeu
Si le texte de Shakespeare fait office de fil rouge auquel se raccrocher, l’heure est alors à la recherche, tant dans les intentions que dans le rapport à l’espace. D’une tentative à l’autre, certaines pistes se dessinent quand d’autres s’effacent. Rien n’est encore destiné à se figer. Tout au contraire, à l’image de cette scène sans cesse animée d’une présence, doit rester mobile et muable. À cette étape se composent aussi les possibles déplacements et la chorégraphie des corps, qui trouvent également leur transcription dans le ballet des accessoires qui s’organise peu à peu, sous le regard attentif de Virginie Ferrere, collaboratrice artistique de Galin Stoev depuis son arrivée au ThéâtredelaCité.
Micro à la main, nourrissant sa réflexion des propositions qui émanent du plateau, le metteur en scène observe le théâtre se fabriquer et l’oriente de temps à autre, d’un mot ou d’une indication. Depuis la salle, il ne perd pas de vue que l’expérience du jeu et la liberté d’interprétation doivent en réalité permettre d’appréhender l’une des notions les plus complexes soulevées par La Nuit des rois, celle du désir. Un étrange terrain sur lequel finissent par s’aventurer tous les personnages, ce qui en fait peut-être la pièce la plus viscéralement humaine du répertoire shakespearien : « Ce n’est pas une question d’âge, de genre ou de statut. Quand le désir te frappe, ta nature profonde est mise à l’épreuve ».
« On dit que la musique alimente l’amour »
Dans les rapports intimes qui s’esquissent au cœur de l’intrigue, comme dans ceux qui régissent la passion des acteur·ices pour leur art, Galin Stoev se met donc en quête de cet impalpable. Il s’arme encore pour cela de musique, réservée au seul Fou dans la version originale, et la met dans les mains de tous : « C’est un moyen de communication non verbal qui dépasse la poésie de la langue. Le corps devient beaucoup plus présent quand il y a de la musique. C’est une vibration, une énergie qui arrive à ménager les sentiments autrement ».
Pour autant, hors de question de laisser la partition musicale jouer en solitaire. « Je voulais absolument éviter d’avoir les comédiens d’un côté et les musiciens de l’autre. Je veux avoir cette sensation que tout le monde peut créer de la musique, qu’il y ait une fluidité entre les deux, parce que c’est naturel. » La porosité qui s’affirme entre le réel et la fiction va ainsi bien au-delà de cette seule dichotomie. Une approche qui se retrouve, en écho, dans l’espace ouvert conçu par Alban Ho Van, dont la présence permet d’apporter, à l’épreuve des répétitions, une réflexion dramaturgique complémentaire.
Brouiller les frontières
Au milieu du plateau, une maisonnette trône sur une estrade surélevée de quelques marches. Derrière ses murs blancs, sur lesquels l’esprit peut tout projeter, apparaissent ou disparaissent interprètes et personnages. Tout semble tourner autour de cette construction, élément central – et évolutif, sans trop en dévoiler – de la scénographie de ce spectacle. À Jardin, des instruments de musique ont été disposés, prêts à rythmer la fête promise. Tout autour, les espaces paraissent gigantesques, telle une toile à demi vierge qui met sur un même plan le temps du jeu et celui de l’action, le temps du vécu et celui de la représentation.
Là se développe aussi toute l’écriture technique de La Nuit des rois, qui joue à son tour le rôle discret et primordial de brouiller les frontières. Des lumières d’Elsa Revol au son de Joan Cambon, avec lesquels il collabore depuis longtemps, tout concourt à cette atmosphère perméable souhaitée par Galin Stoev. C’est sans compter sur les costumes de Marie La Rocca, à qui il fait appel pour la première fois, et dont le travail se lie aussi à cette volonté : « Elle emploie un procédé proche du mien avec le texte : une approche performative, pas très académique, qui permet de préserver l’esprit authentique de l’œuvre de Shakespeare ».
Faire troupe
De fidélités et de nouvelles rencontres, il en est également question dans la distribution. Pour cette dernière création initiée en tant que directeur du ThéâtredelaCité, Galin Stoev a rassemblé autour de lui une équipe plurielle. Onze artistes de générations et d’horizons différents, parmi lesquels quelques visages amis : Yoann Blanc, Sébastien Éveno, Nicolas Gonzales, Cyril Gueï et Anna Cervinka, sociétaire de la Comédie-Française. À leurs côtés, à l’image de Marlène Saldana qui travaille pour la première fois avec le metteur en scène, cinq interprètes récemment sortis de leurs écoles respectives se joignent à l’aventure : Véronique Gawedzki, Vincent Pacaud, Eliot Piette, Nathan Prieur et Zoé Van Herck.
Le théâtre de Shakespeare a cela de précieux qu’il porte en lui le possible de ces rencontres. C’est dans son essence que cette version de La Nuit des rois s’apprête à le convoquer : « Je veux préserver cette légèreté et cette fraîcheur d’inventer en temps réel, autant que les passages poétiques, affirme Galin Stoev. C’est une question d’intensité. Quand il y a de la poésie, ce n’est pas le personnage qui parle, c’est son être profond. Il faut que cela reste très organique et que cela prenne forme en temps réel devant nous. Cela me passionne. Parce que tout ce qu’on fait est faux. On fait semblant tout le temps, mais on le fait pour toucher quelque chose d’extrêmement vrai et authentique qu’on ne peut pas toucher ailleurs. »
Envoyé spécial à Toulouse
La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez de William Shakspeare
ThéâtredelaCité – Toulouse
Du 19 au 30 mai 2026
Durée estimée 2h.
Texte de William Shakespeare
Traduction d’Olivier Cadiot
Mise en scène de Galin Stoev
Avec Yoann Blanc, Anna Cervinka (sociétaire de la Comédie-Française), Sébastien Éveno, Véronique Gawedzki, Nicolas Gonzales, Cyril Gueï, Vincent Pacaud, Eliot Piette, Nathan Prieur, Marlène Saldana, Zoé Van Herck
Collaboration artistique et assistanat à la mise en scène – Virginie Ferrere
Scénographie d’Alban Ho Van
Lumières d’Elsa Revol
Costumes de Marie La Rocca
Son de Joan Cambon
Coiffures et maquillages – Cécile Kretschmar et Zoë Van Der Waal
Avec la participation de l’ensemble de l’équipe permanente et intermittente du ThéâtredelaCité