Votre nouvelle création commence par un trouble intime – la perte des souvenirs d’enfance. Quand la mémoire est-elle devenue le fil central de votre écriture ?
Nanda Mohammad : J’ai toujours été fascinée par les mécanismes de la mémoire et par la manière dont elle influence mes émotions, mes actions, mon comportement – en tant qu’être humain, mais aussi en tant qu’actrice.
Je suis une artiste syrienne installée en Égypte depuis quatorze ans et je vis entre deux mondes qui façonnent mon esprit et ma mémoire. L’un est solide, mais traversé de zones d’ombre, l’autre plus fragile, mais aussi plus clair, plus concret. J’ai ressenti le besoin d’explorer ces deux mondes en questionnant la mémoire, non seulement comme thème, mais aussi comme outil pour découvrir de nouvelles dimensions de moi-même au théâtre. C’est ce qui m’a poussée à écrire pour la première fois.
Comment le spectacle vivant est-il entré dans votre vie ?

Nanda Mohammad : Ma mère – qui partage la scène avec moi – est maquilleuse et mère célibataire. Elle m’emmenait avec elle au théâtre à Damas. J’ai grandi dans les coulisses, au milieu des acteurs, bien avant d’aller à l’école.
Je suis tombée amoureuse de cet univers très tôt. Sans m’en rendre compte, j’ai appris l’essence du théâtre. À sept ans, j’ai décidé de devenir actrice. J’ai ensuite étudié à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas. Depuis vingt-cinq ans, je travaille sans interruption comme actrice, et plus récemment comme metteuse en scène – et aujourd’hui comme autrice.
Entre la Syrie et l’Égypte, votre parcours traverse des territoires chargés d’histoire. Comment ces déplacements ont-ils façonné votre regard artistique ?
Nanda Mohammad : Le déplacement peut être une force, malgré les difficultés qu’il implique. Il offre un espace pour se redécouvrir, pour interroger ses outils, pour sortir de sa zone de confort. Un nouvel environnement vous met à l’épreuve à plusieurs niveaux. Il vous pousse vers des zones plus profondes, plus riches, que je n’aurais peut-être jamais atteintes sans ce déracinement et sans cette nécessité de me réinventer ailleurs.
Votre pièce suit une actrice guidée par sa mère dans un voyage pour retrouver ses souvenirs. Quelle part de vous-même s’y reflète ?
Nanda Mohammad : Le spectacle est basé sur ma vie, et toutes les histoires qu’il contient sont réelles. Ma mère, Bouchra Hajo, joue son propre rôle sur scène. Mon mari, le musicien Mohammed Sami, est également présent et interprète la musique en direct.
J’ai cherché à explorer ma réalité tout en la mêlant à la fiction pour créer un univers propre au spectacle. Le texte est ancré dans ma vie, mais le personnage de Nanda n’est pas moi à cent pour cent. Je voulais mêler documentaire et fiction pour trouver la manière la plus juste de raconter et de partager.
Vous explorez la mémoire comme un terrain instable. Cherchez-vous à la réparer, à la questionner, à la déconstruire ?
Nanda Mohammad : La mémoire reste mystérieuse. Nous ne comprenons jamais totalement pourquoi certaines choses s’effacent et d’autres persistent, pourquoi certains instants nous retiennent, pourquoi nous restons parfois enfermés dans une version du réel.
À travers ce travail, j’essaie de m’explorer plus profondément – comme être humain et comme actrice, avec cette relation fragile à la mémoire, à la fois outil et moteur. C’est un voyage pour comprendre comment elle façonne l’identité, et comment accepter ses manques, ses absences, tout en continuant à avancer.
Quelles références accompagnent votre travail ?
Nanda Mohammad : Je n’ai pas commencé avec des références précises, mais en explorant les archives de ma famille, la dimension documentaire s’est imposée. Je repense souvent à ma collaboration avec la metteuse en scène égyptienne Laila Soliman, notamment sur Whims of Freedom en 2014. J’y avais écrit ma propre partie – une expérience fondatrice dans mon rapport à l’écriture. Le travail de Pascal Rambert m’a aussi profondément marquée. Mon écriture ne lui ressemble pas, mais son influence est là, en profondeur.
Quelles rencontres ont marqué votre parcours ?
Nanda Mohammad : J’ai eu la chance de croiser des artistes et des êtres humains essentiels.
En Syrie : Naila Al Atrash, mon enseignante, avec qui j’ai travaillé ensuite, et Foad Hassan, qui m’a beaucoup soutenue. Omar Abu Saada, avec qui j’ai collaboré pendant dix ans.
En Égypte : Ahmed El Attar, figure majeure de la scène indépendante, et Menha El Batrawy, qui m’a accompagnée comme actrice et pédagogue.
En France : Ariane Mnouchkine, dont les ateliers à Paris ont profondément nourri ma compréhension du jeu.
Et puis ma famille : ma grand-mère, qui m’a transmis la force et la générosité, et mon beau-père, le metteur en scène Khaled Al Tarifi, qui m’a donné foi dans le théâtre.
Comment la pièce Gathering Memories with My Eyelashes est-elle née ?
Nanda Mohammad : J’ai commencé à travailler sur cette idée il y a environ cinq ans, même si elle m’habitait depuis bien plus longtemps. Dès 2006, lors d’une performance au Danemark avec Nullo Faccini, je travaillais déjà à partir de récits personnels. J’avais créé une scène autour d’une rencontre avec mon père biologique en Suède. Depuis, je n’ai cessé d’explorer ma vie à travers le théâtre et notamment ma relation avec lui. Il y avait un besoin profond de comprendre ma famille, ses complexités, et de m’y réconcilier.
Après avoir quitté la Syrie en 2012, ces questions d’identité, de pays, de mémoire se sont intensifiées. En 2021, le projet s’est clarifié. En 2024, une résidence à la Cité des Arts à Paris m’a permis d’écrire une première version, d’abord pensée comme un monologue. Mais très vite, j’ai compris qu’une autre voix était nécessaire : celle de ma mère. Sa présence sur scène s’est imposée.
Après l’écriture, nous avons travaillé en résidence en Normandie, puis au Caire. La première a eu lieu le 28 mars 2026. La tournée commence, en France et ailleurs. Je suis curieuse de voir comment les publics vont recevoir cette histoire.
Gathering Memories with my Eyelashes de Nanda Mohammad
Passages Transfestival – Salle du Gouverneur à l’Arsenal
Le 24 mai 2026
durée : 1h25
dès 12 ans
Tournée
2 juin 2026 au Théâtre des Capucins – Théâtres de la Ville de Luxembourg
23 juin 2026 à la Maison Folie Wazemmes à Lille dans le cadre du festival Latitudes contemporaines
mise en scène de Nanda Mohammad
Avec Bouchra Hajo & Nanda Mohammad
Scénographie et vidéo de Bissane Al Charif
Dramaturgie de Omar Abu Saada
Composition musicale et musique live de Mohammed Sami
Création Lumières de Thomas Cottereau
Regard extérieur – Ahmed El Attar
Régie générale de Mram Abdul Maqsoud
Traduction : de Jumana Al-Yasiri