Face au public, dans un décor minimaliste aux tons bleus imaginé par Luna Rauck, que soulignent parfaitement les lumières d’Olivier Oudiou, une femme vêtue de noir remonte le fil de son existence. Elle n’a ni âge précis ni prénom. Elle se souvient d’abord de son embauche comme gardienne dans une école de la banlieue romaine. Le poste est modeste mais lui assure un salaire régulier et lui permet de louer un petit appartement tout près. Rien d’extraordinaire, seulement une routine monotone, sans couleur ni aspérité, mais qui semble lui suffire.

Tout bascule avec l’arrivée du beau et ténébreux Matteo, nouveau professeur de lettres, du même âge qu’elle. Le coup de foudre est immédiat. Elle lui parle à peine lors de leurs rares rencontres, lui ne la remarque presque jamais. Marié, auteur d’un premier roman remarqué, invité à la télévision, tout lui réussit. Elle se sait invisible et n’attend rien. L’amour reste à sens unique mais règle désormais ses journées. Un regard ou un mot échangé, même fugace, comble le vide de ses journées. Une certitude s’impose, elle doit veiller sur lui, discrètement, pour son bien.
Voir sans être vue
Les années défilent et plus de quarante ans passent à vivre à côté, dans l’ombre, avec la joie presque mystique de savoir que l’objet de cet amour érotomane n’est jamais loin. Elle mène pourtant une vie parallèle, connaît un amant de passage et traverse quelques drames, un viol puis un avortement, sans que rien ne perturbe sa passion secrète.
À distance, elle observe, assiste à ses conférences et à ses dédicaces, le suit de loin, toujours discrètement. Chaque fois qu’elle se trouve en sa présence, le temps s’accélère puis ralentit entre deux rencontres.
Une adaptation tout en retenue

L’écriture épurée de Marco Lodoli est d’une grande sobriété. Elle évite l’effet, s’en tient à de petits événements presque sans intérêt, avance par phrases courtes. Le récit progresse sans souligner et décrit une vie ordinaire sans chercher le spectaculaire, teintée d’une légère poésie. L’adaptation scénique proposée par Cécile Garcia Fogel s’inscrit dans cette ligne et repose sur une grande économie de moyens. Le jeu est minimal, ramené à sa plus simple expression.
Sa voix reconnaissable, presque traînante, installe une présence légère. Rien ne se veut démonstratif ni appuyé. Elle esquisse quelques pas de danse tendrement drôles puis enchaîne des phrases courtes à peine ponctuées. Par moments un chant ou une brève mélopée affleure et, peu à peu, la narratrice apparaît, faisant émerger cette femme de l’ombre.
Toutefois le récit laisse quelque peu sur sa faim et sa banalité déroute. Mais c’est précisément dans cette absence d’action que texte, jeu et espace scénique trouvent leur intensité. Par le seul récit et quelques variations, le spectateur passe tour à tour de l’appartement modeste à la loge de gardienne ou à la cabine d’avion. Dans ce presque rien, cette vie anonyme prend forme. Un spectacle troublant, poignant pour une existence bien ordinaire mais pas si banale.
Tanto Poco d’après le roman italien Si peu de Marco Lodoli
paru en 2024 aux Editions P.O.L.
Théâtre du Chariot
du 2 au 17 février 2026
durée 1h05 environ
Adaptation théâtrale, jeu et mise en scène de Cécile Garcia Fogel
Décor de Luna Rauck
Lumière d’Olivier Oudiou
Chorégraphie de Gösta Lars-Henrik Sträng
Son de Laurent Herniaux
guitare de Pierre Durand
regard complice- Antoine Heuillet