Clément Piednoel Duval - Photo de répétition © Christophe Raynaud de Lage

Dans la fabrique d’un récit familial

À quelques jours de la première, l’auteur et metteur en scène Clément Piednoel Duval ouvre les portes des répétitions à Théâtre Ouvert du spectacle Et dire que j’ai ton sang dans mes veines. Regard en coulisse. 
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Un après-midi, dans la grande salle de Théâtre Ouvert, les gradins sont vides ou presque. Dans leurs rangs, une table a pris place. Le texte de la pièce y est ouvert, un ordinateur allumé, quelques objets posés à portée de main. Juste à côté est assis Clément Piednoel Duval, auteur et metteur en scène du spectacle. Autour de lui, en cercle, son assistante Ambre Germain Cartron, les quatre interprètes — Marie-Camille Le BacconThomas StachorskyVadim VidovicBlanche Vollais — et l’équipe technique. C’est le temps des notes. En fin de journée, un filage est prévu. D’ici là, il faut régler les derniers détails.

Photo de répétition © Christophe Raynaud de Lage

Le travail avance point par point. Un déplacement est précisé, un raccord lumière calé, un son ajusté, une phrase modifiée. Une comédienne demande une indication plus précise. Un comédien s’interroge : le passage ne gagnait-il pas en fluidité lorsque le mouvement arrivait plus tôt ? Les échanges sont directs, sans tension. L’atmosphère reste détendue, mais l’attention ne faiblit pas. Le temps est compté. Certains ajustements se feront juste après, au plateau pour affiner un échange, reprendre un rythme, tester une circulation.

Un espace déjà en jeu

Le décor est en place, mais refuse toute illusion naturaliste. De la terre recouvre le sol, un carré de néons délimite l’espace. Une table en bois, quelques chaises anciennes composent l’essentiel du dispositif. L’ensemble convoque un imaginaire rural sans jamais l’illustrer frontalement. Derrière ces éléments affleure une famille avec ses drames, ses non-dits, une ferme et ses contraintes, un monde agricole face et la dureté de la vie.

La scénographie, signée par le metteur en scène lui-même, entretient volontairement l’ambiguïté. « On ne sait pas trop si c’est la terre qui a envahi la maison familiale ou si c’est la table de la maison familiale qui s’est téléportée dans le champ du père », explique-t-il. L’espace reste ouvert à toute interprétation, prêt à accueillir plusieurs lectures — un territoire à la fois domestique et extérieur, intime et exposé.

Photo de répétition © Christophe Raynaud de Lage

Ce paysage dit aussi quelque chose d’un ancrage biographique. Clément Piednoel Duval a grandi dans une ferme, dans un village d’une centaine d’habitants en Normandie. Une ruralité connue de l’intérieur, vécue, traversée. Sans jamais faire de la pièce un manifeste sur le monde rural, le spectacle s’autorise à en faire surgir des images, à jouer avec ses représentations, à combler un manque de visibilité sur les plateaux. Une manière de réintroduire ces territoires dans l’imaginaire théâtral contemporain, sans folklore ni nostalgie.

Une continuité sans découpage

La répétition reprend. Au plateau, les quatre interprètes s’installent autour de la table. Le travail se resserre sur les raccords et les glissements d’un tableau au suivant. La pièce progresse par strates successives, dans une continuité revendiquée par Clément Piednoel Duval. « Mon écriture, ce sont des fragments, mais c’est comme une seule longue scène. Il n’y a pas de découpage.»

Debout au premier rang, au plus près de l’action, le metteur en scène suit chaque échange. Il intervient sur une intonation, corrige un regard, précise un tempo. Le corps est en mouvement constant. Il passe de la régie, située à l’arrière de la salle, au plateau pour reprendre une séquence avec les interprètes, ajuster un son ou caler un top. Une manière de travailler qu’il revendique. « Je ne suis pas du tout un metteur en scène du fond de la salle avec un micro, donc je cours partout dans les escaliers entre le plateau et la régie. »

Une écriture mise en abîme
© Christophe Raynaud de Lage

Pour ce spectacle, l’écriture a précédé le travail au plateau, à l’exception de quelques zones laissées volontairement ouvertes à l’improvisation. Le texte est dense, ramassé, profondément oral. Une écriture de fragments, très rythmée. Clément Piednoel Duval écrit en musique, avec le souci constant de la parole adressée.

À l’intérieur même du texte, des décrochements apparaissent. Le récit se fissure. Un monologue tragique s’interrompt brusquement. « Pourquoi je dis ça ? C’est ça que tu m’as écrit ? » L’écriture se retourne sur elle-même, se commente, se conteste. Ces effets de mise en crise de mise en abîme traversent la pièce et dialoguent avec les surtitrages, créant des décalages, des effets de déréalisation.

Autour du drame familial surgissent aussi des voix inattendues. « Trois coquelicots prennent la parole, précise Clément Piednoel Duval. Ce sont des figures non humaines, un peu bouffonnes, un peu loufoques, qui commentent l’action et qui, petit à petit, pénètrent dans le récit de cette famille. » Un déplacement du point de vue qui ouvre des brèches dans un matériau autobiographique par ailleurs traversé de violence.

Autofiction : retourner la matière du réel

Et dire que j’ai ton sang dans mes veines naît d’un geste autofictionnel assumé. Le projet prend forme à l’École du Nord, comme travail de fin d’études, à partir d’une situation familiale issue de la biographie de l’auteur. Une matière réelle, parfois traumatique, que Clément Piednoel Duval choisit de transformer en matière théâtrale.

Photo de répétition © Christophe Raynaud de Lage

L’autofiction devient ici un terrain de jeu autant qu’un espace critique. « Écrire sur sa propre famille, sur sa propre histoire, c’est reprendre possession d’un récit qui a existé, explique Clément Piednoel Duval. Mais c’est aussi une forme de pouvoir, presque de domination, parce que c’est moi qui tiens le stylo, qui écris, qui choisis la mise en scène. » La pièce met cette position en tension, jusqu’à en exposer les impasses, lorsque le fils tente de faire rejouer à sa famille le spectacle de son enfance, un geste que le spectacle interroge autant qu’il le met en crise.

Cette réflexion irrigue l’ensemble de son travail artistique et se prolonge dans le nom de sa compagnie, La fabrique du réel. Une affirmation double : « le réel n’est jamais donné, il est toujours une construction et le théâtre, en racontant des histoires, en fabriquant des formes, peut tenter d’en infléchir le cours. »

La table comme point de fixation

La table occupe une place centrale dans le dispositif scénique. Autour d’elle, les personnages se retrouvent, mangent, parlent — ou se taisent. Certaines scènes reviennent plusieurs fois au cours du spectacle. « Parfois, c’est exactement la même scène et parfois, il y a des petites variations », souligne le metteur en scène. Le travail se concentre précisément sur ces écarts : un silence déplacé, un ton modifié, un geste qui glisse.

À l’avant-scène, la télévision s’intègre pleinement au jeu. Elle sert à la fois de support aux surtitres et d’élément scénique. Lieu de fantasmes, écran de projection des désirs et des manques, elle est aussi un outil dramaturgique précis, réglé au cordeau pour dialoguer avec ce qui se joue au plateau.

Une fabrique collective
Photo de répétition © Christophe Raynaud de Lage

Si le texte est signé, la recherche est résolument collective. Clément Piednoel Duval ne vient pas au plateau avec une forme préconçue du spectacle. La distribution s’est construite au fil des rencontres, des fidélités, des désirs partagés. Blanche Vollais, qui incarne la mère, est une collaboratrice de longue date. Les autres interprètes se sont agrégés progressivement, au gré des projets et des affinités.

Le choix d’une distribution jeune, non réaliste, participe pleinement du projet. « On ne fait pas semblant d’être cette famille, souligne Clément Piednoel Duval. » Un parti pris assumé, qui refuse toute illusion de ressemblance ou de naturalisme. Il ne s’agit pas de faire croire à une famille, mais de jouer avec cette image, de la déplacer, de la mettre à distance. Le théâtre ne mime pas le réel, il le démonte, le recompose, le met en crise.

Ajuster avant de traverser

L’après-midi avance. Les discussions se font plus brèves. On reprend une transition, on teste un enchaînement. Ce qui ne peut être tranché immédiatement sera éprouvé au filage. Le spectacle est proche, mais encore mobile.

À quelques jours de la première, Et dire que j’ai ton sang dans mes veines continue de se régler, de s’ajuster, de se préciser. Le filage du soir viendra éprouver l’ensemble. Pour l’instant, le temps reste à ce moment fragile où chaque détail peut encore infléchir le mouvement général.


Et dire que j’ai ton sang dans mes veines de Clément Piednoel Duval
(éd. Théâtre Ouvert | Tapuscrit)
Théâtre Ouvert
du 9 au 21 février 2026
durée 1h30
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Mise en scène et scénographie de Clément Piednoel Duval
Avec Marie-Camille le Baccon, Thomas Stachorsky, Vadim Vidovic, Blanche Vollais
Assistanat à la mise en scène – Ambre Germain Cartron
Création lumière de Louise Franck, Rémy Raes
Création sonore et vidéo de Pierre Hubert, Marius Orjollet
Régie générale de Louise Franck

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