Marcel Bozonnet © Avril Dunoyer

Marcel Bozonnet : « La liberté, c’est quand le jeu vous échappe et vous emporte »

Du 16 au 18 avril 2026, au Théâtre du Soleil, le comédien et metteur en scène, passé par la Comédie Française en tant que pensionnaire plus administrateur et directeur du Conservatoire National Supérieur  célèbre 60 ans de théâtre. Au programme, un de ses hits La Princesse de Clèves, des lectures et de nouveaux textes - trois jours pour traverser un parcours resté fidèle à la langue et au jeu.
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Qu’est-ce qui vous a donné envie de fêter ces 60 ans de carrière ?

Marcel Bozonnet : Ce n’est pas une envie de ma part, mais plutôt une idée, ou plus exactement une suggestion de ma productrice. J’avoue qu’au départ, j’étais assez réticent et n’y voyait ni attrait, ni intérêt. 

Mais, d’une certaine façon, je me suis rendu compte que cela permettait quand même de faire le point. Le fait de devoir repenser à tout ce que j’avais fait – parce que ma carrière a été très différente selon les périodes – m’a obligé à revisiter ces moments-là, à les remettre en perspective.

Et puis, surtout, cette proposition m’a amené à réfléchir à ce que j’aimerais faire maintenant, mais aussi à l’avenir. Elle m’a projeté vers les vingt prochaines années, davantage qu’elle ne m’a invité à me retourner sur le passé. J’ai revu un certain nombre de choses, en les replaçant dans une perspective plus large.

À quel moment La Princesse de Clèves s’est-elle imposée dans votre parcours ?
La Princesse de Clèves de e Madame de la Fayette, adaptation et jeu de Marcel Bozonnet © Pascal Gély

Marcel Bozonnet : C’est venu dans un moment de bascule. J’étais à la Comédie-Française depuis dix ans, j’avais traversé plusieurs directions successives, ce qui avait été assez éprouvant, et je me demandais si je devais rester ou quitter l’institution. À ce moment-là, Philippe Adrien, à qui j’en avais parlé, a proposé mon nom pour la direction du Conservatoire. Je n’étais pas candidat, mais la proposition a été retenue, et je me suis retrouvé à la tête de l’école.

J’y ai pris des responsabilités importantes, notamment sur le plan pédagogique, avec le souci de travailler sur l’interprétation, de structurer les enseignements, de rendre certains cours obligatoires, comme la danse ou la voix. Mais, en parallèle, une inquiétude s’est installée : comment ne pas perdre mon métier d’acteur en assumant une telle fonction ?

Je faisais alors des récitals avec un ensemble vocal, où je glissais des extraits de La Princesse de Clèves. Lors d’un enregistrement en Suisse, en travaillant seul, je me suis dit que ce texte était quelque chose d’assez rare : je ne m’en lasserai jamais. C’était une pensée très nette. Trente ans plus tard, elle ne m’a pas quitté.

Trente ans après, que vous apporte encore le texte de Madame de La Fayette ?

Marcel Bozonnet : Beaucoup de choses. D’abord, il y a une évolution très concrète du travail. Au début, la mémoire occupait une grande place. Je devais chercher le texte, m’y accrocher, une partie de mon esprit était mobilisée par cela. Avec les années, cette question s’est allégée, elle est devenue moins présente.

Aujourd’hui, j’ai gagné en fluidité, en vitesse d’exécution. Je peux embrasser la phrase dans son entier, la porter d’un seul mouvement. Cela tient aussi à un travail physique très régulier. Je m’entretiens, je fais beaucoup de gymnastique, ce qui me permet d’avoir un instrument plus disponible, plus solide.

Mais ce qui me frappe le plus, c’est que je continue à découvrir le sens de certaines phrases. Je tombe encore sur des passages que je disais sans les avoir vraiment compris, sans en mesurer la profondeur. Cela m’arrive constamment.

C’est une expérience assez rare pour un comédien. Les musiciens la connaissent bien : ils jouent les mêmes œuvres, comme les sonates ou les partitas de Bach par exemple, toute leur vie et y découvrent sans cesse des choses nouvelles. Avec ce texte, c’est un peu cela.

Pourquoi ce texte résonne-t-il encore aujourd’hui ?
La Princesse de Clèves de e Madame de la Fayette, adaptation et jeu de Marcel Bozonnet © Pascal Gély

Marcel Bozonnet : D’abord parce qu’il fait entendre une grande écriture, un génie féminin. Quand on l’écoute vraiment, on est frappé par la finesse avec laquelle Madame de La Fayette entre dans le détail des sentiments, des mouvements intérieurs, des hésitations, des obstacles, de tout ce qui traverse une passion amoureuse.

On a le sentiment d’assister à une forme d’invention de la psychologie. Cette manière de suivre au plus près ce qui se joue entre les êtres reste extrêmement actuelle. La question du rapport à l’autre, du désir, de ce que l’on combat ou de ce à quoi l’on cède – tout cela continue de nous concerner directement.

Et puis le texte est en mouvement permanent. Il est plein de rebondissements, de tensions, de contradictions. Rien n’y est figé, tout se rejoue sans cesse.

En parallèle, vous avez souhaité présenter aussi Lumières du corps de Valère Novarina. Pourquoi ce choix ?

Marcel Bozonnet : Valère Novarina, je l’ai connu très tôt. J’ai eu la chance de le rencontrer au début de son parcours, par l’intermédiaire de sa femme, qui était comédienne et avec laquelle je travaillais. J’ai lu ses premiers textes à une époque où ils circulaient encore très peu. J’ai essayé de les défendre, sans toujours y parvenir, parce que ce n’était pas simple : des pièces très longues, très singulières, qui ont mis du temps à trouver leur place.

Plus tard, lorsque je suis devenu administrateur de la Comédie-Française, j’ai tenu à faire entrer son écriture au répertoire. C’était important pour moi. Le comité de lecture l’a accepté à l’unanimité, ce qui était assez inattendu. Et, au plateau, cela a été un grand moment, presque magique. Ce qui est assez paradoxal, c’est que j’ai moi-même mis du temps à m’en emparer en tant qu’acteur. Je ne l’avais jamais joué directement. Il a fallu attendre, il y a deux ans. Puis, un jour, je suis allé chercher dans ses livres, et je me suis dit que Lumières du corps était pour moi.

Qu’est ce qui vous séduit dans son écriture ?
Lumières de corps de Valère Novarina, adaptation et jeu de Marcel Bozonnet © Pascal Gèly

Marcel Bozonnet : Ce qui me frappe, c’est que, malgré leurs différences, l’écriture de Madame de La Fayette et celle de Novarina relèvent d’une même exigence. Ce sont deux états très éloignés de la langue française, mais qui demandent une attention comparable. Tout est écrit avec une précision extrême : la ponctuation, la longueur des phrases, les ruptures, les reprises.

Pour l’acteur, rendre compte de cette écriture relève d’un véritable travail d’exécution. Il faut être extrêmement vigilant à ce qui est là, à ce qui est inscrit. Chez Novarina, certains mots appellent une insistance particulière, des variations très précises – souvent signalées, d’ailleurs, par l’italique. Il faut entendre sa musicalité, qui tient au rythme, au nombre de syllabes, aux accélérations, aux cassures. Mais il faut aussi s’en méfier. Il ne s’agit pas de faire de la musique, mais de porter une parole avec du sens. Tenir ensemble le rythme et le sens, c’est cela qui est passionnant.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous a le plus construit ?

Marcel Bozonnet : Les rencontres, évidemment. Et les textes. J’ai eu la chance de traverser des répertoires très différents. Quand j’étais plus jeune, j’ai beaucoup travaillé sur le théâtre allemand, par exemple, avec des auteurs comme Büchner, Hölderlin, Goethe. J’ai aussi joué Beckett, En attendant Godot à deux moments de ma vie, ce qui est une expérience très particulière. La première fois j’étais Vladimir, puis Pozzo. Une expérience rare et passionnante. 

Tout cela compte, mais ce qui marque vraiment, ce sont certains moments très précis, où quelque chose se produit. Une forme de conjonction entre le génie d’un texte et la manière dont il est porté, expérimenté, sur scène. Ce sont des instants où l’on a le sentiment de découvrir quelque chose qu’on n’avait jamais vu, jamais entendu. Parce que le travail a été poussé très loin, dans l’écoute, dans l’expérimentation. Et là, tout à coup, cela bascule. Ce sont ces expériences-là qui construisent profondément.

Comment le désir de scène se maintient-il après 60 ans de parcours ?
Lumières de corps de Valère Novarina, adaptation et jeu de Marcel Bozonnet © Pascal Gèly

Marcel Bozonnet : Il ne se maintient pas tout seul. Il faut en prendre soin, il faut souffler sur le feu sacré. Aujourd’hui, je suis en bonne forme physique, et c’est essentiel. Je travaille beaucoup, je m’entretiens. Je fais notamment de la gymnastique, la méthode Feldenkrais, que je pratique tous les jours et dont je suis en passe de devenir professeur. Cela agit très profondément, y compris sur la voix, sur le soutien. Je sens que j’ai un instrument qui fonctionne bien, et cela change beaucoup de choses. Mais il y a aussi des moments de fatigue. Il m’arrive de ressentir une lassitude, et je dois faire attention à cela, récupérer, me ménager.

Et puis il y a quelque chose de plus difficile encore. Tous ceux qui m’ont encouragé, accompagné, soutenu à mes débuts ne sont plus là. C’étaient mes aînés, ils m’ont porté, et aujourd’hui ils ont disparu. Cela crée une forme de solitude. Il faut continuer malgré cela, avec vigilance. Heureusement, il y a les camarades, les amis, les jeunes acteurs. Et puis il y a les projets. J’en ai toujours, je ne peux pas m’en empêcher. Je vais au bout de mes idées, et, en parallèle, j’aime aussi être dirigé, répondre à des propositions. Cela me passionne toujours autant.

Se sent-on plus libre sur scène avec le temps ?

Marcel Bozonnet : Oui… et non. La liberté existe, mais elle ne se décrète pas. Quand je joue, par exemple en ce moment La Princesse de Clèves, il y a toujours cette incertitude. On peut se sentir très bien, porté, et puis un petit incident survient – quelque chose dans la salle, un trouble, une hésitation – et tout devient plus fragile. Il faut alors retrouver ses appuis, reprendre confiance. La liberté arrive par moments. Il y a des soirs où elle est là, où tout circule, où l’on a le sentiment que le jeu se déploie pleinement. 

Et puis, à d’autres moments, il faut être plus vigilant, parce qu’on vient de se tromper, parce qu’il faut se réajuster. Avec le temps, oui, je me sens plus libre qu’au début. Parce que je connais mieux mon instrument, je sais mieux comment m’y prendre. Au départ, on est face à soi-même sans vraiment savoir comment faire. Aujourd’hui, il y a davantage de moyens, davantage de confiance. Mais cette liberté reste toujours dépendante de ce qui se passe dans l’instant. Elle n’est jamais acquise.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire entendre un texte sur les enfants ukrainiens déportés dans ce moment de célébration ?
Lumières de corps de Valère Novarina, adaptation et jeu de Marcel Bozonnet © Pascal Gèly

Marcel Bozonnet : Parce que je me sens très lié à ce qui se passe là-bas. Ce lien ne vient pas de loin, il s’est construit concrètement. Tout est parti d’une correspondance publiée dans la presse, entre deux sœurs, l’une à Kyiv, l’autre à Paris. Cette parole m’a touché, et elle a donné lieu à une première lecture. À partir de là, il y a eu des rencontres, puis des déplacements. Je suis allé une première fois à Lviv, puis à Kyiv. J’y ai enseigné, à l’université de théâtre et de cinéma, auprès d’étudiants de troisième année. J’y suis retourné à plusieurs reprises, et j’ai travaillé avec eux, notamment sur En attendant Godot. Cela crée des liens très concrets, très forts, avec des personnes, des visages, des trajectoires.

Donc, quand on a vécu cela, on ne peut pas rester extérieur. Ce qui se passe en Ukraine, pour moi, ce sont les frontières de l’Europe. Il y a des gens qui se battent, qui vivent dans cette situation depuis des années. Faire entendre un texte comme celui-ci, c’est une manière, très simple, de ne pas détourner le regard. Le théâtre peut porter cela, modestement, en donnant une voix, en relayant une parole.

Que représente pour vous le Théâtre du Soleil dans ce parcours ?

Marcel Bozonnet : C’est d’abord un lieu d’accueil, un lieu de confiance. J’ai une grande gratitude pour Ariane Mnouchkine, parce que, à un moment, je suis venu avec un projet un peu singulier – l’adaptation d’un roman yiddish que personne ne connaissait vraiment – et je n’étais pas certain de pouvoir le faire exister.

Je n’osais pas forcément aller la voir. Et puis on m’y a encouragé. Je lui ai parlé du projet, et elle l’a accueilli. À partir de là, quelque chose s’est ouvert. Je sais que je peux travailler dans cette petite salle du Théâtre du Soleil, proposer des formes, expérimenter.

C’est précieux, parce que le théâtre a besoin de ces lieux-là. On ne travaille jamais seul. Il faut des espaces, des fidélités, des complicités pour que les projets puissent se faire.


Marcel Bozonnet, 60.30.20
Théâtre du Soleil
du 16 au 18 avril 2026

La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette
16 au 18 avril 2026


La Vérité sort de la bouche des enfants de Julie Rey
18 avril 2026


Lumières du corps de Valère Novarina
18 avril 2026

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