Silhouette élancée, boucles châtain encadrant un visage diaphane, Gabriel Gozlan-Hagendorf appartient à ces artistes à l’allure intemporelle, curieux du monde et de ceux qui l’entourent. Attentif aux mots comme aux questions, il répond avec vivacité et enthousiasme. La vie, il la croque. Il se dit chanceux. Tout, aujourd’hui, lui sourit, à la veille de la première de Ressac aux Amandiers.
Un déclic tardif
Chez le jeune artiste, le théâtre n’a rien d’une évidence d’enfance. « C’est quelque chose qui est né assez tard. » Enfant, il voulait être chauffeur de taxi, fasciné par l’idée de se repérer dans l’espace, de connaître chaque rue par son nom. Sa mère, journaliste, l’emmène souvent au théâtre, surtout à la Comédie-Française. Il y trouvait du plaisir, mais à distance. « C’était agréable, mais je le voyais de manière lointaine, comme quelque chose de divertissant. »

Le déclic survient en classe préparatoire à Louis-le-Grand, lorsqu’il monte avec ses camarades de classe, On ne badine pas avec l’amour de Musset dans l’amphithéâtre Patrice-Chéreau, en hommage au metteur en scène, ancien élève du célèbre établissement. Étudier les lettres ne lui suffit plus, il veut : « donner corps à la littérature que j’aimais et que j’étudiais. »
La belle troupe des Amandiers, un espoir renouvelé
Dans la foulée de cette première expérience, alors en khâgne, il s’inscrit au Conservatoire du 6ᵉ arrondissement de Paris et découvre un monde qu’il ne connaît pas. Les concours, les écoles, les compagnies, les projets deviennent soudain concrets. Tandis que s’éloigne, y compris pour ses parents, la voie de l’ENS, il entre à l’ESAD, mais s’y sent vite à l’étroit. « On jouait devant des amis. On ne se confrontait jamais au public, aux techniciens, à la billetterie, à l’habillage. Or le théâtre, ce n’est pas seulement le jeu, c’est tout ce qui gravite autour. » L’ennui s’installe.
Grâce à Jean-Pierre Garnier, rencontré lors de son audition pour intégrer l’École du Nord, il apprend l’ouverture d’une nouvelle école au Théâtre Nanterre-Amandiers, impulsée par son directeur, Christophe Rauck. Il passe le concours en cachette, prétextant une maladie. « C’était risqué, mais j’ai tenté. » Il est reçu.
Avec Cécile Garcia Fogel, qui codirige cette nouvelle formation aux côtés de Christophe Rauck, il découvre une autre manière de penser le jeu. Il apprend à partir d’une situation, à identifier un enjeu, à préciser un objectif, à faire circuler la pensée et à inscrire le corps dans l’espace. « Ce qu’on crée aujourd’hui est aussi dans le sillon de l’enseignement qu’on a reçu. » Peu à peu, la promotion devient un socle. Ils sont douze, soudés. « J’ai rencontré des amis avec qui je vis, que je vois presque tous les jours et avec qui j’ai envie de créer. » Un mot revient sans cesse. La troupe. Le théâtre comme une aventure partagée.
Un spectacle en devenir

Certaines rencontres marquent durablement son chemin. Avec Simon Falguières, qui travaille avec eux une version très condensée du Nid de cendres, il découvre une autre manière de travailler, peut-être plus ludique sans pour autant renoncer à l’exigence. « Il nous a montré qu’on pouvait être intransigeant tout en s’amusant. » Puis vient Margaux Eskenazi. En créant pour la Belle Troupe le premier volet de Kaddish, à partir de l’œuvre d’Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002, elle l’emmène ailleurs, vers l’improvisation, la responsabilité face au texte, l’invention collective. À chaque étape se dessine une même éthique du travail, fondée sur l’écoute, la recherche et la joie d’être ensemble.
L’écriture s’impose à travers un dispositif de l’école, imaginé par Cécile Garcia Fogel. Les Croquis de voyage demandent à chaque élève de partir seul trois semaines, sans téléphone, puis de revenir avec un texte. Il hésite longtemps avant de choisir sa destination. Une obsession ancienne le travaille : les apatrides, ceux qui vivent entre les États, sans protection. Sur le conseil de Sonia Chiambretto, il contacte Julien Gosselin, originaire de Calais, qui l’oriente vers l’Auberge des migrants puis vers Utopia 56. Il s’engage alors aux côtés des bénévoles.
L’expérience le frappe de plein fouet. La violence est partout, dans les conditions de vie, la présence policière, mais aussi dans la position de l’observateur, brusquement confronté à ce qu’il ne faisait jusque-là qu’imaginer. L’écriture devient alors un refuge. Il tient d’abord un journal, puis cherche une langue plus poétique pour approcher le réel. « Je ne suis pas sûr que représenter la réalité telle qu’elle est, permet d’en montrer réellement la violence. »
De retour, il présente une forme de quinze minutes. Brute. Puis une autre. Le projet s’épaissit jusqu’à devenir le huis clos à ciel ouvert, sur une plage, qui va voir le jour le 7 janvier au théâtre Nanterre-Amandiers. Trois figures s’y font face. Une exilée qui veut traverser la mer. Un policier. Et son double, bénévole impuissant. « Je voulais mêler le courage des exilés, leurs paradoxes, et mon propre désarroi. » Le titre s’impose. Ressac. « Il y a la vague du présent, très violente, et le ressac, son retour sur elle-même. Ce qui se répète. Ce que l’histoire ramène. »
Des résonances intimes

À Calais, certains mots résonnent de manière intime. « Camp », « gazer », la criminalisation de l’aide. Il évoque son héritage familial sans l’ériger en comparaison. « Comment moi, qui ai toujours vécu à Paris, qui n’ai eu aucun problème dans ma vie, je trimballe malgré tout ce lot de traumas passés ? » Il parle d’épigénétique, de transmission invisible. « Il y a tellement de gens qu’on traumatise aujourd’hui. La question c’est aussi celle des séquelles pour demain. »
À une étape intermédiaire où il se sent un peu perdu, Gabriel Gozlan-Hagendorf, à la fois au plateau et dans la salle, invite l’un de ses amis, Pierre-Thomas Jourdan, à venir travailler le texte. Ils se connaissent depuis le Conservatoire du 6ᵉ arrondissement. La confiance aidant, le projet retrouve en quelques jours un nouveau souffle. Lorsque Christophe Rauck lui propose de poursuivre l’aventure pour inaugurer la nouvelle salle, le choix s’impose de lui-même. Il conserve la même équipe. Pierre-Thomas Jourdan devient alors ce contrepoids indispensable. « Je peux me reposer sur lui, je lui fais confiance. »
Croire à un théâtre simple et collectif
Ressac ouvre L’Envolée, dispositif d’émergence porté par les Amandiers. Il n’en fait pas un trophée, mais un passage. « À vingt-sept ans, ça ne m’arrivera pas tous les jours d’inaugurer une salle dans un théâtre. » La fierté est là, mais elle reste mesurée. Ce qui compte, c’est l’endroit depuis lequel il parle. « On nous a transmis un enseignement. Aujourd’hui, nous avons l’opportunité de faire le théâtre tel que nous l’imaginons. Un théâtre simple, exigeant dans le jeu, qui repose sur les acteurs, sans surenchère. »
L’important, pour le jeune artiste, c’est de poursuivre l’idée du collectif et de la troupe. Écrire ensemble, déplacer, reprendre, éprouver au plateau. Travailler sur de longues séries nourrit aussi sa pratique. « Jouer cent cinquante fois, même une pièce, cela apprend l’endurance, le rapport au public, la nécessité de ne jamais laisser l’ennui s’installer. » L’expérience l’a formé, lui a donné de nouveaux codes, une nouvelle vision du spectacle vivant. Le début de belles promesses à venir et d’autres histoires à raconter.
Ressac de Gabriel Gozlan-Hagendorf
Petite salle – Théâtre de Nanterre-Amandiers
du 7 au 17 janvier 2026
durée 1h15
Co-mise en scène de Gabriel Gozlan-Hagendorf & Pierre-Thomas Jourdan
Dramaturgie de Pierre-Thomas Jourdan
Avec Flora Chéreau, Axel Godard & Gabriel Gozlan-Hagendorf
Création sonore de Guillaume Bachelé
Création lumière de Coralie Pacreau