Christian Benedetti © DR

Christian Benedetti : « Ce qui est menacé ici, ce n’est pas qu’un lieu, c’est une manière de travailler. »

Asphyxié par la suppression de la subvention départementale et des coupes successives, le Théâtre-Studio d'Alfortville vacille sans renoncer. Autour de son directeur, artistes fidèles et invités se mobilisent, parfois bénévolement, pour défendre un théâtre de répertoire, de troupe et de durée.
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La situation du Théâtre-Studio s’est brutalement dégradée. Que s’est-il passé ?

Christian Benedetti : La subvention du département est tombée à zéro, brutalement, sans aucune explication. Et, presque au même moment, nous avons reçu un courrier émanant de la même administration saluant la qualité de notre travail, reconnaissant ce qui se fait ici, et nous souhaitant « bonne chance » pour la suite.

Il y a là quelque chose de profondément contradictoire. On nous dit que le travail est important, reconnu et, dans le même temps, on retire les moyens de le poursuivre. Cela pose une question simple : soit le dossier n’a pas été lu, soit cela dit très clairement la place qu’on accorde aujourd’hui aux théâtres, aux actions culturelles et au spectacle vivant.

Ce qui frappe, c’est cette dissociation entre le discours et les actes. La reconnaissance existe, mais elle ne produit plus aucun effet concret. Pour un lieu comme le nôtre, qui travaille dans la durée, avec des équipes et des spectacles qui vivent longtemps, ce type de décision a des conséquences immédiates.

Ce retrait s’inscrit-il dans une série de coupes plus larges ?
La salle du Théâtre Studio © DR

Christian Benedetti : Il ne s’agit pas d’un accident isolé, mais d’une accumulation de décisions qui, mises bout à bout, fragilisent profondément le lieu. L’année dernière, la région a annoncé une baisse de 5 % sur la ligne budgétaire dédiée au soutien aux projets PAC (permanence artistique et culturelle) pour l’ensemble des structures. Dans notre cas, la diminution a atteint 27 %, sans qu’aucune explication précise ne soit donnée.

Du côté de la DRAC, le discours reste celui du soutien, mais, en juin dernier, en pleine saison, un appel est venu annoncer une nouvelle réduction de 12 %. Ces ajustements successifs répondent à une logique de préservation des labels devenue prioritaire. Derrière cette mécanique administrative, il y a des lieux comme celui-ci, engagés dans un travail de longue haleine, qui se retrouvent concrètement mis en difficulté, parfois au bord de la rupture.

Comment travaille-t-on dans une telle instabilité ?

Christian Benedetti : Le travail se fait aujourd’hui dans une incertitude permanente. Les décisions concernant les budgets de l’année se font attendre – notamment celles de la région, prévues pour le mois d’avril – sans qu’il soit possible d’anticiper ce qui sera réellement accordé.

Cette instabilité empêche toute projection. Or un théâtre, et plus encore un théâtre de répertoire, se construit dans le temps long. Il suppose d’engager des équipes, de planifier des séries de représentations, de laisser les spectacles mûrir.

À l’inverse, la situation actuelle impose une gestion au coup par coup, presque au jour le jour, qui contredit la nature même du travail mené ici.

Qu’est-ce que cette situation met en danger au-delà du lieu lui-même ?
4.48 Psychose de Sarah Kane, mise ne scène de Christian Benedetti © DR

Christian Benedetti : Ce qui est menacé, c’est un modèle de travail. Ici, les spectacles ne sont pas pensés pour une seule représentation ni pour une circulation rapide. Ils s’inscrivent dans la durée : quinze, vingt, parfois trente dates. Ce temps permet aux acteurs d’habiter pleinement les rôles, aux mises en scène de se transformer, de gagner en précision, en profondeur. Un spectacle évolue, se déplace, se réinvente au fil des représentations. C’est là que le travail prend corps.

Cette durée rend aussi possible un véritable regard critique. Les journalistes peuvent venir, revenir, suivre les spectacles. Il y a un accompagnement, une mémoire du travail qui se construit. Aujourd’hui, ce fonctionnement devient rare. Il suppose du temps, donc des moyens. Et ce temps-là devient de plus en plus difficile à défendre, parce qu’il a un coût – un coût que le Théâtre-Studio n’a plus les moyens d’assumer.

Ce temps long est indissociable de votre rapport au répertoire.

Christian Benedetti : Les textes demandent du temps. Il ne s’agit pas de les consommer, mais de les traverser, de les éprouver, représentation après représentation. Le travail repose sur une exigence forte, une fidélité aux œuvres et aux auteurs, qui suppose de s’inscrire dans la durée. Un spectacle ne se fige pas : il se transforme, s’affine, gagne en densité.

Le Théâtre-Studio est pensé comme un lieu de travail au long cours. Un espace où l’on vient chercher, reprendre, approfondir, plutôt que produire rapidement pour passer à autre chose. Cela permet aussi à la critique de voir les spectacles, de les accompagner, de revenir. À rebours des logiques de diffusion rapide, ce lieu défend une autre temporalité : celle de la maturation, de l’engagement, d’un rapport vivant aux œuvres.

Le Théâtre-Studio est aussi un lieu de passage, de mémoire et d’émergence pour de nombreux artistes…
Guerre de Lars Nòren, mise en scène de Christian Benedetti © DR

Christian Benedetti : Cela fait partie de son histoire. Le Théâtre-Studio a toujours été un espace d’accueil pour des artistes à un moment charnière de leur parcours, souvent au début, quand tout se cherche encore.

Julie Deliquet a commencé ici. Oskaras Koršunovas est venu jouer Le Journal d’un fou. Le Théâtre national du Kosovo a présenté Handke Project. Galin Stoev a joué Oxygène à son arrivée en France. Anne Monfort a créé Falk Richter en France. Daniela Labbé Cabrera et Clara Chabalier sont aussi passées par nos murs pour leur tout premier spectacle. La liste est longue.

Ce plateau a vu naître beaucoup de premières fois. Des artistes qui expérimentent, prennent des risques, trouvent peu à peu leur langage. Le lieu s’est construit autour de cela : une ouverture aux tentatives, aux formes encore fragiles, à ce moment très particulier où un travail commence à exister.

Cette fidélité se retrouve aussi du côté du public et de la presse…

Christian Benedetti : Le travail s’inscrit dans la durée, et cela change tout. Les spectacles ne disparaissent pas après une seule date : ils vont à contre-courant de la culture du zapping. Ils peuvent être vus, revus, suivis.

Un lien se crée, avec le public comme avec la presse. Les journalistes se déplacent, parfois reviennent, prennent le temps de voir le travail évoluer. Cela produit non seulement des revues de presse importantes, mais surtout un véritable accompagnement critique, de plus en plus rare.

La ville d’Alfortville semble vouloir soutenir cette singularité.
Ivanov d’Anton Tchekhov, mise en scène de Christian Benedetti © Alex Mesnil

Christian Benedetti : Le maire, s’il est réélu dimanche, s’est engagé à nous soutenir quoi qu’il arrive. C’est un geste important, qui montre qu’il y a ici une conscience claire de ce que représente le Théâtre-Studio dans la ville.

Il ne s’agit pas simplement d’un lieu de diffusion, mais d’une présence artistique continue, inscrite dans le temps, avec un travail identifiable, suivi, ancré. Un travail de fond, qui participe à la vie culturelle de la ville de manière presque quotidienne.

Qu’est-ce qui vous fait tenir dans ce contexte ?

Christian Benedetti : Le travail, avant tout. Continuer à faire du théâtre. Accueillir des artistes, ouvrir le plateau, travailler les textes, faire vivre ce répertoire auquel le lieu est profondément attaché.

Tout se joue là, dans la persistance du travail, dans cette nécessité de maintenir un espace où les œuvres peuvent être répétées, reprises, partagées. Tant que cela reste possible, il faut continuer.

Comment, concrètement, s’organise aujourd’hui la lutte pour que le Théâtre-Studio continue d’exister ?

Christian Benedetti : Nous avons fait le choix de reconfigurer la saison. Toutes les vies devient à la fois un geste de résistance et une réponse artistique. Plutôt que de céder à la plainte, nous avons demandé à celles et ceux qui ont traversé le lieu de revenir, d’habiter à nouveau le plateau, souvent dans des conditions très précaires, parfois bénévolement. Il y a eu Ariane Ascaride, Coline Serreau, Jacques Bonnaffé. Sylvain Creuzevault propose trois « premières fois ».

Marie-Sophie Ferdane viendra jouer Barbara (par Barbara), dans un geste à la fois intime et solidaire. Une soirée laboratoire réunira Árpád Schilling, Valérie Dréville et Gianina Cărbunariu. Et, pour clore la saison, Marie-Claude Pietragalla, notre voisine, investira le plateau avec une création pensée pour le lieu.

Y a-t-il d’autres actions ?
Barbara (par Barbara) d’Emmanuel Nobel © Emmanuel Noblet

Christian Benedetti : À cela s’ajoutent, en effet, des fragments de spectacles en devenir, des premières fois, des formes légères, des reprises – une constellation de gestes qui maintiennent le théâtre en état de fonctionnement, au bord.

Mais Toutes les vies, ce n’est pas seulement une programmation. C’est aussi une mobilisation très concrète. Des artistes envoient des vidéos de soutien, d’autres viennent jouer sans être rémunérés. La totalité de la recette va au théâtre. Une circulation de la parole, une présence, un engagement.

C’est sans doute l’essentiel. Malgré la fragilité du contexte, le lieu reste vivant, traversé, habité. Le soutien ne passe pas par de grandes déclarations, mais par des gestes concrets – une présence, du temps donné, un spectacle maintenu malgré tout. Il y a là une solidarité active, presque silencieuse, qui dit beaucoup de ce que représente ce théâtre pour ceux qui l’ont fréquenté ou y ont travaillé. Certains reviennent, d’autres découvrent le lieu et s’y engagent immédiatement. Cela dessine une communauté, au sens le plus simple : des artistes qui tiennent à ce que cet espace continue d’exister, parce qu’ils savent ce qui s’y fabrique.

Dans ce contexte contraint, que devient votre propre travail de metteur en scène ?

Christian Benedetti : La saison dernière, j’ai recréé Stop the Tempo avec trois jeunes acteurs, entièrement bénévolement. Je ne pouvais pas me résoudre à ne plus rien proposer. Il était impensable qu’un lieu comme celui-ci reste vide. Nous l’avons ensuite repris au Théâtre de Belleville, toujours sans moyens.

Aujourd’hui, je n’ai toujours pas de marge artistique stabilisée. L’équipe est réduite à l’extrême – deux permanents, une stagiaire, une assistante bénévole – et chacun fait tout : administration, technique, entretien. Je pense reprendre La Mouette et Oncle Vania, qui font partie du répertoire de la compagnie. Je vais aussi reprendre 4.48 Psychose de Sarah Kane, un texte essentiel aujourd’hui.

Mais tout se fait dans des conditions extrêmement fragiles. On envoie des propositions, on essuie des refus – parfois à cause des titres, jugés trop violents, trop politiques. Alors on continue autrement, avec les moyens qu’on a. Je n’ai pas d’autre réponse que de continuer. Faire du théâtre malgré tout. Et un théâtre en « gaz rare », comme disait Antoine Vitez : avec rien qui coûte.


Théâtre Studio
Alfortville

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