Les embruns marins se sentent presque à travers la musique qui grandit dans l’obscurité. La première image composée par Mélodie-Amy Wallet est aveugle et se construit dans l’imaginaire des spectateurs. Une atmosphère quasi épique annonce alors, avant même le premier mot, l’aventure que s’apprête à vivre Martin Eden, cet homme tenu, depuis sa naissance, loin de toute éducation intellectuelle. Pourtant, lorsque reviennent les lumières, Karyll Elgrichi et Damien Zanoly sont seuls face au public.

Leur apparition est minuscule dans l’espace ramassé à l’avant-scène, séparée du reste du plateau par un grand rideau à moitié opaque. Leur présence ne tient en aucun cas du spectaculaire. Ils sont là, comme leurs comparses musiciens, Anthony Caillet et Marion Chiron, pour raconter une histoire dans les mots de Jack London.
Le roman comme matière
Rapidement, le duo de comédiens donne le ton de cette adaptation, abordée avant tout par le biais du récit, dans le roman comme sur scène. Par ce parti pris, Mélodie-Amy Wallet envisage la matière littéraire avec toute sa force créatrice. Dans un espace sobre, qui rappelle par touches délicates les éléments de la narration, c’est bien le texte qui est au cœur du travail. Dans la traduction de Francis Kerline, les lieux, personnages et situations prennent alors forme grâce à l’énergie des interprètes au plateau. Autour d’eux, tout n’est qu’espace de projection. Comme pour Martin Eden qui découvre la puissance de la littérature, ce sont ici les mots qui convoquent les images.
Le pari du jeu
En faisant ce choix, la metteuse en scène fait reposer tout l’équilibre de son spectacle sur le jeu de ses interprètes. Soutenus par la présence des deux musiciens autant que par les atmosphères que ceux-ci soulignent aux moments les plus opportuns, Karyll Elgrichi et Damien Zanoly ont la lourde tâche de tenir le fil du récit sous tension permanente. S’amusant pour cela des distances, qui s’étirent et se resserrent au gré de la pièce, entre le temps de la narration et celui de la fiction, le binôme fonctionne avec une belle alchimie, dans l’intensité comme dans la sensibilité.
S’emparant du plateau essentiellement laissé à sa brutalité, ils évoluent ainsi en conteurs venus façonner une fable offerte dans un élan de poésie. En cela, les lumières de Julien Louisgrand les accompagnent dans un découpage minutieux de l’espace. Derrière les deux voix s’ajoutent peu à peu toutes celles qui peuplent le roman. Ainsi Mélodie-Amy Wallet parvient à donner une certaine ampleur à cette œuvre particulièrement vaste.
La culture des sens

Dans son adaptation, elle retrace alors tout le parcours de cet homme dont elle dresse un portrait profondément humain, à travers un récit polyphonique qui tend vers l’universel. Car l’histoire de Martin Eden est avant tout celle d’un homme qui bâtit sa vie autour de ce qu’on lui dépeint comme une culture acceptable, à laquelle il oppose une littérature des sens, des tripes et du cœur. Et s’il est difficile, dans cette pièce, de s’affranchir des quelques longueurs nécessaires à la construction du paysage sociétal inhérent au roman, le combat intellectuel du personnage éponyme ressort avec vigueur, par-delà l’apparente sobriété de sa forme.
Martin Eden d’après le roman de Jack London
Théâtre National Populaire– Villeurbanne
Du 28 novembre au 14 décembre 2025
Durée 2h20.
Traduction de Francis Kerline
Mise en scène et adaptation de Mélodie-Amy Wallet
Avec Karyll Elgrichi, Damien Zanoly, Anthony Caillet (euphonium et claviers) et Marion Chiron (accordéon et claviers)
Assistanat à la mise en scène :-Clément Durand
composition musicale d’Anthony Caillet et Marion Chiron
Son de Sébastien Perron
Lumière de Julien Louisgrand
Décor et costumes – les ateliers du TNP