Pourquoi avez-vous eu envie de reprendre les Éditions Espaces 34 ?
Stanislas Nordey : Devenir éditeur ne faisait pas partie de mes projets, l’idée ne m’avait même jamais effleuré. Tout est né d’un appel de David Léon où il me demandait si je connaissais quelqu’un capable de reprendre les Éditions Espaces 34, que Sabine Chevallier, après trente ans d’un travail remarquable, cherchait à transmettre. Ma première réaction a été de chercher partout autour de moi. J’ai passé en revue des dizaines de noms avant de me rendre compte, après une nuit de réflexion, que j’avais envisagé tout le monde sauf moi.
Et qu’est-ce qui vous a décidé ?

Stanislas Nordey : Mon attachement au catalogue. Une autre maison, j’aurais sans doute refusé. Mais Espaces 34 accompagne mon parcours depuis des décennies. J’en connaissais les auteurs, la ligne éditoriale et cette liberté rare qui consiste à publier des textes sans se demander immédiatement s’ils seront créés ou non.
Après mon départ du Théâtre national de Strasbourg, j’avais aussi envie de continuer à défendre les écritures contemporaines. Je n’imaginais pas que cela passerait par l’édition, mais aujourd’hui cela me paraît presque naturel.
Après près d’un an à la tête d’Espaces 34, qu’avez-vous appris du métier d’éditeur ?
Stanislas Nordey : J’en ignorais toute la complexité. Lire des textes, accompagner des auteurs ou parler dramaturgie faisait déjà partie de mon quotidien. En revanche, fabriquer un livre, travailler avec les imprimeurs, les diffuseurs, les libraires ou les organismes de soutien, c’était un univers nouveau. Pour m’approprier pleinement la maison, j’ai relu l’été dernier l’intégralité du catalogue. Trois cents titres. Une plongée vertigineuse dans trente années d’édition.
Ce qui me frappe surtout, c’est la fragilité de cet écosystème. L’édition théâtrale occupe une place infime dans le monde du livre. Pourtant, cette fragilité produit aussi une immense liberté. Elle permet d’accompagner des auteurs sans céder immédiatement aux logiques de rentabilité ou de visibilité. C’est un espace de résistance, presque une marge de la marge, mais une marge extraordinairement vivante.
Diriger une petite maison de théâtre aujourd’hui, est-ce encore un acte politique ?
Stanislas Nordey : Profondément. Nous traversons une période où chaque espace de liberté compte. Une maison comme Espaces 34 ne changera pas le monde à elle seule, mais elle permet de maintenir vivante une certaine idée de la création.
J’entends souvent des artistes de ma génération considérer que l’âge d’or est derrière nous et qu’il faudrait désormais gérer le déclin. Je ne partage pas cette vision. C’est précisément dans les périodes difficiles qu’il faut continuer à construire.
L’édition théâtrale demeure un territoire discret, parfois invisible. Mais c’est souvent dans ces endroits-là que naissent les choses les plus fécondes, celles qui permettent d’inventer, de transmettre et de garder ouvert le champ des possibles.
Que souhaitez-vous apporter à Espaces 34 ?

Stanislas Nordey : Bouleverser le catalogue n’aurait eu aucun sens. L’essentiel était de prolonger le travail accompli par Sabine Chevallier. En revanche, je peux apporter ce que je suis. Depuis trente-cinq ans, j’accumule les expériences comme acteur, metteur en scène, directeur de théâtre et pédagogue. J’ai croisé plusieurs générations d’artistes et cela forme aujourd’hui une sorte de réseau vivant.
Or un éditeur doit faire circuler les textes. C’est sans doute là que je suis utile. Quand je découvre une pièce, je pense aussitôt à ceux qui pourraient s’en emparer, je sais à qui l’envoyer, avec qui la partager, quels dialogues elle provoquera. J’aime dire que je fonctionne comme une pieuvre, dotée de mille tentacules que je mets au service des auteurs et des autrices.
Vous inaugurez également une nouvelle collection, Les Introuvables.
Stanislas Nordey : C’est un projet qui me réjouit énormément. Depuis des années, je collectionne des textes rares, oubliés ou jamais publiés. J’avais envie de leur offrir une nouvelle vie.
Le premier volume est l’adaptation de l’Orestie réalisée par Pasolini à la demande de Vittorio Gassman en 1959 pour le Festival de Syracuse. Ce texte n’avait jamais été publié en France et j’en ai confié la traduction à Jean-Paul Manganaro. Ce qui est fascinant, c’est qu’on y voit naître une partie de l’univers qui traversera ensuite toute l’œuvre de Pasolini.
Le second volume est un inédit de Didier-Georges Gabily, Zoologie. Un texte étrange, libre, magnifique. À travers cette collection, l’idée est de faire réapparaître des œuvres qui risquaient de disparaître de notre paysage théâtral.
Nous allons créer une collection intitulée Archives. Nous publierons notamment les carnets de mise en scène de Jean-Pierre Vincent. Nous préparons aussi un important travail autour du théâtre complet de Claudine Galea. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas simplement de publier des livres mais de transmettre une histoire, documenter des parcours et permettre aux générations suivantes de s’en emparer.
Vous œuvrez également à fédérer les éditeurs de théâtre contemporain.
Stanislas Nordey : Nous lançons cet été l’Association des maisons d’édition de théâtre contemporain, l’AMETH. Cette structure n’existait pas jusqu’à présent. Lorsque j’ai décidé de reprendre Espaces 34, j’ai rencontré la plupart des éditeurs français. Beaucoup m’ont dit combien il était important qu’une personnalité issue du théâtre s’engage dans cette aventure. Cela m’a touché.
Aujourd’hui, face aux difficultés qui s’annoncent, l’enjeu est de construire des solidarités. Nous avons la chance, en France, de disposer d’un véritable réseau d’éditeurs de théâtre. Il faut le préserver. Plus que jamais, il s’agit de résister ensemble et de continuer à bâtir plutôt que de céder au découragement.
Cet été, vous organisez plusieurs rendez-vous autour de Didier-Georges Gabily. Pourquoi était-il important pour vous de remettre son œuvre en lumière ?

Stanislas Nordey : J’ai le sentiment qu’une partie de son œuvre s’est progressivement éloignée des plateaux alors même qu’elle demeure d’une force extraordinaire. Didier a profondément marqué ma génération. Son écriture a façonné notre rapport au théâtre, à la langue et au politique. À l’occasion des trente ans de sa disparition et de la publication de Zoologie, j’avais envie de provoquer un mouvement autour de son œuvre.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la commémoration, c’est la circulation. J’avais envie que cette langue soit portée par des artistes qui ne lui sont pas spontanément associés. Une œuvre continue de vivre lorsqu’elle rencontre de nouvelles voix. À cette occasion, Actes Sud réédite plusieurs textes devenus introuvables. J’espère que cela permettra à une nouvelle génération d’artistes de découvrir une écriture qui a profondément marqué la mienne et qui demeure d’une actualité saisissante.
Vous reprenez également cet été L’Évangile de la nature de Lucrèce. Qu’est-ce qui vous rattache aussi fortement à ce texte ?
Stanislas Nordey : C’est une histoire d’amour assez simple. Parmi tout ce que j’ai joué ces dernières années, c’est probablement l’un des textes les plus exigeants que j’ai eu à affronter comme acteur. À chaque reprise, j’ai l’impression de repartir de zéro. Il faut retrouver le souffle, la pensée, la précision de cette langue.
Je suis fasciné par la modernité de Lucrèce. Il y a plus de deux mille ans, il écrit déjà contre les obscurantismes, contre les peurs entretenues par les religions, contre les formes de domination intellectuelle. Il réfléchit à la place de l’être humain dans la nature avec une liberté de pensée absolument sidérante.
Et pourtant, malgré la puissance philosophique du propos, le texte reste profondément poétique. C’est une œuvre traversée d’images, de sensations et de visions du monde. La traduction de Marie NDiaye restitue admirablement cette richesse et la mise en scène de Christophe Perton lui rend parfaitement son éclat.
Aujourd’hui, alors que les discours se radicalisent et que les certitudes semblent parfois remplacer la pensée, j’ai le sentiment que ce texte résonne avec une force particulière. Pour être tout à fait honnête, mon principal sujet d’inquiétude aujourd’hui reste surtout de retrouver parfaitement le texte. Quand on n’a pas joué une œuvre aussi exigeante depuis deux ans, cela demande un véritable réentraînement.
Et pourquoi dans le Festival Off Avignon ?

Stanislas Nordey : Une question d’opportunité, j’avais envie de reprendre ce texte. Puis j’aime profondément cet endroit. J’ai commencé dans le Off. J’y ai des souvenirs fondateurs. C’est un festival parfois excessif, parfois épuisant, parfois contradictoire, mais c’est aussi un lieu où l’on rencontre le public d’une manière très directe.
Ces dernières années, je me suis souvent surpris à fréquenter davantage le Off que le In comme spectateur. On y découvre une incroyable diversité de formes, de générations et de démarches artistiques. Tout n’y est pas réussi, évidemment, mais il s’y passe quelque chose de très vivant.
Vous revenez au Théâtre des Halles, où vous aviez joué La Question, il y a trois ans ?
Stanislas Nordey : C’est un lieu que j’aime beaucoup d’autant que je vais jouer dans des conditions très proches de celles de la création. Le décor est là, la vidéo aussi. Ce n’est pas une version réduite. C’est véritablement le spectacle tel qu’il a été pensé. Il sera ensuite repris au Théâtre de la Concorde au mois de mars.
À l’automne, vous mettez en scène Mélanie Thierry dans Madame de Sade de Yukio Mishima. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
Stanislas Nordey : Très simplement. Nous nous sommes rencontrés pendant le tournage de La Douleur, où j’avais un petit rôle. Nous avons commencé à discuter et, assez vite, le théâtre est arrivé dans la conversation. Mélanie m’a confié qu’elle avait envie d’y revenir, mais dans un cadre qui lui corresponde davantage que les autres expériences qu’elle a pu avoir.
Nous avons gardé cette idée dans un coin de nos têtes pendant plusieurs années. Puis un jour, je lui ai envoyé Madame de Sade. Elle a eu un véritable coup de foudre pour le texte. À partir de là, les choses se sont faites très simplement. Je crois que certaines rencontres artistiques naissent ainsi. Un texte rencontre soudain son interprète et une évidence s’impose. Nous nous sommes alors dit qu’il fallait le faire.
Qu’est-ce qui vous attire dans cette pièce de Mishima ?

Stanislas Nordey : D’abord sa langue. La traduction d’André Pieyre de Mandiargues est magnifique. Elle possède une élégance, une précision et une musicalité exceptionnelles. Mais ce qui me touche surtout, c’est la construction même de la pièce. Mishima place au centre six femmes qui pensent. Six femmes qui débattent, qui s’opposent, qui élaborent leur propre vision du monde. Nous sommes au XVIIIe siècle, mais elles refusent toutes, chacune à sa manière, d’être définies par les hommes qui les entourent.
Le point de départ est d’une beauté folle. Mishima se demande pourquoi la femme du marquis de Sade, après être allée le voir tous les jours pendant vingt ans en prison, choisit de ne plus jamais le revoir le jour même où il retrouve sa liberté. Toute la pièce se construit à partir de cette question, portée notamment par la mère de la marquise, qu’incarnera Anne Brochet.
À travers elle, Mishima parle du désir, de l’amour, du pouvoir, de la création et de la littérature. Il construit une réflexion vertigineuse sur la fascination qu’exerce une œuvre sur ceux qui l’approchent. Et puis on monte finalement assez peu Mishima en France. Lorsqu’on évoque son nom, on pense souvent au romancier, parfois à sa fin tragique. On oublie à quel point son théâtre est riche, subtil et profondément contemporain.
Zoologie, texte inédit, de Didier-Georges Gabily.
Dialogue théâtral et philosophique
collection Les Introuvables, Editions Espace 34
paru le 11 juin 2026
prix conseillé – 14 euros
L’Orestie, inédit en France, traduit et adapté par Pier Paolo Pasolini de L’Orestie d’Eschyle
Traduction de l’italien Jean-Paul Manganaro
collection Les Introuvables, Editions Espace 34
paru le 11 juin 2026
prix conseillé – 19 euros
Hommage à D.G. Gabily
Lectures, tribute et cabaret organisés par les Editions Espace 34
Théâtre du Rond-Point
29 juin 2026
Évangile de la nature d’après De rerum natura de Lucrèce
Spectacle vu en décembre 2023 au TNS – Strastbourg
Théâtre des Halles – Festival Off Avignon
Du 4 au 26 juillet 2026 à 16h40, relâche mercredi
Durée 1h40 environ
Tournée
19 au 23 mars à Châteauvallon-Liberté scène nationale, Toulon
27 mars 2024 au Théâtre Novarina, Thonon-les-Bains
Traduction de Marie Ndiaye de Christophe Perton avec la collaboration d’Alain Gluckstein
Adaptation, mise en scène et scénographie de Christophe Perton
Avec Stanislas Nordey
Composition musicale d’Emmanuel Jessua et Maurice Marius
Lumière d’Éric Soyer
Vidéo de Baptiste Klein
Photographie de Smith
Assistanat à la mise en scène et aux costumes – Ninon Le Chevalier
Assistanat à la scénographie – Clara Hubert



