La salle historique du Manège au cœur de la ville de Maubeuge est en travaux. Quelle en était la nécessité ?
Géraud Didier : La motivation principale n’est pas seulement la rénovation du bâti, mais l’agrandissement du Manège. Le bâtiment avait des qualités d’ambiance et d’atmosphère certaines, c’est une architecture militaire remarquable datant de 1831, mais l’équipement était devenu vétuste et montrait des signes de vieillissement importants. Il paraissait évident, et même urgent, de mener ces travaux à bien. Ce constat a été partagé assez rapidement avec l’ensemble de nos tutelles, qui ont fait preuve d’une attention tout à fait remarquable. L’État, la région, le département, l’agglomération et la ville de Maubeuge, les cinq financeurs du fonctionnement de la scène nationale, se sont tous les cinq impliqués dans le financement de ces travaux.
Parmi les points fondamentaux à traiter, il y avait la question de la cage de scène. Le Manège disposait déjà d’un grand plateau de 15 mètres sur 15, mais le gril technique était inscrit à l’intérieur du bâtiment, avec un plafond trop bas. L’un des enjeux essentiels de la rénovation était donc de construire une cage de scène digne de ce nom, ce qui modifie évidemment l’aspect extérieur du bâtiment puisqu’une émergence nouvelle apparaîtra en toiture.
C’est une réorganisation totale de l’espace ?

Géraud Didier : C’était nécessaire de réorganiser les circulations et de rénover les espaces d’accueil. L’ancien Manège était alourdi par une intervention architecturale post-moderne réalisée dans les années 80, des colonnades et des escaliers qui donnaient faussement à ce lieu culturel des allures de temple. Nous voulions un rapport beaucoup plus fluide, plus simple, plus direct avec le public.
On ré-installe désormais un niveau zéro qui commence à l’extérieur du bâtiment, en partie haute, avec une place publique qui accueille les visiteurs. Depuis cette plateforme jusqu’à la salle, tout est de plain-pied, sans escaliers à monter et descendre en permanence, choix important pour les personnes à mobilité réduite. Quant aux colonnes que nous avons fait disparaître, symboliquement elles ressemblaient à des barreaux et refermaient le lieu sur lui-même.
Quelles sont les autres grandes nouveautés apportées par ce chantier ?
Géraud Didier : Nous avions besoin aussi de nous doter d’un vrai lieu de travail. Très engagés dans le soutien aux artistes, la coproduction et les productions déléguées, nous allons pouvoir créer un espace dédié à la résidence et aux répétitions qui n’existait pas. Foyers et loges pour les artistes, bureau pour la technique, vont enfin trouver de véritables espaces.
L’autre élément structurant est l’accueil du public. À la place de la buvette coincée dans un coin du hall, nous aurons un bar-restaurant qui permettra aux artistes en création de manger sur place, mais surtout, les soirs de représentation, de partager cet espace avec le public dans un rapport très ouvert entre artistes, équipes et spectateurs.
En parallèle, nous profitons de ce chantier d’envergure pour transformer un très beau béguinage du XVIIe siècle situé de l’autre côté de la rue en voisinage de nos bureaux qui y sont également installés. Ce bâtiment, vide depuis quelques décennies, deviendra des logements pour les artistes, en complément de la Maison des Artistes déjà en service depuis trois saisons. Nous disposerons ainsi d’une dizaine de logements supplémentaires, ce qui n’est pas un luxe puisque nous accueillons 15 à 20 compagnies par saison pour des résidences d’une durée minimale de quinze jours, soit deux cents jours de résidence par an, avec souvent une quinzaine de personnes par équipe.
200 jours de résidence, c’est un chiffre rare aujourd’hui. Pourquoi tenir à ce niveau d’engagement auprès des artistes ?

Géraud Didier : C’était une volonté voire une obsession dès mon arrivée ici en 2016. Dès l’année suivante, nous avons ouvert les lieux aux résidences d’artistes. Sans soutien à la création, il n’y a pas de création, c’est aussi simple que cela. La vie des maisons n’a de sens que si on peut y promouvoir une activité artistique renouvelée et renforcée.
Il y avait également une inspiration liée au lieu lui-même. Les bureaux du Manège sont installés dans cet ancien béguinage, qui n’était pas à proprement parler un lieu religieux mais le volet social du clergé, abritant des femmes en difficulté, veuves, femmes ayant connu des revers de fortune, ou qui avaient pour l’époque un tempérament trop affirmé. L’idée que le Manège puisse être, à la faveur de la création contemporaine, un protectorat pour les artistes qui, par définition, ont toujours besoin d’être accompagnés, soutenus et financés dans leur projet, renforçait cette motivation.
Aujourd’hui, nous atteignons cet objectif dans des proportions importantes, environ 150 à 200 000 euros de coproduction par saison, sans compter le budget des résidences ni les moyens dédiés aux productions déléguées.
Comment le Manège s’en sort-il dans le contexte de crise que traverse le spectacle vivant ?
Géraud Didier : Le pari mené depuis quelques années, est de tout miser sur l’activité. C’est la morale de notre action. Jamais les artistes ne doivent être une marge d’ajustement puisqu’ils sont notre raison d’être. Nous sommes une équipe motivée, soudée, engagée et peu nombreuse. Aujourd’hui, nous programmons 70 spectacles en diffusion, 50 sur la saison et une vingtaine pour le festival. Nous accueillons de nombreuses résidences et nous portons une à deux productions déléguées par saison. C’est beaucoup. Mais c’est parfaitement nécessaire de faire beaucoup.
La salle principale étant en travaux, comment s’est construite la saison hors les murs ?

Géraud Didier : Bizarrement, sans grande difficulté. Parce qu’historiquement, le Manège est toujours à l’abordage d’autres lieux que lui-même. Nous aimons cette métaphore maritime qui fait de nous des corsaires à la manœuvre. À Maubeuge, une partie des spectacles se joue à La Luna, une autre à l’Atelier Renaissance. Et au-delà du centre-ville, la maison Manège entretient depuis longtemps des relations partenariales fortes avec les communes de l’agglomération, si bien que nous utilisons en permanence sept plateaux différents dans quatre communes différentes (Maubeuge, Aulnoye, Jeumont, Haumont). Avant les travaux, l’activité se répartissait pour moitié dans la ville-centre, pour moitié à l’échelle de l’agglomération. Cette dimension de travail hors les murs fait partie de l’ADN de la maison. Le public y est habitué, les équipes aussi.
Ainsi, nous n’avons pas profité des travaux pour réduire la voilure sous prétexte que l’activité se déroulait hors les murs. Au contraire, nous l’avons augmentée, ce qui est paradoxal, mais dont nous sommes assez fiers dans un contexte qui aurait pu justifier l’inverse.
Comment se dessine la prochaine saison ?
Géraud Didier : Elle sera marquée par le désir de revenir au grands récits, Brecht, Eschyle, Molière, Racine, Shakespeare ; ces auteurs du passé peuvent nous instruire du présent. En cela, nous suivons le précepte de Pier Paolo Pasolini qui disait « Je suis une force du passé. » Ces voix se feront entendre avec l’esprit de l’époque, parfois contre l’esprit de l’époque, quand celle-ci politiquement se brutalise. Cette saison affiche, main dans la main, anciens et modernes réunis. Elle accueillera aussi, avec autant d’attention et d’engagement les écritures contemporaines, qu’elles soient parlées, chantées ou dansées. Nous avons grand besoin de cela pour soutenir nos révoltes et remettre en tension nos résistances, notamment face à la vulgarité.
Parmi les temps forts que nous avons coproduits, La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht, mis en scène par Nora Granovsky, 1, 2, 3, Poquelin par le collectif tg STAN, qui sera présenté à Avignon cet été, ou encore Arturo Ui dans la mise en scène que prépare Robert Cantarella, avec Olivier Neveux à la dramaturgie. Nous accueillerons également la création à Maubeuge du Roi Lear de Dieudonné Niangouna, qui signe une nouvelle traduction récemment publiée. Nous irons aussi chez nos amis belges à Mons pour le très beau Hamlet de Christophe Sermet, et nous proposerons Les Suppliantes d’après Eschyle dans la mise en scène de Charles Tordjman, qui était il y a peu en résidence chez nous.
Et du côté de la danse ?

Géraud Didier : Nous présenterons What the Body Does Not Remember, le spectacle qui a fait connaître Wim Vandekeybus à l’international et qu’il vient de recréer dans une version nouvelle et augmentée. C’est l’un des plus puissants spectacles que j’ai vus en danse. Je suis ravi qu’il fasse partie de notre saison prochaine, Wim faisant lui-même partie des artistes associés au Manège. Nous le présenterons dans la grande salle de La Luna avec l’Ensemble Intercontemporain, sur la musique de Thierry De Mey, qui recomposera quelques parties nouvelles. C’est la troisième fois que je programme ce spectacle emblématique, et chaque fois c’est une joie.
Nous accueillerons encore la nouvelle création de Jean-Claude Gallotta, celle de Gurshad Shaheman Cabaret Téhéran et enfin XXL de Sofiane Chalal, dont l’avant-première a lieu au Festival de Marseille. Il vient d’ailleurs de remporter la mention spéciale du jury au festival Danse Élargie, parmi 324 projets issus de 47 pays.
Le label Scène Unie du Nord — pôle international de production et de diffusion — est une autre reconnaissance forte pour le Manège. Qu’est-ce que cela change concrètement ?
Géraud Didier : C’est une chance immense que toute l’activité et toute l’ambition défendues depuis des années aient pu faire l’objet d’une telle reconnaissance. Mais au-delà de la valeur symbolique, ce qui compte, c’est d’obtenir des moyens complémentaires pour amplifier la présence de la création française sur la scène européenne et internationale. Aux côtés de trois autres scènes nationales (Amiens, Villeneuve d’Ascq, Valenciennes), Le Manège est devenu chef de file pour les Hauts-de-France de cet ensemble formant les Scènes Unies du Nord (SUN). Cela compte beaucoup dans l’identité de la maison et dans la dynamique en cours.
Alors que vient de se tenir au TPM – Théâtre public de Montreuil, la première assemblée générale de Livrer bataille, un collectif de 500 compagnies inquiet face aux coupes budgétaires et annulations brutales de spectacles et de saisons. Dans quel état se trouve le spectacle vivant aujourd’hui ?

Géraud Didier : Le monde de la culture va mal. Les compagnies sont en grande difficulté, les annonces successives ne font qu’aggraver la situation. Une mobilisation commence à se dessiner, à laquelle les institutions doivent se joindre si l’on veut éviter la catastrophe.
Fondamentalement, nous sommes là pour être des lieux de refuge. On ne peut pas se dédouaner de cet engagement auprès des artistes. Quand la dépense culturelle représente entre 1 et 2,5 % du budget de l’État ou des collectivités territoriales, il faut être un bien curieux gestionnaire pour imaginer pouvoir agir sur les obsessions de dépenses, en allant faire des coupes qui ne sont que des économies de bouts de chandelles. On devrait au contraire sanctuariser ces contributions, qui budgétairement ne signifient que très peu, alors que la place de la culture, elle, représente quelque chose. Supprimer tout ne réglerait rien sur un plan strictement comptable. C’est une illusion optique que de chercher à le faire croire.
Et puis, dans des territoires en grande difficulté et en souffrance comme celui de Maubeuge et de la Sambre, l’utilité sociale du spectacle vivant se constate au quotidien. C’est la raison pour laquelle nos salles sont pleines, ou quasi-pleines, à chaque représentation. Le théâtre n’est pas une mission supérieure abstraite, c’est la vie concrète, la place que l’art occupe auprès de chacun, une occasion de donner à penser sur ce monde d’une extrême complexité et de conserver ou alimenter un esprit critique. Cette fonction est essentielle. Ce n’est pas la dimension anecdotique du divertissement consumériste qui doit l’emporter dans cette bataille.



