Comme chaque année à la mi-juin, Marseille clôture sa saison de spectacle vivant avec un rendez-vous pluridisciplinaire qui réunit, trois semaines durant, des artistes venus de tous les horizons et de toutes les pratiques. Fidèle à son goût pour les circulations entre les disciplines et les territoires, le festival investit aussi bien des lieux patrimoniaux, des salles dédiées et différents espaces publics. Une manière d’inscrire les œuvres au cœur de la cité et de faire dialoguer les artistes avec les réalités contemporaines. Une cinquantaine de propositions, entre danse, performances, musique, films et fêtes, y déploient cette année une ambition inédite, portée par un nombre record de créations et par la conviction que l’art demeure un levier de partage, d’inclusion et de transformation.

Le coup d’envoi a été donné le 14 juin dernier par le chorégraphe marocain Khalid Benghrib et son Urban Gnawa Project. Il a réuni deux cent cinquante danseuses et danseurs amateurs pour une expérience de transe collective, sans hiérarchie ni meneur, pensée spécialement pour Marseille. Héritier d’une mémoire gnawa inscrite dans son corps et riche de trente années consacrées à la création, à l’enseignement et à la transmission, il a fait de cette danse un moment de dynamique commune, un passage du singulier au collectif. La musique d’un maître gnawi et de sa troupe s’est ainsi mêlé aux nappes électroniques de Max Frimout, avant qu’un DJ set prolonge la fête jusque tard dans la nuit.
Reconstruire pierre par pierre
À la nuit tombante, la cour de la Vieille Charité se transforme en salle à ciel ouvert. Face au public, une immense colonne de tissu se dresse sur un plateau incliné. Le silence se fait. Un éclairage tamisé révèle des formes mouvantes et des silhouettes humaines se dessinent peu à peu. Vêtues d’amples étoffes tirant sur le bleu et le rouge, elles investissent progressivement l’espace, tentent de tenir en équilibre sur ce terrain quelque peu hostile, avant de laisser apparaître leurs visages. Tout évoque un récit d’anticipation, un monde désertique et ravagé qui rappelle ceux de Dune ou de Mad Max, une terre brûlée laissant un peuple seul face à ses démons.
La colonne fait alors écho au monolithe de 2001 : Odyssée de l’espace, comme s’il fallait reconstruire la foi autour d’un monument avant de rebâtir une société pierre par pierre. Né de la rencontre entre l’artiste et architecte Feda Wardak et le chorégraphe Saïdo Lehlouh, membre du collectif FAIR.E et directeur du CCN de Rennes, Ce que le ciel ne sait pas prolonge un cycle consacré aux sociétés paysannes afghanes, confrontées à l’exil et à l’érosion progressive des cultures locales.
Le dialogue entre la structure et le geste demeure pourtant encore fébrile. La magie naît moins du récit que de ces corps qui se meuvent et se tordent avec une plasticité hypnotique. Le temps d’une séquence, le plateau bascule dans un univers qui rappelle les gravures de M. C. Escher, jouant des perspectives et des constructions impossibles, multipliant disparitions, apparitions et illusions d’optique. Créée il y a quelques semaines aux SUBS, cette pièce-installation ne semble pas encore avoir trouvé sa forme. Le propos oscille entre excès de littéralité et hermétisme. Quant à la structure monumentale, souvent réduite au rôle de décor, elle semble attendre d’être pleinement investie pour devenir un véritable terrain de jeu.
La chaleur d’Espagne au KLAP

Au KLAP, le souffle chaud de l’Espagne traverse la salle. Inka Romaní sort les corps de leur torpeur et fait monter le volume autant que l’énergie. Avec Fandango Reloaded, la chorégraphe valencienne exhume une danse de couple que la dictature franquiste avait interdite et cherche à la faire revivre au présent. Sur un plateau nu traversé de quelques faisceaux lumineux, six interprètes déplient et déforment les motifs du fandango, les dérèglent, les déplacent et y glissent des appuis contemporains et urbains.
La pièce joue constamment de ces contrastes, alternant élans collectifs, suspensions et brusques montées d’intensité. Inka Romaní ne restaure rien. Elle transforme cette danse et lui rend sa dimension collective, son espace de rencontre et de partage. Dans la salle, les têtes marquent le rythme tandis que les pieds battent la mesure.
XXL, un manifeste à corps offert
À la Friche de la Belle de Mai, pas un siège ne reste libre pour la nouvelle création de Sofiane Chalal. Le chorégraphe maubeugeois signe sa première pièce de groupe, une partition généreuse où, dans un décor immaculé, il déploie une danse grand format, manifeste contre les injonctions d’une société qui enferme encore les corps dans des modèles standardisés. Là où son premier solo, Ma part d’ombre (2022), interrogeait déjà son rapport au corps, XXL amplifie le geste et l’ouvre au collectif.

Dans un jeu de clair-obscur, l’artiste apparaît, silhouette imposante toute de noir vêtue. Une musique opératique, ponctuée d’une voix chantée, accompagne sa gestuelle et l’expressivité de son visage. Avec une souplesse, une précision et une légèreté désarmantes, il donne chair à la partition, épouse chaque inflexion musicale et habite pleinement l’espace. Autour de lui, ventilateurs et voiles de plastique translucide dessinent un paysage mouvant, entre rêve et illusion. Trois danseuses extraordinaires, dans tous les sens du terme, le rejoignent bientôt.
La musique s’emballe et se fait presque mécanique, les corps s’accordent, l’engagement devient total. Du solo au duo, du trio au quatuor, chacun affirme son identité, défie les regards et réinvente les normes, ou plutôt les ajuste à sa personnalité. À mesure que la pièce gagne en intensité, les artifices tombent. Tous quatre se débarrassent alors de ce qui masque et enferme pour apparaître tels qu’ils sont, forts autant que fragiles. Lorsque les interprètes occupent enfin l’espace ensemble, plus aucun corps ne sert de norme. Chacun impose sa présence, sa grâce et sa puissance. Quelques tableaux, d’une beauté saisissante, suffisent alors à faire voler en éclats les hiérarchies esthétiques auxquelles le regard reste trop souvent assigné.
Festival de Marseille
du 14 juin au 8 juillet 2026
Ce que le ciel ne sait pas de Feda Wardak et Saïdo Lehlouh
Centre de la Vieille Charité
du 16 au 18 juin 2026
durée 1h10 environ
Tournée
17 au 19 décembre 2026 à la Grande Halle de la Villette (Paris) dans le cadre du Festival d’Automne à Paris en coréalisation avec le Centre Pompidou
Direction artistique et dramaturgique de Feda Wardak
Chorégraphie et collaboration à la dramaturgie de Saïdo Lehlouh assisté de Johanna Faye
Avec Mehdi Baki, Kaê Brown Carvalho, Marina De Remedios, Jerson Diasonama et Sonia Ichti
Lumière de Tom Visser en collaboration avec Edward Saunders
Costumes de Théo Ech-Cheikh assisté d’Agathe Leroy et Louis-Matteo Martinez
Couturière voiles – Ameline Baudoin
Régie générale – Pernette Bénard, Alexis Rostain et Pierre Staigre ; Régie lumière – Loïs Simac & Régie son – Chloé Baumeige
Fandango Reloaded d’Inka Romaní
Premières françaises du 1er au 2 avril au TAP
Tournée
17 au 18 juin 2026 au KLAP – maison pour la danse dans le cadre du Festival de Marseille
Dates passées
30 mai 2026 à La Place de la Danse dans le cadre du Nouveau Printemps (Toulouse)
Conception, mise en scène d’Inka Romaní
Chorégraphie, interprétation – Javier J Hedrosa, Silvia Sahuquillo, Angel Lara, Álvaro del Río, Manel Ferrandiz
Espace sonore de Biano, Manel Ferrandiz
Dramaturgie d’Ignacio de Antonio
Conception costumes de Teresa Juan assistée de Eloina Escrivá
Création lumières de Mingo Albin
Assistance aux costumes – Eloina Escrivá
Transmission des danses traditionnelles – Aina Pérez
XXL de Sofiane Chalal
Avant-premières du 18 au 20 juin 2026 à la Friche La Belle de Mai dans le cadre du Festival de Marseille
Création du 7 au 9 octobre 2026 au Manège Maubeuge, Scène nationale transfrontalière
Durée 1h.
Tournée 2026
13 octobre 2026 au Vivat, Scène conventionnée d’intérêt national, Armentières
15 et 16 octobre 2026 au Phénix, Scène nationale, Valenciennes
6 et 7 novembre 2026 à La Barcarolle, scène conventionnée Danse et musique, Saint-Omer, Festival Laissez-moi danser
13 novembre 2026 au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, (Belgique), Festival Le corps en jeu, en partenariat avec Charleroi Danse – Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles
17 au 20 novembre 2026 à la Maison de la Culture Amiens, Scène nationale et Le Safran, Scène conventionnée
4 décembre 2026 aux Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans
Tournée 2027
7 au 9 janvier 2027 à l’Opéra National de Paris, Amphithéâtre Bastille
16 et 17 janvier 2027 au Festival Suresnes Cités Danse
19 au 21 janvier 2027 au Théâtre d’Orléans, Scène nationale
23 janvier 2027 à L’espace des arts Scène nationale de Chalon sur Saône
26 janvier 2027 au Festival Hip Open Dance 2027 – Flow, Lille
2 et 3 février 2027 à La Rose des Vents, Scène nationale, Villeneuve d’Ascq en partenariat avec la Maison de la culture de Tournai
12 février 2027 au Théâtre Le Liburnia, Libourne
11 mars 2027 au Théâtre des Salins, Scène nationale de Martigues
1er avril 2027 au Théâtre Le Pavillon, Romainville
23 avril 2027 au Théâtre Coluche à Plaisir
4 mai 2027 au Théâtre Paul Éluard de Bezons
Chorégraphie : Sofiane Chalal
Avec Samantha Chaher, Sofiane Chalal, Missy NRC, Maëla Trollé
Dramaturge : Youness Anzane
Assistant chorégraphe : Moustapha Bellal
Créateur lumières : Adrien Hosdez
Créateur sonore : Mathieu Calmelet
Régisseur général : Adrien Hosdez
Costumière : Shuqian Zhang



