Marion Siéfert
Marion Siéfert © Matthieu Bareyre

Marion Siéfert, ni père ni maître

Après Daddy, foisonnant spectacle dans lequel elle auscultait les violences faites aux jeunes filles, la metteuse en scène investit le Festival d’Avignon avec Bunker, qui met en scène le confinement d’un PDG de la pétrochimie avec sa fille, dans une France condamnée par le réchauffement climatique. Portrait d’une artiste passionnante, qui s’élève contre les figures d’autorité.
23 juin 2026
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Elle décroche son téléphone entre deux journées de répétition à la Comédie de Génève, où elle passe désormais son temps à peaufiner son prochain spectacle, Bunker. À 39 ans, Marion Siéfert semble avoir décroché le Saint Graal : un statut d’artiste associée dans plusieurs scènes nationales (à Gennevilliers et Cergy-Pointoise) et un premier passage en tant qu’artiste programmée au Festival d’Avignon, où elle présentera, après deux avant-premières en Suisse, cette pièce qui raconte le confinement d’un PDG de la pétrochimie. 

Bunker de Marion Siéfert © Matthieu Bareyre

Coécrit avec le réalisateur Matthieu Bareyre, déjà à l’œuvre dans plusieurs de ses autres spectacles, Bunker met en scène les « forces de destruction » qui s’exercent sur la planète et tout le vivant. « On veut montrer les responsables du réchauffement climatique, raconte la metteuse en scène au bout du fil. Ces personnes qui ont la main sur les systèmes énergétiques, mais qui se font discrètes, agissent dans l’ombre, donnant ainsi la sensation que la catastrophe est inexorable et que nous ne pouvons rien faire pour l’empêcher. »

Dans ce spectacle, qui sera présenté à La FabricA, le fameux PDG — inspiré par la figure de Patrick Pouyanné, mais aussi par les médiatiques magnats de la tech américaine — se réfugie avec sa fille dans un bunker de luxe, qu’il a fait construire pour échapper à la catastrophe. 

Contre les figures d’autorité

Avec ce nouveau projet, Marion Siéfert poursuit le travail commencé il y a quelques années avec Daddy, un puissant spectacle qui racontait, dans un univers vidéoludique et coloré, le destin de Mara, ado de 13 ans victime d’un pédophile. « Nous voulions continuer de travailler sur les figures du pouvoir », décrypte l’artiste qui a récemment signé la tribune Zappé Bolloré, dénonçant l’emprise du milliardaire d’extrême-droite dans le cinéma.

Marion Siéfert et Matthieu Bareyre © Anne Pollock

Soucieuse de toujours parler des enjeux de son temps, la metteuse en scène n’aborde, à travers ses spectacles, que des thématiques ultra-contemporaines et ne se tourne jamais vers des textes du répertoire. « C’est une manière de faire du théâtre qui me permet de continuer à apprendre, à réfléchir, à comprendre le monde dans lequel je vis…, décode-t-elle. Il y a des questions qui nous habitent, qui nous agitent, et le théâtre est pour moi une manière de les étudier. » 

Si ses spectacles mettent souvent en scène des jeunes filles qui échappent à la caricature, c’est parce que Marion Siéfert crée toujours à partir de « sa propre matière ». Matière particulièrement présente dans _jeanne_dark_, un solo porté par la géniale comédienne Helena de Laurens, dans lequel une ado racontait son quotidien dans une famille catholique d’Orléans — d’où le clin d’œil à Jeanne d’Arc.

« J’ai commencé à créer à partir de ce que j’étais »

Marion Siéfert est elle-même orléanaise, fille d’un ingénieur et d’une mère au foyer, tous deux catholiques. Malgré une passion précoce pour le théâtre — dès l’enfance, elle rêve de « monter des spectacles et raconter des histoires » —, le rêve met du temps à se concrétiser. Près de chez elle, dans l’enfance, les ateliers théâtre sont rares. Plus tard, elle n’est pas admise au conservatoire d’Orléans, puis elle est considérée comme trop peu expérimentée, à vingt ans, pour intégrer celui de Lyon. « J’ai eu un parcours artistique en dents de scie », résume-t-elle.

_jeanne_dark_ de Marion Siéfert © Matthieu Bareyre

La jeune femme met alors « le théâtre en pause » pour étudier la littérature allemande à la fac, en France puis à Berlin, où elle retrouve le chemin des planches : là-bas, elle rencontre plusieurs collectifs de théâtre autodidactes, qui l’inspirent autant qu’ils l’encouragent à se lancer. «  Ils m’ont appris à créer à partir de ma propre matière, avec peu de moyens, en construisant une relation au public très précise et très forte », poursuit Marion Siéfert.

Elle renonce finalement à passer l’agrégation d’allemand, et réalise plusieurs stages à France Culture, au CNC, puis au festival d’Avignon, comme rédactrice au sein du service communication. À la médiathèque du festival, elle dévore les archives — des captations de spectacles, principalement. Cette expérience la convainc de reprendre les études et de suivre un autre cursus en études théâtrales. 

Sept minutes de performance

En 2014, la trentenaire s’empare de la scène pour la première fois avec Deux ou trois choses que je sais de vous, une performance de sept minutes jouée dans une soirée du collectif 7×7, qui programme de jeunes artistes dans des lieux privés. La comédienne joue alors devant une centaine de personnes, et, au fil des mois, les sept minutes de performance deviennent un premier spectacle, finalisé en Allemagne.

Daddy de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre © Snoop Min

Marion Siéfert sera finalement repérée par le metteur en scène Joris Lacoste, qui la programme dans son festival des Très Jeunes Créateurs Contemporains, à Gennevilliers. « J’ai été très portée par les institutions françaises, mais j’ai mis du temps à y accéder, reconnaît l’artiste. Il a été plus facile de démarrer en Allemagne, où l’on peut monter un spectacle avec trois fois rien, sans forcément passer par les écoles de théâtre. »

Presque dix ans plus tard, elle met en scène Daddy à l’Odéon, salle de spectacle emblématique de la culture bourgeoise. Dans ce spectacle « traversé par la question sociale », Marion Siéfert représente la pédocriminalité comme émanation de même milieu bourgeois — à mille lieues des images d’Épinal des pédophiles qui « traînent dans les parcs ». « Avec ce spectacle, je voulais questionner le théâtre, rembobine l’artiste. Me demander pour qui, et par qui, le théâtre est fait. » Une réflexion qui devrait se prolonger au Festival d’Avignon, autre haut-lieu de la culture légitime, où cette figure de l’ultrariche qui domine et détruit le monde devrait « parler à des spectateurs du monde entier ».


Bunker de Matthieu Bareyre et Marion Siéfert
La FabricA – Festival d’Avignon
Du 19 au 25 juillet 2026
Durée : 2h30

Avec Janice Bieleu, Monica Budde, Lorenzo Lefebvre, Charles-Henri Wolff
Texte Matthieu Bareyre, Marion Siéfert 
Mise en scène Marion Siéfert 
Dramaturgie Matthieu Bareyre 
Concept et réalisation scénographie Nadia Lauro 
Son Patrick Jammes 
Lumière Manon Lauriol 
Costumes Chloé Courcelle 
Assistanat à la mise en scène Noa Landon 
Régie générale Chloé Bouju  
Régie plateau et accessoires Charlotte Arnaud 
Maître d’armes couteaux papillons Didier Beddar 
Chorégraphie “Les Trois Petits Cochons” Patric Kuo
Coaching jeu de Janice Bieleu parAriane Schrack  
Co-fabrication des éléments scénographiques Marie Maresca et Charlotte Wallet (Animaux et objets), Comédie de Genève (Menuiserie et équipements lumineux)

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