Un matin de mai, la connexion s’établit par vidéo interposée. Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe apparaissent dans une chambre claire, baignée de soleil, au lendemain d’une représentation de WACSO!, au Manège de Reims.Vingt-cinq ans de travail partagé produisant une façon d’être ensemble qui n’a plus besoin de s’expliquer. Ils se complètent naturellement, terminent parfois les phrases l’un de l’autre, reviennent sur des souvenirs anciens avec le même sourire. De cette connivence naît une complicité immédiate qui met d’emblée à l’aise. Le regard bleu de la danseuse, direct, s’anime dès qu’elle parle du travail. Tandis qu’en arrière-plan, le musicien et compositeur aux yeux tout aussi azur, écoute, intervient par touches, rectifie un détail. Ils ne cherchent pas à convaincre. Ils racontent.
Sortir du cadre

Née en 1977, Lisbeth Gruwez grandit dans la rigueur d’une formation classique à l’École royale de ballet d’Anvers. Elle y acquiert une technique solide, un sens du corps discipliné, et la certitude que ce cadre-là ne sera pas le sien. « J’aimais bien la technique, mais c’était clair que je ne serais jamais la grande danseuse classique », s’amuse-t-elle. Ce qui l’attire déjà, c’est la création. À l’école, elle suit les cours de composition chorégraphique de Jeanne Brabants alors que peu d’élèves s’y intéressent. « Nous n’étions que deux. J’avais déjà envie de créer mes propres mouvements, de toucher le sol et d’aller ailleurs. » C’est cette soif-là qui la conduit à P.A.R.T.S., l’école fondée par Anne Teresa De Keersmaeker à Bruxelles, où le corps se défait autant qu’il se construit, et où la question de ce qu’on danse prime sur celle de comment on danse.
Le déclic survient avec la découverte de What the Body Does Not Remember de Wim Vandekeybus. Le choc est immédiat, presque physique. « Ce spectacle, son écriture, m’ont totalement bouleversée. Je me suis dit que c’était ce que je voulais faire. Je veux rouler par terre, sauter, bouger de manière plus animale. » Elle rejoint bientôt Ultima Vez, la compagnie du chorégraphe belge pour un projet autour de Pier Paolo Pasolini, The Day of Heaven and Hell, en 1998. L’expérience est abrupte, sans filet, portée par une énergie qui ne laisse pas de place à l’hésitation. Le plateau y est un territoire à conquérir, pas à habiter confortablement. « Il a réveillé le côté instinctif qui était déjà en moi », résume-t-elle. Ce que Wim Vandekeybus lui donne, ce n’est pas une méthode mais la permission de laisser le corps décider avant la tête.
Les années Jan Fabre, ou l’apprentissage de la beauté guerrière
Quelques années plus tard vient la rencontre avec Jan Fabre. L’apprentissage est radicalement différent. À partir de 1999, elle participe à plusieurs de ses créations majeures, dont As long as the world needs a warrior’s soul en 2000 et Je suis sang en 2001. « Aux côtés de Jan Fabre, j’ai appris à aller toujours plus loin. Il nous poussait toujours dans nos retranchements jusqu’à ce que nous découvrions que nous pouvions dépasser nos limites encore et encore. » L’exigence y est totale, la durée s’y porte comme une épreuve consentie, et la beauté s’obtient à force de répétition.

Dans ce cadre extrême, elle y découvre aussi le travail de l’improvisation, cette façon paradoxale d’être pleinement libre tout en donnant l’illusion du contrôle. Cette pratique continue d’alimenter son travail de chorégraphe. Elle fait partie des « guerriers de la beauté », ces interprètes que Pierre Coulibeuf immortalisera dans un film du même titre. Le mot bien que martial dit quelque chose de juste, mais elle lui préfère, ceux de la persévérance et le soin apporté à chaque détail.
En parallèle, elle enchaîne les collaborations, avec Jan Lauwers et la Needcompany, Grace Ellen Barkey, Riina Saastamoinen, Sidi Larbi Cherkaoui ou Peter Verhelst. Elle tourne aussi avec Caroline Strubbe dans Lost Persons Area et The Silent Treatment, deux films où son corps porte le poids du récit. Ce parcours d’interprète forge une artiste qui refuse de se fixer dans une seule esthétique, non par stratégie, mais parce que la curiosité prime avant tout.
La rencontre avec Maarten Van Cauwenberghe
L’autre événement décisif de son parcours porte le nom de Maarten Van Cauwenberghe. Leur histoire commence lors d’une audition chez Jan Fabre. « Ce jour-là, j’ai été pris, mais pas Lisbeth », raconte le musicien en riant. Aussitôt, Lisbeth se souvient parfaitement de sa réaction. « Je suis allée voir Jan Fabre et lui ai dit que s’il ne me prenait pas, je ferais le tour du monde jusqu’à ce que quelqu’un m’engage. » Elle sera finalement engagée. Les deux artistes, bientôt complices, travaillent ensemble sur plusieurs productions avant qu’un solo ne change leur trajectoire. Quando l’uomo principale è una donna, créé par le chorégraphe flamand en 2004, est leur première véritable collaboration artistique. La danseuse est seule en scène, et lui compose la musique. Quelque chose se noue là, dans cette configuration précise, qui ne se dénouera plus.
Lorsque leur aventure avec Jan Fabre s’achève, ils fondent Voetvolk en 2006, littéralement « le peuple du pied », celui qui marche, qui s’appuie sur le sol. Maarten Van Cauwenberghe n’est pas chorégraphe mais musicien, guitariste formé au jazz et à l’ingénierie commerciale, et cette différence de métier n’est pas un obstacle mais un moteur. Lui apporte le son, elle invente le mouvement qui lui répond, le prolonge ou le contredit. « Quand j’ai une idée et que je lui en parle, ça fait comme un petit feu qui s’installe », explique Lisbeth. « Je suis quelqu’un qui doute beaucoup. Quand je lui raconte quelque chose, c’est lui qui met les choses en route. Le fait qu’il y croie me donne confiance. »
Construire à deux
Chez Voetvolk, musique et mouvement naissent ensemble. Lisbeth Gruwez travaille sur les gestes, les sensations, les états physiques. Maarten Van Cauwenberghe construit les paysages sonores. « Il écrit vraiment la musique sur ma peau, sur mon corps », explique-t-elle. Leur méthode repose moins sur la théorie que sur l’intuition. Avant d’entrer en studio, ils discutent longuement d’un thème, d’une émotion, d’une image, puis ils se fixent des contraintes. « On se limite volontairement. On décide des instruments, des sons, du terrain de jeu avant de commencer. » Dans le studio, tout se construit progressivement, par accumulation et par rejet. « Parfois, après trois jours, je n’ai que trois mouvements », raconte la performeuse. « Je jette beaucoup de choses. » En retrait, le musicien observe, attend, guette le moment où quelque chose bascule. « Dès qu’elle entre dans une zone de concentration particulière, je le vois. Je sais que ça fonctionne. »
De cette association naît un catalogue de pièces à l’identité forte. It’s going to get worse and worse and worse, my friend, créé en 2012, construit une mécanique hypnotique autour des ressorts de la harangue politique. AH/HA, en 2016, réunit au plateau. Les deux artistes. The Sea Within, en 2018, puis Piano Works Debussy explorent d’autres territoires confrontant le corps à l’immensité du monde ou à la précision millimétrée d’un répertoire. De spectacle en spectacle, leur univers change de forme, passant du concert au solo, de la performance déambulatoire à la grande forme chorégraphique. « Les programmateurs ne savent jamais ce que nous allons faire ensuite », s’amuse la danseuse et chorégraphe. « Mais ça me plaît. J’ai besoin de me lancer de nouveaux défis. »
Au-delà de la scène : transmettre, conseiller
Lisbeth Gruwez ne cantonne pas son travail à ses propres créations. Elle intervient comme consultante en chorégraphie auprès de l’artiste pluridisciplinaire Maxim Storms, du collectif de théâtre FC Bergman, compagnie avec laquelle Maarten Van Cauwenberghe collabore également, notamment sur Guernica Guernica, et de Michael De Cock. La danseuse et chorégraghe y apporte un regard précis sur le corps en scène, cette capacité à identifier ce que le mouvement révèle, parfois à l’insu des interprètes eux-mêmes. Elle anime également des ateliers et est affiliée au KVS, le Théâtre royal flamand de Bruxelles, dont elle est l’un des visages. Une présence qui dit son enracinement dans le paysage culturel flamand sans l’y enfermer.
Maarten Van Cauwenberghe, de son côté, ne s’arrête pas aux frontières de Voetvolk. Il compose pour le cinéma et la télévision, développe ses propres projets musicaux avec les groupes Dendermonde et Hikes, publie chez Rotkat Records. Chacun nourrit ainsi une vie artistique qui déborde la compagnie, et c’est précisément ce débordement qui maintient Voetvolk en mouvement.
Tempest ou comment sortir de la rage

Leur dernière création, Tempest, naît d’une sensation très concrète. « Je voyais que la terre était en train de brûler et que les grandes forces étaient prises dans une danse de rage. » Face à ce constat, Lisbeth Gruwez aurait pu choisir la frontalité, représenter la colère telle qu’elle se donne à voir dans le monde. Elle prend le chemin inverse. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la rage mais ce que l’on en fait et comment on peut la traverser sans en devenir le jouet. La réponse lui vient en observant les arts martiaux, ces disciplines qui transforment la force de l’adversaire en énergie utilisable. « Comment peut-on sortir de cette danse de rage ? En arrêtant la danse. » Ce n’est pas une capitulation mais un geste de lucidité, celui qui consiste à trouver l’œil du cyclone plutôt que de se laisser emporter par lui.
Sur le plateau, cette tension entre le chaos et son centre organise tout. La lumière, la musique et le corps développent chacun leur propre tempête, leur propre débordement, sans exactement coïncider. « Nous avons trois tempêtes. La lumière fait sa tempête, la musique fait sa tempête et moi je fais la tempête. » Trois forces qui se frôlent, se percutent, se cherchent, sans jamais fusionner tout à fait. C’est dans cet espace entre elles que quelque chose se passe, qui ressemble à ce que la danseuse et chorégraphe cherchent depuis le début : le geste juste au milieu du bruit.
Au fil du spectacle, les mouvements se raréfient. Maarten Van Cauwenberghe y voit une étape importante dans le parcours de sa partenaire. « Elle m’a toujours dit qu’elle voulait arriver à un mouvement qui dit tout. » Lisbeth Gruwez acquiesce. « Les mouvements se réduisent progressivement. Tout peut s’effondrer autour de nous, mais si on reste dans l’œil de la tempête, on garde toujours le choix de faire quelque chose de bien. » Ce solo marque ainsi une forme d’aboutissement, comme un point de bascule vers quelque chose de plus dépouillé, de plus essentiel. Le résultat les a surpris tous les deux, et ce n’est pas une formule de politesse.
WASCO! ou le monde selon les enfants

À Montpellier, le public découvrira également WASCO!, pièce créée avec des enfants de six à douze ans. L’idée est née d’une rencontre avec le peintre autrichien Otto Zitko et de son travail autour de la ligne. Lisbeth Gruwez y voit une piste. Et si les enfants dessinaient dans l’espace plutôt que de danser ? Rapidement, le jazz s’invite dans le projet. John Coltrane, Max Roach. « On s’est rendu compte que les enfants bougeaient comme des notes de jazz. »
Derrière cette proposition ludique se cache une réflexion plus grave sur ce que le monde contemporain fait aux corps des enfants. « Avec TikTok, ils reproduisent beaucoup de mouvements déjà fabriqués. Je voulais leur rappeler que le mouvement est déjà en eux. » Sur scène, aucun adulte ne les accompagne. Lisbeth Gruwez leur fait confiance, entièrement. « Je voulais que ce soit leur monde. Qu’ils prennent leurs responsabilités et qu’ils règlent eux-mêmes les petits problèmes qui peuvent surgir pendant le spectacle. »
Après plus de soixante-dix représentations, l’aventure touche à sa fin. Les enfants ont grandi, et avec eux quelque chose s’est transformé. « Ils dansent merveilleusement bien maintenant », sourit Lisbeth. C’est la même tension qui traverse Tempest, celle qui court en filigrane dans toute l’œuvre de Voetvolk, entre liberté et maîtrise, entre l’instinct du premier jour et la précision que les années imposent.
Ce que la danse demande
Au fil de la conversation, la question de la durée revient. Pas celle des spectacles mais celle du métier. « Je crois que ce n’est pas un métier », dit-elle. « C’est plutôt une façon de vivre. On est un peu des nomades, mais aussi des éponges. Ce qu’on danse sur le plateau est un reflet de la société. » Vingt-cinq ans de plateau, un corps qui change, des créations qui trouvent leur public ou pas. L’endurance n’est pas d’abord physique, c’est la capacité à revenir travailler quand rien n’est évident, à ne pas se contenter de reproduire ce qui a déjà fonctionné.
Maarten Van Cauwenberghe, lui, revient sur le mot plaisir, celui de trouver la bonne fréquence, d’entendre le corps de Lisbeth répondre à ce qu’il a composé. Ce qu’ils partagent, au fond, c’est moins une vision commune de la danse qu’une même façon de travailler, lentement, par essais successifs, sans certitude préalable sur le résultat. Et toujours cette conviction que le suivant sera différent des précédents. « Les solos sont toujours importants pour revenir vers soi, mais aussi pour avancer » conclut Lisbeth Gruwez.
Tempest de Lisbeth Gruwez & Maarten Van Cauwenberghe
spectacle vu le 20 mars 2026 au théâtre de Vanves dans le cadre de la 28e édition du festival Artdanthé
du 10 mars au 3 avril 2026
Durée 50 mn
Tournée
27 et 28 juin 2026 au Festival Montpellier Danse
Conception Voetvolk
Chorégraphie et performance de Lisbeth Gruwez
Musique de Maarten Van Cauwenberghe
Lumières de Jan Maertens
Conception scénographique – ruimtevaarders
Construction scénographique – decoratelier KVS
Costumes d’Eli Verkeyn
Mentor en arts martiaux – Rob Gemmeke
Collaboration artistique – Christine Herman
Remerciements Francesca Chiodi Latini & Koen Tachelet
WASCO! de Voetvolk
Théâtre Jean Vilar dans le cadre du Festival Montpellier Danse
Les 3 & 4 juillet 2026
durée 50 min
Chorégraphie de Lisbeth Gruwez Conception sonore : Maarten Van Cauwenberghe
Danse - Lita Assam, Madeleine Camara, Yatho Claes Oussehmine, Lara Corrias, Lilith De Groof, Kymaisha Geduld, Gus Van Goethem, Martha Van Goethem, Lily Williams et Adriaan Winand
Assistance artistique – Victoria Rose Roy
Dramaturgie de Koen Haagdorens
Scénographie :deStef Stessel
Conception lumière de Dirk De Hooghe
Conception lumière et régisseur lumière – Ruben Wolfs
Coach des enfants – Elisa Goossens




