The body symphonic de Charlie Khalil Prince © Giuseppe Follachio
The body symphonic de Charlie Khalil Prince © Giuseppe Follachio

Les Rencontres à l’Échelle : Deux hommes, deux récits, une multitude de possibles

Alors que la 21e édition des Rencontres à l'Échelle touche à sa fin, le Théâtre Joliette accueillait deux artistes libanais, Nadim Bahsoun et Charlie Khalil Prince. Deux propositions très différentes qui explorent pourtant un même mouvement, celui du retour vers soi. Une soirée en diptyque où l'intime devient matière à raconter le monde.
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Sur le parvis du Théâtre Joliette, malgré le vent venu de la mer, le soleil harrsant de cette mi-juin est harrasant. À part quelques irréductibles, la plupart des festivaliers cherchent refuge dans le hall, en quête d’un peu de fraîcheur. Fait suffisamment rare pour être souligné, le public réuni ce soir est particulièrement bigarré et hétéroclite. Toutes les générations se côtoient pour découvrir la première création du performeur Nadim Bahsoun, récemment installé à Marseille.

Une maison pour retrouver le fil de l’histoire
C!S-TEM ERROR, le «H» dans mon nom n’est pas silencieux خَلَلْ فِي أَلْنِّظَام  …بِتْرِحْلَكْ مِشْوَار de Nadim Bahsoun © DR

Le spectacle suit sa quête des racines familiales dans le sud du Liban, autour de l’histoire de sa grand-mère Amina et de sa maison. Un sujet qui résonne pleinement avec l’esprit des Rencontres à l’Échelle et leur désir depuis plus de vingt ans d’ouvrir une fenêtre sur les cultures méditerranéennes. À travers ce récit intime se dessinent pourtant des questions universelles, comme le souvenir de l’enfance, le rapport à la terre des ancêtres, aux lieux qui façonnent les imaginaires autant que les goûts.

Dans un espace scénique en perpétuelle transformation, loin des cadres narratifs conventionnels, Nadim Bahsoun entreprend de reconstruire, au moins de manière mentale, cette maison qu’Amina avait achetée contre l’avis de son père et malgré les menaces de divorce de son mari. Qui voudrait acquérir une bâtisse à moitié détruite par la guerre et les incendies ? Pourtant, le désir de renouer avec son histoire l’emporte. Amina y investit toutes ses économies pour redonner vie à un lieu ravagé par les conflits et la colonisation. Une question traverse alors le spectacle comme un battement sourd. Tandis que les bombardements israéliens continuent de frapper le sud du Liban, cette maison est-elle encore debout aujourd’hui ?

Suivez le guide

Refusant toute linéarité, Nadim Bahsoun compose une œuvre kaléidoscopique. Par fragments successifs émergent l’histoire de sa grand-mère, celle de sa famille, celle de son pays et de son propre parcours. De l’origine de son nom à la recette du kammounet el-kebbeh, des odeurs d’épices aux déplacements forcés autant que violents imposés par les guerres, il nous entraîne dans cette maison rêvée qui devient le cœur battant de son identité.

Tout commence par la recherche d’un reportage montrant une femme de quatre-vingts ans, interrogée sur un ancien résistant persécuté par les colons français qui aurait vécu dans cette demeure. À partir de cette image lacunaire, Nadim Bahsoun remonte le fil de sa mémoire. Surgissent alors la figure d’Amina, les paysages de l’enfance, le village familial et les cicatrices laissées par l’histoire. Peu à peu, la quête d’une maison devient celle d’un ancrage. Entre héritage familial, identité queer et transmission, l’artiste fait émerger des formes de résistance discrètes où les gestes du quotidien, les recettes, les récits et le soin porté aux autres deviennent autant de manières de tenir face à l’effacement.

Le corps comme archive vivante
<em>The body symphonic</em> de Charlie Khalil Prince © Giuseppe Follachio
The body symphonic de Charlie Khalil Prince © Agnès Mellon

À peine le temps de respirer que Charlie Khalil Prince prend déjà le relais. Sans prononcer un mot, à peine quelques interjections, il raconte lui aussi une histoire de construction identitaire. Mais là où Nadim Bahsoun passe par le récit, lui choisit le corps et le son.

À travers le geste et la musique, l’artiste performeur interroge ce qui le constitue. Non pas son appartenance nationale ou géographique, mais les sons, les rythmes et les mouvements enfouis au plus profond de lui-même. Il les revisite avec une intensité rare, comme si chaque vibration et chaque déplacement participaient à la reconstruction d’une mémoire intime.

Le son comme une cartographie mémorielle

Le micro qu’il fait tournoyer autour de lui reproduit le souffle du vent. Des chants traditionnels surgissent. Puis un riff de guitare se répète, se superpose et sature progressivement l’espace. Chaque strate sonore, démultipliée grâce à un système de boucles, ajoute une nouvelle couche à cette cartographie intérieure. Celle d’un corps qui a connu l’exil, l’adaptation et l’enracinement ailleurs sans jamais renoncer à ce qu’il est.

Rejoint par le musicien Joss Turnbull, Charlie Khalil Prince poursuit cette réinvention de soi. Les mouvements oscillent entre fluidité et rupture. Certains gestes s’interrompent avant d’aboutir, d’autres déploient une puissance presque tellurique avant de s’élancer dans une longue enjambée. Entre douceur et brusquerie, il raconte une existence singulière qui rejoint peu à peu une expérience collective. Celle de tous ceux qui vivent sous occupation, résistent à l’uniformisation des pensées et cherchent, par leur seul corps, une forme d’émancipation.

Résister en se racontant

Créée en écho à un Liban traversé par les crises et les fractures, The Body Symphonic fait du corps un espace de confrontation autant que de reconstruction. Charlie Khalil Prince y fouille ses souvenirs, ses héritages et ses contradictions pour tenter de recomposer une identité en mouvement. Le passé n’y apparaît jamais comme un refuge nostalgique mais comme une matière vivante à transformer. Une manière, par le geste et la musique, de reprendre possession de soi face aux récits imposés.

À travers ces deux propositions, les Rencontres à l’Échelle rappellent combien le récit de soi peut devenir un acte politique. Chez Nadim Bahsoun comme chez Charlie Khalil Prince, regarder vers le passé, explorer son intériorité ou imaginer l’avenir relève du même geste. Celui qui consiste à résister à l’effacement pour continuer à exister, librement.

Envoyé spécial à Marseille

C!S-TEM ERROR, le «H» dans mon nom n’est pas silencieux خَلَلْ فِي أَلْنِّظَام  …بِتْرِحْلَكْ مِشْوَار de Nadim Bahsoun
création les 9 et 10 novembre 2025 au Budascoop dans le cadre du NEXT Festival

Théâtre de la Joliette dans le cadre des Rencontres à l’Échelle, Marseille
11 & 12 juin 2026
durée 1h30

Tournée
décembre 2026 au au Théâtre national Wallonie-Bruxelles

Direction artistique et Interprétation de Nadim Bahsoun
Création musicale de Marcos Vivaldi
Création lumière de Bia Kaysel
Scénographie de Ghida Bahsoun et Bia Kaysel
Collaboration artistique :deLynda Rahal
Soutien artistique – Krystel Khoury


The body symphonic de Charlie Khalil Prince
Théâtre Joliette dans le cadre des Rencontres à l’Échelle, Marseille
Le 12 juin 2026
durée 50 min

Tournée
27 juin 2026 au Festival Paisaje, Villamalea, Espagne
6 juillet 2026 au Festival Dissidanse, Bastia, France
28 juillet 2026 au PRIZRENFEST, Kosovo
26 août 2026 à Bassano del Grappa, Italie
18 septembre 2026 à Rosas, Bruxelles, Belgique
21 septembre 2026 au Dansstationen, Malmö, Suède
24 septembre 2026 NoorlandsOperan, Umea, Suède
30 septembre 2026 à The Place, Londres, Angleterre
2 octobre 2026 à La Briqueterie, Val-de-Marne, France
15 & 16 octobre 2026 au CODA Festival, Oslo, Norvège
20 novembre 2026 à Winterthur, Suisse
2 au 5 décembre 2026 au MAI, Montréal, Canada
9 décembre 2026 à The Citadel, Toronto, Canada

Chorégraphie et interprétation de Charlie Khalil Prince
Musique live de Charlie Khalil Prince et Joss Turnbull
Avec des échantillons et des enregistrements de la voix de Mouneer Saeed, Into The Silent Zone de Mustafa Said, extrait de Sextant de Stellar Banger.
Dramaturgie : Erin Hill
Conception lumière : Joe Levasseur
Direction Technique : Ariana Battaglia

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