HØPE d'Alessandro Sciarroni © Marc Domage

Icônes : Le Ballet de l’Opéra de Lyon et l’art du grand écart

En ouverture de saison, la maison dirigée par Richard Brunel joue les contrastes avec un diptyque imaginé par Cédric Andrieux. Face au blanc immaculé du mythique Dance de Lucinda Childs, Alessandro Sciarroni convoque, avec HØPE, jeans, santiags et chapeaux de cowboys. Deux univers aux antipodes réunis par un même plaisir, celui de danser.
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Dans l’intérieur noir imaginé par Jean Nouvel lors de la rénovation de l’Opéra au début des années 1990, Dance impose sa blancheur. Celle des costumes, bien sûr, mais aussi du sol quadrillé qui apparaît à l’écran. C’est par l’image que nous entrons dans cette pièce mythique créée en 1979.

Une silhouette immense apparaît sur le tulle d’avant-scène. Elle vient d’un autre temps, d’une autre représentation. Parfois, le geste filmé annonce celui qui va surgir sur le plateau. Ailleurs, les deux se superposent jusqu’à presque se confondre. Passé et présent jouent au miroir sans tain. Conçu à l’origine par Sol LeWitt et retourné à l’identique en 2016 par Marie-Hélène Rebois avec les danseurs du Ballet, le film prolonge les corps, les dédouble, brouille les repères et donne à l’ensemble une étrange profondeur de champ.

Le mouvement sans fin
Dance de Lucinda Childs © Marc Domage

La musique répétitive de Philip Glass entraîne les corps dans un mouvement qui semble ne jamais devoir s’arrêter. Une jambe se tend, un saut, une diagonale, une traversée. Les motifs filent à vive allure. Rarement un arrêt, sinon pour jouer le contraste avec un autre interprète, avant que la danse ne reprenne sa course. Les corps entrent, sortent, se croisent et parcourent le plateau sans jamais rompre la ligne.

La jeune génération du Ballet s’empare de cette partition sans rien céder à sa haute technicité. Tout est au cordeau, sans jamais paraître mécanique. Lorsque le groupe s’efface, un solo reprend la même grammaire. Les gestes se répètent, se déplacent, reviennent encore. Peu à peu, la répétition devient hypnotique et entraîne ailleurs.

Près d’un demi-siècle après sa création, Dance n’a rien perdu de sa densité ni de sa modernité. Le goût de Lucinda Childs pour les lignes, la géométrie et cette écriture minimaliste qui lui est propre continue d’emporter. Le temps paraît pourtant parfois s’étirer. Pour gagner encore en puissance aujourd’hui, la pièce mériterait peut-être d’être légèrement resserrée. Reste ce vertige lorsque l’image, la musique et les corps ne semblent plus faire qu’un.

La danse des cowboys et cowgirls

Face à cette rigueur immaculée, Alessandro Sciarroni joue les contradicteurs. Oubliés les académiques et les tenues de studio. Jeans, chemises à carreaux, chapeaux, santiags. Le Ballet presque au complet se retrouve sur scène, comme dans l’attente d’un rodéo ou d’un concours de danse qui tarde à commencer.

HØPE d’Alessandro Sciarroni © Marc Domage

La musique de Pere Jou et d’Aurora Bauzà s’installe lentement, portée par une basse lancinante. Un danseur semble traversé par le son. Son corps commence à bouger, quelques pas apparaissent, empruntés au folklore nord-américain. Le mouvement est doux, presque retenu, loin de l’imaginaire festif du western. Une danseuse le rejoint, puis un autre encore. Bientôt, ils seront une dizaine à se laisser porter par la rythmique et à reprendre les mêmes gestes.

Avec cette nouvelle création pour le Ballet de l’Opéra de Lyon, Alessandro Sciarroni continue de puiser dans le répertoire des danses populaires. Après la polka chinata de Save the Last Dance for Me et le schuhplattler de The Collection, il s’empare du two-step, danse de couple profondément liée à la culture country américaine. Le chorégraphe italien ne travestit pas la danse d’origine. Les pas demeurent, les rôles, eux, se redistribuent, et le genre lui s’efface. Hommes avec hommes, femmes avec femmes, les duos se forment, se défont et se recomposent.

Là où Dance avance au cordeau, HØPE prend son temps. Les deux pièces partagent pourtant un même goût pour la répétition et le geste repris jusqu’à l’envoûtement. Chez le chorégraphe italien, le mouvement se propage d’un corps à l’autre, gagne peu à peu le groupe et change de nature à mesure qu’il se répète. La transe est ailleurs, plus terrienne, plus collective.

Tous en piste

Peu à peu, ce qui appartenait encore à quelques-uns gagne le groupe. La cadence s’accélère, les rotations et les sauts se multiplient. Deux interprètes prennent les micros et mêlent leurs voix à la musique. La fête est là, mais Sciarroni se garde de céder à l’emballement. L’ivresse reste contenue, comme si le chorégraphe préférait le frémissement à l’explosion.

HØPE d’Alessandro Sciarroni © Marc Domage

C’est aussi ce qui laisse parfois HØPE au bord de l’étincelle que l’on attend. Mais dans un monde qui ne cesse d’accélérer, cette douceur et cette manière de laisser le mouvement advenir font du bien. Alessandro Sciarroni oblige à ralentir, à regarder les corps se chercher, se rejoindre et finalement faire groupe.

Difficile d’imaginer deux propositions plus éloignées pour ouvrir une saison. La chorégraphe américaine trace ses lignes avec une précision implacable et laisse la répétition conduire jusqu’à l’hypnose. Alessandro Sciarroni puise dans les danses populaires pour réunir les corps et retrouver le goût du collectif. Deux écritures, deux rythmes et, finalement, une même façon de bousculer notre perception du temps.


Icônes : Lucinda Childs – Alessandro Sciarroni
Opéra de Lyon
du 5 au 10 octobre 2026
durée 2h avec entracte

Tournée
25 au 29 novembre 2026 à La Villette en partenariat avec le Festival d’Automne à Paris


Dance de Lucinda Childs
pièce créée en 1979 pour 17 danseuses et danseurs

Musique de Philip Glass
Costumes d’A. Christina Giannini

avec les danseuses et danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon
Lumières de Beverly Emmons
Conception originale du film – Sol LeWitt
Réalisation du film 2016 – Marie-Hélène Rebois
Film tourné à l’identique du film original avec les interprètes du Ballet de l’Opéra de Lyon


HØPE d’Alessandro Sciarroni
création 2026 pour 24 danseuses et danseurs

avec les danseuses et danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon
Assistante à la chorégraphie – Elena Giannotti
Enseignant country line dance – Guillaume Richard
Enseignante-assistante country line dance – Noémie Blanchard
Musique de Pere Jou & Aurora Bauzà
Costumes d’Ettore Lombardi
Lumières de Sébastien Lefèvre

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