Attablé à la terrasse d’un café parisien, face à la Bastille, Loris Freeman achève une conversation avec Paul Van Mulder, l’auteur du texte qu’il joue en ce moment à la Manufacture des Abbesses. Lunettes noires vissées sur le nez, cheveux rasés court, visage taillé à la serpe, il émane de lui quelque chose de magnétique, nourri sans doute par tout ce qu’il a vécu. De la danse reste le maintien, du journalisme la curiosité, du métier d’acteur le goût de l’éclectisme. La rencontre se fait naturellement. Une complicité s’installe presque immédiatement et l’entretien formel laisse vite place à une conversation libre et spontanée.

Peu à peu se dessine un parcours fait de virages et d’étonnants détours. Les ballets en Allemagne, les reportages pour la télévision, la Libye en plein Printemps arabe, puis le théâtre, arrivé presque par hasard. Aucune de ces étapes ne semblait annoncer la suivante. Il a avancé au gré des rencontres et des occasions, attiré par ce qui bouscule et oblige à chercher ailleurs un nouvel équilibre. Une façon de vivre qui tient peut-être à deux moteurs. « Il y a deux choses qui me poussent, la peur que tout s’arrête et celle de ne pas vivre assez intensément. »
Des chaussons à la table de montage
Le théâtre est venu tard. Loris Freeman devient comédien en 2014, sans avoir jamais suivi de formation spécifique ni pris un cours d’art dramatique. Jusque-là, la danse a occupé une grande partie de son existence. Il commence le classique à neuf ans, dans le sud de la France, poursuit en sport-études puis à l’École de danse de l’Opéra de Paris, avant de partir en Allemagne. Hambourg, Wiesbaden, Düsseldorf. Pendant près de dix ans, son quotidien se partage entre studios, répétitions et spectacles. À vingt-six ans, son corps finit par dire stop. Une opération du dos met un terme à sa carrière.
Il ne regarde pourtant pas ces années avec nostalgie. « Tu passes huit heures par jour à te regarder dans un miroir, à regarder les moindres coins et recoins de ton corps, à essayer de faire en sorte que tout soit parfait. » Avec le recul, il décrit un univers terriblement égocentré. Surtout, quelque chose commençait à lui manquer. Le corps, seul outil pour raconter, ne lui suffisait plus.
De retour à Paris, il change complètement de décor. Direction l’INA, où il se forme au montage audiovisuel avec le documentaire en tête et l’envie, déjà, de passer un jour à la réalisation. Mais la suite ne sera pas celle qu’il avait imaginée.
Des studios aux checkpoints

Une amie qui travaille au service reportage de TF1 lui apprend qu’ils cherchent du monde et l’incite à envoyer son CV. Il s’exécute, sans vraiment croire que son parcours d’ancien danseur puisse intéresser une rédaction. Pourtant, il est engagé. Il y restera six ans, à réaliser des reportages pour les journaux de 13 heures et de 20 heures.
Certains le conduisent dans des zones de conflit, où il est envoyé à plusieurs reprises, sans pour autant se considérer comme reporter de guerre. Pendant le Printemps arabe, il part notamment en Libye. Pour rejoindre Benghazi depuis Le Caire, quatorze heures de voiture, des checkpoints à franchir, un gilet pare-balles sur le dos. « Je me dis que trois ans plus tôt, j’étais en collants en train de danser Le Lac des cygnes. »
Ce grand écart lui ressemble. Il parle d’une « vie de junkie », de ce besoin d’aller vers ce qui déstabilise pour retrouver son équilibre. « Dès que j’ai pu vivre des trucs qui me confrontaient au danger, j’y suis allé. » De ces missions, il revient avec une conscience plus aiguë de sa propre vulnérabilité et un autre regard sur le quotidien. Père de deux enfants, il se souvient surtout de la façon dont ces retours changeaient jusqu’à sa manière de leur parler. « Quand tu rentres de ce genre d’endroit, tu leur parles différemment. » Après avoir vu des réalités « plus grandes, plus fortes, plus dangereuses, plus sombres », certaines choses du quotidien ne pèsent simplement plus du même poids.
La scène, un nouveau cap
Le théâtre arrive, lui aussi, presque par accident. Loris Freeman connaît Clémentine Célarié depuis plusieurs années lorsqu’elle lui propose d’auditionner pour jouer à ses côtés dans 24 heures de la vie d’une femme, mis en scène par Steve Suissa. À l’époque, il est en CDI à TF1, installé dans une vie plutôt stable. Il passe l’audition, décroche le rôle et démissionne. À trente-quatre ans, sans avoir jamais pris un cours d’art dramatique, le voilà comédien.
Il comprend peu à peu ce que signifie arriver tard dans un métier où tant d’autres attendent déjà. « Personne ne t’attend, personne n’a besoin de toi. » Avoir quelques dispositions ne suffit pas. Il lui faut trouver sa place, travailler et provoquer les occasions. Quelques années plus tard, son agente lui conseille de chercher un projet dont il serait lui-même à l’origine. La phrase fait son chemin.
Un texte comme un miroir

Un ami, qui avait un temps envisagé de le monter, lui fait découvrir La Solitude d’un acteur de peep-show avant son entrée en scène, de Paul Van Mulder. Loris Freeman le lit et s’y reconnaît immédiatement. Pas tant dans l’univers du peep-show que dans ce qu’il raconte en creux. « Je me suis reconnu dans ce que ce texte racontait en filigrane. » L’isolement d’un homme étranger au monde qui l’entoure, la pression de la réussite, l’obligation de tenir, de rester à la hauteur. « C’est l’histoire d’un mec qui n’a pas le droit de déborder. » Chez cet ancien danseur, habitué très jeune à la discipline et à la performance, la phrase fait écho.
Très vite, il veut porter le texte au plateau. Il faudra pourtant trois ans pour que le projet prenne forme. Paul Van Mulder, qui avait jusque-là refusé plusieurs propositions, accepte finalement de lui céder les droits. « Je vous sens bien », lui dit l’auteur. Il faut ensuite trouver une salle, un metteur en scène et quelqu’un pour produire. Loris Freeman endosse alors une nouvelle casquette. Il monte une association, obtient la licence d’entrepreneur de spectacles vivants et va chercher des financements.
Sortir du cadre
Pour la mise en scène, il repense à Thierry Harcourt. Ils avaient échangé quelques années plus tôt, au moment de 24 heures de la vie d’une femme. Harcourt montait alors The Servant et le jeune comédien l’avait invité à venir le voir jouer, sans que la rencontre ait finalement lieu. Ils se recroisent un soir aux Bouffes Parisiens, après une représentation de La Veuve rusée de Goldoni, où le metteur en scène est cette fois sur les planches. Le lendemain, Loris lui propose de lire le texte de Paul Van Mulder. Il est intéressé, mais ne cache pas ses doutes sur la manière de le porter au plateau. Une franchise qui plaît immédiatement au comédien.
Le travail commence et les entraîne tous les deux sur des terrains moins familiers. « Je pense qu’on s’est sortis l’un l’autre de notre zone de confort. » Thierry Harcourt puise dans le parcours de son interprète pour construire le spectacle. Il le ramène notamment vers le mouvement, vers ce corps de danseur que Loris Freeman n’avait pas imaginé remettre ainsi en jeu, tout en cherchant quelque chose de la mise en danger éprouvée pendant ses années de reportage. « Il a eu une belle vision », reconnaît le comédien. Sur le plateau, les différentes lignes de son parcours finissent par se rejoindre.
Le vertige du plateau

Le seul-en-scène lui fait mesurer plus vivement encore ce qui distingue pour lui le théâtre de la danse. Lorsqu’il dansait, explique-t-il, il pouvait chercher à retrouver une sensation éprouvée la veille et tenter de la reproduire. Comme comédien, ce repère lui semble beaucoup plus fragile. « Si j’essaie de jouer aujourd’hui la même chose que j’ai jouée hier, je vais me planter, parce que mon intégrité, mon entièreté ne peuvent pas être les mêmes. » C’est là que se loge le vertige. Rien n’est jamais totalement acquis et chaque représentation oblige à revenir au présent.
Lorsqu’il regarde derrière lui, il parle d’ailleurs davantage de doutes que de regrets. Peut-être aurait-il pu arrêter la danse plus tôt, lorsque l’obsession ou la fierté le retenaient encore dans un endroit qui ne lui correspondait plus. Mais ce détour a aussi participé à construire la suite. « J’ai réussi à tisser un parcours de vie dans lequel je me reconnais. » Non pas une trajectoire de réussite, précise-t-il, mais une existence où toutes ces expériences peuvent désormais se conjuguer.
Toujours chercher le danger
Cette recherche traverse aussi les rôles. Lorsque Clémentine Célarié lui confie Pierre dans son adaptation de Pierre et Jean de Maupassant, il jubile devant un personnage dont il sait qu’il va le mettre en difficulté. Il y retrouve ce qu’il poursuit depuis longtemps, cette « quête de vérité » qui le pousse vers les endroits les moins confortables.
La série L’Opéra le ramène même à la danse après quinze années d’arrêt. Sans doublure, il doit remettre son corps au travail et retrouver physiquement quelque chose qu’il croyait derrière lui. Ce sont ces déplacements qui l’attirent, les endroits où il lui faut se remettre à l’épreuve.
Il ne romantise pas pour autant son métier. Tous les projets ne relèvent pas du désir absolu et il reconnaît sans détour qu’il faut parfois travailler » parce qu’il faut bouffer « . Mais lorsqu’un rôle lui offre ce qu’il cherche, il aime savoir qu’il ne pourra pas s’y installer tranquillement.
Créer un monde

La réalisation et la mise en scène restent quelque part dans sa tête. C’était déjà son désir lorsqu’il s’était formé à l’INA quinze ans plus tôt. Depuis, il a réalisé des clips pour sa femme, musicienne et chanteuse, ainsi que des courts-métrages. Pourtant, plus il avance comme acteur, moins il veut brûler les étapes.
Le métier d’interprète lui paraît désormais presque sacré. Il veut continuer à l’éprouver avant de passer de l’autre côté, attendre de se sentir suffisamment armé pour porter à son tour un projet. « Tu crées un monde », dit-il à propos de la mise en scène, avant de laisser sa phrase en suspens. Quelques cinéastes nourrissent aussi ses envies d’acteur, Christophe Honoré et François Ozon notamment, pour leurs écritures et leurs univers.
À la Manufacture des Abbesses, pour l’heure, toutes ses vies semblent s’être donné rendez-vous. Le danseur, le reporter et le comédien se retrouvent dans ce corps seul face au public. Après avoir longtemps changé de monde, Loris Freeman semble avoir trouvé dans cette solitude-là un endroit où les réunir.
La solitude d’un acteur de peep-show avant son entrée en scène de Paul Van Mulder
La manufacture des Abbesses
du 26 août au 10 octobre 2026
durée 1h10
Mise en scène de Thierry Harcourt assisté de Paloma Duchesne
Avec Loris Freeman
Musique originale d’Anne-Sophie Marien-Freeman & Jérémy Raux



