« On est un pôle de solidité hyper précaire »
Valérie Lafont, directrice de Lalanbik, centre de développement chorégraphique national – océan Indien – La Réunion
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Valérie Lafont : Je suis inquiète, pour notre secteur, mais plus largement pour la manière dont est menée la politique publique. Nous sommes à La Réunion, dans l’océan Indien, un petit caillou riche comparé à Madagascar, au Mozambique, à Maurice, aux Comores ou à Mayotte, avec qui nous travaillons. Nous sommes devenus un pôle de solidité pour cette partie du monde, mais un pôle de solidité hyper précaire. Si nous sommes fragilisés, les conséquences dépassent largement notre seul territoire. En même temps, je n’ai jamais été aussi convaincue de l’utilité de ce que nous faisons : rassembler, provoquer de la joie, de la réflexion, du courage, participer à l’émancipation des personnes, mais aussi contribuer pleinement à la vie économique du territoire. Je suis un peu entre ces deux états.
Concrètement, où en est Lalanbik aujourd’hui ?
Valérie Lafont : Notre histoire est particulière. Nous n’avons obtenu le label CDCN que le 5 novembre 2024. Quand je suis arrivée à La Réunion, fin 2019, c’était une toute petite association, avec 140 000 euros de budget et des partenaires qui n’étaient pas encore réunis autour de la table. En quelques années, nous avons réussi à associer l’État, la Région, le Département et la ville de Saint-Pierre. Nous sommes allés jusqu’à investir entre 80 000 et 90 000 euros par an en coproduction pour la danse. Une vraie montée en puissance. Mais depuis l’an dernier, le Département a supprimé une partie de son soutien à toutes les structures, ce qui représente pour nous une perte de 15 000 euros.
Cette année, pour le dispositif Danse en territoire, nous attendions 40 000 euros, nous n’en avons obtenu que 30 000. La ville de Saint-Pierre a voté sa subvention 2025 seulement en décembre, et celle de 2026 n’est toujours pas passée. Quant à la subvention de l’État, elle n’est arrivée qu’en juin. Nous nous retrouvons avec de véritables problèmes de trésorerie au moment même où nous sommes en pleine montée en puissance.
Comment fait-on face à ces retards, très concrètement ?
Valérie Lafont : Nous retardons certaines actions. Nous avons par exemple calé notre festival en novembre. Nous essayons aussi de négocier avec les banques, mais à La Réunion c’est très compliqué. Des découverts qui s’obtiendraient facilement en métropole nous sont refusés. Nous avons finalement obtenu un prêt personnel auprès d’une mécène et j’ai moi-même différé le versement de certains salaires de la direction pendant les mois les plus critiques. Mais les premiers à en subir les conséquences restent les artistes. Tant que les subventions ne sont pas versées, nous ne pouvons pas honorer les coproductions prévues.
Ce qui change aussi, c’est la confiance. Jusqu’à présent, je savais que les conventions finiraient par être honorées. Aujourd’hui, je sens que même cela peut être remis en cause. Et cette recherche permanente de financements complémentaires, notamment européens, mobilise énormément de temps, d’énergie… et de trésorerie.
Qu’est-ce qui permettrait de sortir de cette urgence permanente ?
Valérie Lafont : Il faudrait que les subventions prévues dans nos conventions soient systématiquement versées en début d’année. Ce qui m’a toujours frappée, c’est qu’une structure labellisée, conventionnée, doive sans cesse prouver sa capacité à remplir sa mission. Nous rendons des comptes avant, pendant et après, ce qui mobilise une énergie considérable, y compris du côté des agents publics qui suivent nos dossiers. Il faudrait retrouver une forme de confiance. Le fonctionnement d’un lieu comme le nôtre est inscrit dans une convention pluriannuelle. On pourrait donc verser les financements prévus, puis vérifier en fin d’année que les engagements ont bien été tenus.
Un CDCN, et plus encore en Outre-mer, quelles spécificités cela recouvre-t-il ?
Valérie Lafont : Un CDCN n’est pas dirigé par un artiste en activité contrairement à un CCN. Notre mission est d’accompagner le développement chorégraphique d’un territoire dans toute la diversité de ses esthétiques, de soutenir les artistes, mais aussi de favoriser la rencontre entre les œuvres et les populations, plutôt que de porter une seule compagnie.
À La Réunion, une question m’a frappée dès mon arrivée : l’héritage colonial continue de hiérarchiser les cultures, comme si seule la danse venue d’Europe était encore pleinement légitime. Des pratiques comme le maloya, certes rituelles, familiales, sont reléguées au champ amateur parfois même considérées comme folkloriques ; elles sont pourtant de véritables danses, profondément ancrées dans la société réunionnaise et moteur de sa culture. Notre rôle consiste à leur faire une place et à rendre perméable la création contemporaine que nous accompagnons dans sa diversité. Nous avons également créé le réseau IOCAN (Indian Ocean Choreographic Arts Network), qui réunit notamment Iodine/Kinani au Mozambique, le festival Mitsaka à Madagascar, SR Dance – festival SAGAM à Maurice, Le Royaume des Fleurs à Mayotte, Tché-Za School aux Comores et Mae Culture au Kenya, afin de structurer les échanges chorégraphiques dans l’océan Indien et de faire de la coopération, une force.
La question de la mobilité semble centrale pour un territoire insulaire comme le vôtre ?
Valérie Lafont : Complètement, et elle n’est jamais réellement prise en compte. Nous sommes un caillou au milieu de l’océan. Le moindre échange suppose de prendre l’avion, ce qui coûte cher en argent, en temps et en énergie. Même lorsque les institutions nationales nous invitent, les défraiements sont souvent calculés comme pour quelqu’un qui viendrait de Lille. Les fonds de mobilité existants restent anecdotiques et doivent être sollicités projet par projet. Je pense qu’il devrait exister une ligne budgétaire automatique dédiée à la mobilité dans la subvention des labels ultramarins. Les labels d’Outre-mer ne sont pas nombreux, ce ne serait pas une enveloppe colossale. À force de devoir re-déposer des demandes pour chaque déplacement, les calendriers deviennent extrêmement difficiles à tenir.
Le Kilomètre de danse, que vous avez maintenu malgré des coupes sur son financement, dit-il quelque chose de cette spécificité ?
Valérie Lafont : Oui, parce qu’il dit beaucoup de notre rôle. Les financements de ce dispositif national ont été réduits, mais nous avons choisi de maintenir l’événement en trouvant d’autres ressources. En quelques jours, nous avons réuni près de 8 000 participants, un public extrêmement divers. Un dimanche soir, sur le front de mer, habituellement désert, les bars étaient pleins, les vendeurs de glaces aussi, toute la ville dansait. Cela montre que nos lieux ne produisent pas seulement des spectacles. Ils créent du lien, rendent les villes plus vivantes et participent pleinement à leur économie.
Je crois que nous sommes, potentiellement, de grands pacificateurs. Mais je pense aussi que nous n’avons toujours pas, en France, une vision réellement démocratique de la culture. On continue trop souvent à la considérer comme un privilège, presque comme un fait du prince, un petit joyau dont on pourrait se passer, alors qu’elle est tout le contraire.
Nous avons, nous aussi, une responsabilité. Les lieux doivent continuer à s’ouvrir, accueillir davantage la diversité des pratiques et accepter de remettre en question certains de leurs propres critères. Mais cette responsabilité est collective. Les élus ne construisent pas seuls une politique culturelle. Elle repose aussi sur les agents des collectivités et de l’État, sur les professionnels de la culture, les journalistes et, plus largement, sur toute la société civile. C’est en renforçant ces liens de confiance entre tous ces acteurs que la culture pourra pleinement jouer son rôle démocratique.