« Aujourd’hui, faire de l’art, c’est comme jouer au poker »
Phia Ménard, directrice de la compagnie Non Nova, à Nantes
Le dégel vient d’être annoncé. Quel est votre état d’esprit ?
Phia Ménard : Une victoire est toujours bonne à prendre. Mais je suis aussi sensible à un certain agacement. Les divergences entre lieux et compagnies sur ce que doit être le service public de la culture existent depuis longtemps. Je vois aussi le désarroi qui s’exprime un peu partout, entre ceux qui parlent d’artistes nantis venus sauver vingt-huit maisons et ceux qui dénoncent l’absence de démocratie au sein même de ces lieux. Cette victoire est réelle, mais je crains qu’elle ne finisse par être payée, une fois de plus, par les compagnies. Je crois que l’exception culturelle, telle qu’on l’a connue, est morte. Aujourd’hui, nous sommes comme face à un feu de forêt. On ne sait plus où l’incendie frappera ensuite.
Concrètement, comment ces coupes ont-elles touché votre compagnie ?
Phia Ménard : D’abord par des suppressions de contrats, pour des artistes, des techniciens et des équipes administratives. Nous avons longtemps essayé de préserver tous les postes permanents, jusqu’aux coupes décidées par la Région Pays de la Loire à la fin de 2024. Notre conventionnement régional représentait 40 000 euros. Le 24 novembre, on nous annonce leur disparition, en toute fin d’exercice, sans aucune marge de manœuvre. Nous avons dû mettre en pause un projet de création, Femmes des ruines, pour monter en quelques mois une forme beaucoup plus légère, Nocturne Parade. C’était un pari. Nous avons misé sur une pièce moins coûteuse à transporter et à monter, en espérant qu’elle puisse convaincre davantage les lieux. Cette fois, nous avons gagné. Mais c’est précisément ce qui me paraît insupportable aujourd’hui. Devoir jouer au poker pour continuer à faire de l’art.
Cette logique de la légèreté imposée touche-t-elle tout le secteur ?
Phia Ménard : Elle est bien antérieure aux coupes récentes. Cela fait une dizaine d’années que les choses se dégradent. Les négociations avec les lieux ne portent plus seulement sur la coproduction, mais aussi sur le poids des décors ou la durée des montages devenus trop coûteux. Il y a davantage de compagnies, davantage de projets, tandis que les lieux disposent de moins en moins de moyens. Leur marge artistique s’est considérablement réduite. Pour monter un spectacle comme Femmes des ruines, il me faut aujourd’hui réunir une quinzaine, parfois une vingtaine de coproducteurs. Réunir le financement relève déjà de l’exploit. Ensuite, il faut encore assurer la diffusion, avec une charge de travail devenue intenable pour les équipes. Être une compagnie inclassable, à la croisée du théâtre, de la danse et du cirque, n’a jamais facilité les choses. Les financements restent organisés par disciplines.
Qu’est-ce que cela signifie, très concrètement, pour l’organisation de la compagnie ?
Phia Ménard : Nous avons fait un bond de quinze ans en arrière. Nous comptions cinq postes permanents : trois au bureau, une personne à la régie générale et moi. Aujourd’hui, ma co-directrice, Claire Massonnet, avec qui je dirige la compagnie depuis vingt-cinq ans, assure quasiment seule l’administration, la production, la communication et la comptabilité. La Région ne nous laisse plus aucun espace de dialogue. À l’inverse, le département de Loire-Atlantique essaie sincèrement de maintenir son soutien, même s’il n’en a plus les moyens. Aujourd’hui, la compagnie tient grâce aux ventes de spectacles, qui représentent environ 60 % de notre budget, contre 40 % de subventions, ainsi qu’au soutien de la Ville de Nantes et de l’État.
Et du côté de l’État ?
Phia Ménard – J’ai passé mon oral de re-conventionnement il y a près de deux mois et je n’ai toujours aucune réponse. C’est une première. Nous sommes pourtant l’une des compagnies qui tournent le plus en France. Si ce silence se prolonge, je vois déjà le signe d’une baisse à venir. Nous espérons ré-embaucher une personne à la production, mais tout dépendra de cette décision. Si les moyens diminuent, ce sera une non-embauche supplémentaire et plusieurs projets qui seront remis en cause.*
La mobilisation autour des vingt-huit lieux a-t-elle permis de rendre visible ce qui se jouait aussi du côté des compagnies ?
Phia Ménard : Je le pense sincèrement. L’attaque contre les vingt-huit lieux a rappelé qu’en dessous, la situation est plus fragile encore : pertes d’emplois, de l’intermittence, changement d’orientation professionnelle et compagnies en souffrance. Cette victoire pourrait aussi nous endormir. Pour être honnête, je crois assez peu à ce qui sera réellement engagé à la rentrée. C’est pourquoi j’invite les artistes à franchir une étape souvent négligée, celle de la syndicalisation. Le Syndeac a cette force de réunir dans un même cadre les directions des lieux et les directions des compagnies. Ce que nous avons obtenu pour les vingt-huit scènes peut aussi se gagner ailleurs, mais il faudra poursuivre le combat, d’autant plus à l’approche d’une échéance électorale décisive.
Que peuvent faire les artistes face à ce rapport de force ?
Phia Ménard : Ne jamais oublier que notre force réside dans la fiction, la poésie et notre capacité à transformer le langage. Il faut investir pleinement le terrain politique, devenir un lobby aussi déterminé que ceux auxquels nous faisons face et cesser d’attendre qu’une personnalité providentielle mène le combat à notre place. C’est cette attente qui nous affaiblit. La prise de parole collective dans la Cour d’honneur, portée notamment par Julien Gosselin, Rébecca Chaillon et Céline Champinot, a montré qu’en agissant, en convainquant et en fédérant, on pouvait obtenir des résultats. Pour ma part, je me suis engagée en soutenant la candidature de La France insoumise. Je ne partage pas tout, mais je crois à un programme et à la possibilité de changer les choses. Aujourd’hui, je préfère l’action au commentaire.
* l’entretien a eu lieu avant le 30 juillet 2026, date à laquelle La Cie Non Nova a appris par la Drac Pays de Loire son reconventionnellement.



