Cyril Le Grix © Jénia Filatova

Un secteur en crise – Épisode 23 : Cyril Le Grix

Le gel des crédits aura servi d'électrochoc. Pour le président du Syndicat national des metteurs en scène, il a surtout révélé une crise plus profonde, qui fragilise depuis plusieurs années les équipes artistiques et réduit leurs marges de création. Au-delà de l'urgence, il appelle à repenser durablement le financement du spectacle vivant et à redonner un cap à la politique culturelle.
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« Le dégel annoncé ne résout pas la question de la création »

Cyril Le Grix, président du SNMS (Syndicat national des metteurs en scène), metteur en scène au sein de la Cie 10 80, implantée en Normandie
Quel est votre état d’esprit après l’annonce du dégel des crédits ?

Cyril Le Grix : Le dégel était indispensable. Ce qui s’est passé avec les vingt-huit structures était extrêmement inquiétant. Voir l’État revenir sur sa parole en cours d’année envoyait un signal très grave. Mais il ne faut pas croire que cela règle le problème. Les vingt-huit établissements n’étaient que la partie visible de l’iceberg. Depuis cinq ans, les coupes fragilisent progressivement la création.

Le FONPEPS a été divisé par trois, le Pass Culture a été réduit d’un tiers (92 millions en 2024 à 62 millions en 2026), entraînant l’annulation de nombreuses représentations scolaires et donc une baisse du nombre d’heures travaillées pour beaucoup d’intermittents. Le gouvernement a sans doute reculé parce que les responsables politiques ont élevé la voix. Maintenant, nous attendons les lettres de cadrage pour 2027, qui risquent d’être particulièrement sévères. Le dégel ne remet pas en cause cette tendance de fond.

Concrètement, comment cette crise se traduit-elle aujourd’hui pour les équipes artistiques ?

Cyril Le Grix : Ce qui disparaît peu à peu, c’est le disponible artistique des établissements. C’est lui qui permet d’accompagner les créations. Il y a encore quelques années, les coproductions atteignaient fréquemment 20 000 à 40 000 euros. Aujourd’hui, on tourne souvent autour de 5 000 euros, quand il y en a. Les équipes artistiques sont prises dans une contradiction permanente. Les interprètes peuvent continuer à être rémunérés lorsque les spectacles tournent, mais les metteurs en scène, scénographes, créateurs lumière ou son ne sont payés qu’au moment de la création.

Notre système nous oblige donc à créer sans cesse pour continuer à exercer nos métiers. Mais, dans le même temps, chaque nouvelle création demande d’aller chercher toujours davantage de financements, de plus en plus dispersés. À cela s’ajoute une baisse continue du nombre de représentations, qui réduit les possibilités de diffusion et accentue l’embouteillage des programmations.

Beaucoup de jeunes compagnies avaient trouvé dans le Pass Culture un moyen de développer un travail sur les territoires tout en soutenant leurs créations. Là aussi, cette ressource s’est fortement réduite. C’est une course permanente qui devient extrêmement difficile à soutenir et nourrit une véritable angoisse au sein des équipes artistiques.

Le SNMS a commandé une étude sur de nouvelles sources de financement. Que propose-t-elle ?

Cyril Le Grix : À l’issue de nos Assises nationales, nous avons demandé à Jean-François Marguerin de conduire une étude indépendante sur les ressources complémentaires qui pourraient être mobilisées au profit des équipes artistiques et des compagnies qui les portent. Ce n’est pas un programme clé en main ni une revendication officielle du syndicat. Nous souhaitions mettre un travail documenté à la disposition de toute la profession pour nourrir la réflexion collective. Sa principale proposition consiste à élargir la taxe sur la billetterie qui, aujourd’hui, ne concerne que le théâtre privé.

L’idée serait de l’étendre au secteur subventionné, mais surtout à des structures qui emploient des intermittents sans contribuer à ce mécanisme, comme les parcs à thème. L’étude s’inspire de la logique du CNC, où les productions étrangères diffusées dans les salles françaises sont soumises à la taxe sur la billetterie afin d’alimenter le financement du cinéma français. Il s’agirait de transposer ce principe de redistribution au spectacle vivant afin que les activités qui bénéficient, elles aussi, du travail des intermittents contribuent davantage au financement de la création. Cette piste permettrait de générer 35 millions d’euros de recettes.

Elle envisage également une taxe en zone festivalière, appliquée à la restauration et à l’hébergement dans des villes comme Avignon. À raison d’une douzaine de centimes prélevés sur un repas de 30 euros, le produit cumulé permettrait de dégager une somme de près de 20 millions d’euros. Enfin, elle propose l’extension du 1 % artistique, en y ajoutant 0,5 % pour animer l’espace public, ce qui apporterait 12,5 millions supplémentaires.

Ces trois pistes cumulées représentent 67,5 millions d’euros qui pourraient être destinés à la création et à la diffusion, soit un montant comparable à celui que l’État consacre aujourd’hui à l’ensemble des compagnies subventionnées, toutes disciplines confondues. Elle ouvre enfin d’autres pistes, notamment pour faciliter le mécénat des PME et des très petites entreprises, aujourd’hui encore peu mobilisées.

Qu’est-ce qui empêcherait aujourd’hui la mise en œuvre d’un tel dispositif ?

Cyril Le Grix : D’abord, une question de volonté politique. Ensuite, il faudrait convaincre les restaurateurs et les hôteliers concernés. Dès qu’on parle d’une taxe, même minime, les discussions deviennent compliquées. Pourtant, l’argument est assez limpide. Les commerçants réalisent une part considérable de leur chiffre d’affaires grâce à des événements comme le Festival d’Avignon. Quelques centimes sur un repas ou un hébergement auraient finalement bien moins de conséquences que la disparition d’un festival de cette ampleur.

Au fond, la crise est-elle d’abord financière ou politique ?

Cyril Le Grix : Le premier problème est une crise du sens. La véritable question est celle de la place que notre société souhaite accorder à la culture et à l’art. Toutes les réformes économiques imaginables resteront fragiles tant que le pouvoir politique ne donnera pas une direction claire à sa politique culturelle. Nous défendons avec l’intersyndicale le passage du budget de la Culture à 1 % du budget de l’État, mais il faut aussi que cette ambition devienne compréhensible pour l’ensemble de la population.

Beaucoup d’artistes ont aujourd’hui le sentiment que leur engagement n’est plus reconnu, voire que leur travail est parfois perçu comme celui de privilégiés. L’État doit redonner un sens à sa politique culturelle : la question n’est pas de savoir combien coûte la culture, mais de réaffirmer ce qu’elle coûterait à la société de ne plus la soutenir.

Vous restez convaincu que le travail artistique peut encore transformer un territoire. Pourquoi ?

Cyril Le Grix : Parce que c’est là que nous constatons les effets les plus concrets de l’action de la culture. Lorsque des artistes s’inscrivent durablement dans un territoire, la relation avec les habitants change profondément. À grande échelle, on peut avoir le sentiment que tout se délite. Mais lorsqu’on observe ce qui se passe au plus près d’un territoire, les effets de la création deviennent très tangibles. C’est un peu comme en physique : les phénomènes ne s’observent pas de la même manière selon l’échelle à laquelle on les regarde.

L’exemple du Nouveau Théâtre Populaire est très parlant. Le festival, créé il y a dix-huit ans près d’Angers, a perdu sa subvention, qui représentait 20 % de son budget, lorsque la région Pays de la Loire a décidé de supprimer son soutien. Plusieurs communes voisines, y compris des maires qui n’appartenaient pas à l’opposition régionale, se sont cotisées pour compenser cette perte. Cela montre à quel point un projet artistique peut devenir un bien commun lorsqu’il s’enracine durablement dans un territoire.

J’ai vécu une expérience comparable en Normandie avec Terra Migra, un projet de territoire mené pendant deux ans sur la Communauté de communes du pays de Falaise, avec une classe art-danse, une chorale, une école de musique et des habitants autour de la question des migrations, dans un territoire rural où le Rassemblement national dépasse parfois les 50 % des suffrages. Ces expériences montrent que la médiation directe entre artistes et habitants constitue sans doute l’une des pistes les plus prometteuses pour renouer avec celles et ceux qui ne fréquentent pas spontanément les lieux culturels. La permanence artistique me paraît aujourd’hui une piste essentielle.

Au fond, cette idée n’a rien de nouveau. En 1924, lorsque Jacques Copeau quitte Paris pour la Bourgogne afin d’expérimenter un théâtre plus proche des gens, il s’engage dans une aventure qui a profondément influencé le théâtre français contemporain. Ce sont ces types d’expériences qui peuvent participer à la reconstruction d’une véritable politique culturelle renouvelée.

Pour vous, est-ce que finalement la coopération n’est pas le maître mot pour sortir de cette crise ?

Cyril Le Grix : Certainement, notamment parce qu’elle nous manque encore. Entre les syndicats, les institutions, les artistes, les structures, le secteur subventionné et le secteur privé, nous avons besoin de davantage de dialogue. Nous évoluons dans un milieu qui reste souvent très conservateur dans ses habitudes alors même qu’il est soumis à une logique économique extrêmement libérale. Nous devons apprendre à mieux regarder notre propre fonctionnement. Coopérer ne signifie pas uniformiser les modèles ni effacer les différences entre les secteurs. Cela signifie réfléchir ensemble aux solutions dont chacun a besoin. Réfléchir ensemble est déjà une manière de coopérer. Cela ne signifie pas uniformiser les modèles ni confondre les missions du théâtre subventionné et du théâtre privé, mais comprendre les besoins propres à chacun. C’est sans doute l’un des défis les plus importants auxquels le spectacle vivant est aujourd’hui confronté.


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