Léonora Miano © Fabio Audi

Léonora Miano : « Il faut imaginer des possibles lumineux »

Avec Redemption Song, la relation entre la France et l’Afrique devient une histoire de couple, intime et politique, traversée par des siècles de violence. Pour sa première mise en scène, l’écrivaine choisit l’ironie, la musique et le divertissement pour raconter autrement cette histoire commune et imaginer ce qui pourrait encore la transformer.
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L’écriture vous accompagne depuis l’enfance. D’où vient cette nécessité ?

Léonora Miano : J’ai découvert très tôt que l’écriture me permettait de m’exprimer. J’avais huit ans, quelque chose à dire et personne ne voulait m’écouter. Je l’ai couché sur le papier et j’y ai trouvé une liberté que je n’ai jamais cessé de rechercher. La poésie est venue d’abord, puis la fiction. Mon premier roman est né à seize ans, à la suite d’un choc émotionnel puissant.

J’ai gardé cette spontanéité, ce plaisir de la petite fille qui a commencé avant d’avoir une culture littéraire, avant de rencontrer ces « statues du Commandeur » qui peuvent nous inhiber. Pouvoir s’exprimer sans être interrompue, faire sortir de soi ce que les autres ne veulent pas recevoir mais que l’on a besoin de livrer, tout est parti de là.

Le théâtre est arrivé plus tard. Comment s’est-il imposé ?
© Sylvain Duffard

Léonora Miano : Le théâtre n’est pas entré dans mon travail en tant que tel. Je passe du roman à l’essai, de la chanson à la poésie, même si j’en fais moins aujourd’hui. Pour la scène, il s’agit surtout de dire. J’ai commencé avec des textes que je portais moi-même au plateau, souvent accompagnée de musique.

Les histoires me viennent avec leur forme. Ce n’est pas vraiment moi qui décide, elles s’imposent avec leur propre structure. Certaines demandent à être dites de manière immédiate, frontale, et deviennent parfois des pièces. Je n’ai pourtant jamais eu l’intention de faire du théâtre. Ce qui m’importe, c’est de raconter des histoires et le spectacle me passionne. Les deux finissent naturellement par se rencontrer sur scène.

Qu’est-ce qui nourrit votre écriture ?

Léonora Miano : La vie, la politique, les grandes questions de société. J’ai beaucoup écrit pour tenter de répondre à des interrogations que je convertissais en personnages. Mes premiers romans sont nés ainsi. Ce travail permet de comprendre un peu mieux les choses, ou du moins d’approcher quelques réponses.

Je m’intéresse aussi au sens caché des choses. Il y a chez moi une part métaphysique. C’est finalement la condition humaine qui m’inspire avant tout. Cela traverse cette pièce, où se mêlent politique, spiritualité et rapports affectifs puissants.

Avec Redemption Song, vous revenez à une question qui traverse votre œuvre, la relation entre la France et l’Afrique anciennement colonisée. Pourquoi l’aborder au théâtre ?

Léonora Miano : J’ai eu envie de l’aborder par les affects plutôt que directement par la politique, les questions mémorielles ou l’esclavage. Cette relation n’est pas complètement rationnelle. Elle est traversée, de part et d’autre, par des sentiments puissants. Le meilleur moyen de les explorer était de convertir ces deux grandes régions du monde en personnages.

Un roman aurait pu rendre la chose légèrement abstraite. Le plateau apporte à cette métaphore une incarnation nécessaire. Au premier degré, chacun peut se reconnaître dans cette histoire de couple un peu dysfonctionnelle. Il devient ensuite intéressant d’imaginer que tout ce qui se joue sur le plan affectif peut être transposé en enjeu politique.

Dans la pièce, l’Afrique est une femme riche et la France un homme qui vit à ses dépens. Comment cette image vous est-elle venue ?
© Sylvain Duffard

Léonora Miano : Elle vient d’une phrase de Jacques Chirac, à la fin de sa vie. Dans une interview, il dit quelque chose d’énorme. Il rappelle que tout l’argent qui se trouve dans notre porte-monnaie vient de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique.

Je me suis alors demandé comment représenter cela. Si la France a toujours été comme un homme vivant au crochet de sa femme, une femme qui s’en aperçoit mais laisse faire, à quoi ressemble leur vie commune ? C’est ainsi qu’est né ce couple et sa manière d’habiter une situation profondément déséquilibrée.

Vous mettez pour la première fois vous-même votre texte en scène. Pourquoi maintenant ?

Léonora Miano : J’ai eu envie, pour une fois, de voir au plateau la représentation que je me faisais moi-même de l’histoire. Les metteurs en scène qui ont monté mes pièces m’ont fait l’amitié de les porter, mais c’était toujours leur interprétation. Je reconnaissais l’histoire tout en me sentant parfois un peu étrangère à la manière dont elle était proposée. Cette fois, j’ai souhaité être la première à dire comment je la voyais.

Nous saisissons ce couple à un moment de son parcours. Madame est fortunée. Monsieur jouit d’un statut social élevé parce qu’il vit auprès d’elle, alors qu’il lui a fait toutes sortes d’infidélités, et pire encore. Il va commettre un nouvel impair, assez grave puisqu’il touche à quelque chose de presque sacré pour son épouse. Reste à savoir si, cette fois encore, elle lui pardonnera.

La musique accompagne depuis longtemps votre écriture. Qu’y cherchez-vous ?

Léonora Miano : J’écoute de la musique en permanence et j’ai des goûts extrêmement éclectiques. Je suis un être composite. Dans la pièce, je peux aussi bien convoquer le rock que la variété. Je n’ai pas envie de choisir entre mes amours.

La musique me permet de travailler le phrasé des personnages et d’en trouver les rythmes. Le jazz, en particulier, m’a appris à structurer mes textes. Lors de mes premiers écrits, je prenais alors des cours de chant et pratiquais le jazz vocal. J’ai trouvé dans la structure des standards une manière d’aborder le travail littéraire. La musique reste pour moi l’art le plus élevé. Elle m’apporte des structures autant que des atmosphères.

Dans Redemption Song, vos personnages se mettent aussi à chanter. Pourquoi ?
© Sylvain Duffard

Léonora Miano : Lorsqu’ils sont en proie à des émotions fortes, souvent inavouées, lorsqu’ils veulent exprimer les sentiments profonds qu’ils éprouvent pour l’autre sans les lui avouer, ils le font en chanson. Cela m’a semblé naturel.

Je me suis pourtant beaucoup interrogée sur ce choix, y compris avec les interprètes, parce que tout le monde ne le trouve pas évident. J’ai sans doute transgressé quelques habitudes, mais la scène reste un lieu de liberté. J’accepte de ne pas être comprise tout le temps. Cette idée me vient d’Édouard Glissant et de son « droit à l’opacité ». Nous pouvons proposer des choses que les gens ne cernent pas complètement. Ils en font ensuite ce qu’ils désirent, selon qui ils sont et leur perception du monde. Cela me convient très bien.

Vous convoquez le cabaret, le chant et des références très populaires. Aviez-vous envie de bousculer les formes ?

Léonora Miano : Je ne l’ai même pas conscientisé ainsi. J’ai simplement voulu faire, avec des sujets qui ne le sont pas, quelque chose de divertissant. J’arrive au théâtre avec des références très pop. Pour imaginer l’environnement familial et social des personnages, je me suis beaucoup référée à des séries que nous connaissons tous, comme Dallas ou Dynastie. Des gens très fortunés vivent dans de grandes maisons et traversent des problèmes amoureux, amicaux ou professionnels absolument dingues. Cela a beaucoup nourri l’univers de la pièce.

Comment avez-vous choisi les interprètes ?

Léonora Miano : J’ai choisi essentiellement des comédiens dont je suis fan, que j’ai beaucoup vus travailler et pour lesquels j’ai eu un coup de cœur. Je les voyais vraiment dans ces personnages et je ne me suis trompée pour aucun. Ils sont tous à leur place.

Francis et Farah, qui incarnent la France et l’Afrique, se connaissent un peu dans la vie. Cela ajoute à leur complicité. Ils travaillent avec beaucoup d’aisance ensemble et nous offrent un très beau couple.

À quelques jours de la première, comment regardez-vous votre texte prendre vie ?
© Sylvain Duffard

Léonora Miano : Avec beaucoup de joie. Je suis très contente. Les dernières répétitions étaient déjà très satisfaisantes pour moi. En tant que spectatrice, je trouve le résultat réjouissant et je m’amuse beaucoup.

Je pense que nous avons réussi à construire quelque chose d’agréable, mais aussi de fort, parfois intense, à partir d’un matériau assez aride. Si l’on regarde froidement cette histoire, il n’est pas si facile d’en faire un divertissement.

Le plaisir et l’amusement étaient-ils déjà présents dans l’écriture ?

Léonora Miano : Beaucoup, parce que j’ai décidé d’aborder tout cela avec ironie. Je suis partie d’une pratique sociale ouest-africaine appelée la « parenté à plaisanterie ». Elle permet à des groupes longtemps en conflit, qui savent qu’ils auront toujours à se côtoyer, de désamorcer par l’humour leurs contentieux historiques.

La pièce n’est pas une grosse rigolade. Il faut aimer un humour un peu britannique, le sarcasme et l’ironie. Mais je crois que ni les Français ni les Africains ne souhaitent la rupture de cette relation, même si elle est difficile et parfois douloureuse. Ils ont intérêt à trouver une manière de résoudre les conflits qui permette aussi un peu de légèreté, puisqu’ils vont continuer à vivre ensemble.

Nous sommes même entrés dans la chair les uns des autres. Nous ne serons plus jamais séparés. La séparation serait, de part et d’autre, une automutilation. Il faut donc trouver une manière de parler des choses douloureuses et de ce qu’il reste encore à dépasser. L’ironie peut être une bonne façon de le faire.

Cette volonté de rire de l’histoire se heurte pourtant aux crispations politiques actuelles.

Léonora Miano : Ces tournants politiques touchent le monde entier. L’extrême droite, les identitarismes forcenés peuvent atteindre l’Afrique aussi. Une angoisse face à l’avenir crée peut-être cela. Rire de nos histoires n’a donc rien d’évident et, d’ailleurs, nous n’en rions pas seulement. C’est une étape.

La question de fond demeure. Comment imaginer des possibles lumineux pour une histoire qui a mal commencé ? C’est aussi pour cela que j’ai choisi un couple. Une femme, l’Afrique, s’éprend puissamment d’un homme qui l’a violentée. Lorsque nous la rencontrons, elle n’en est plus exactement là, mais nous savons ce qui s’est passé. Du côté de l’homme, il s’agit d’être venu abuser de quelqu’un puis de découvrir que cette personne est désormais nécessaire, indispensable, que la vie sans elle n’est plus envisageable.

Comment imaginer alors la suite de cette histoire ?
© Sylvain Duffard

Léonora Miano : Comment atteindre un autre versant, où les heures sombres sont vraiment confiées au passé et où l’on écrit de nouvelles pages sans se référer sans cesse à ce capital de douleur ? Tenter de l’imaginer, c’est déjà se donner la possibilité de le faire advenir.

Si l’on renonce à l’imaginer, on se condamne à ce que cela n’existe jamais. Pour parvenir à un moment de l’histoire où les deux parties peuvent vivre en harmonie, il faut d’abord le concevoir, s’autoriser à le penser et admettre qu’il y a de soi chez l’autre, et inversement. C’est ce que je crois profondément. Je ne regarde jamais les Français comme des étrangers. Ce sont les miens.


Redemption Song de Léonora Miano
La Colline – théâtre national, Paris
Du 18 septembre au 11 octobre 2026
durée 2h20

Mise en scène de Léonora Miano
Avec Ayouba Ali, Astrid Bayiha, Alvie Bitemo, Cyril Gueï, Kader Lassina Touré, Ysanis Padonou, Léleng Prézi, Stéphane Soo Mongo 
Assistanat à la mise en scène et réalisation vidéo – Hugo Rousselin
Scénographie Laure Pichat
Lumières de Kélig Le Bars
Intermèdes, paroles, composition des chansons et musiques générées par IA – Léonora Miano 
Création musicale et sonore de Jean-Baptiste Cognet
Chants d’Ayouba Ali, Astrid Bayiha, Alvie Bitemo
Artiste capillaire, perruques – Séphora Joannes
Costumes féminins de Jacquie Atandji pour Jacquie Créations – Lomé, Togo
Costumes masculins d’Elom 20ce pour Asrafobawu – Lomé, Togo
Costumes figurants de Léonora Miano

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