Pourquoi avez-vous eu envie de prendre la direction du théâtre du Préau, CDN de Normandie-Vire ?
Charlotte Lagrange : C’est d’abord le territoire. Cela fait deux ans et demi que je travaille à Quand la ville se lève et cette écriture m’a amenée à regarder autrement la question de l’aménagement du territoire. C’est aussi arrivé à un moment où j’avais envie de faire du théâtre différemment.
Surtout, j’étais enfin prête à candidater, ce que je n’étais pas auparavant, intimement, personnellement, mais aussi dans la structuration et la vie de ma compagnie. Je commençais à pouvoir me projeter dans l’idée de travailler en équipe, sur un territoire. C’est à ce moment-là que le Préau s’est libéré et que l’appel à candidatures est sorti.

Depuis quelque temps déjà, je me demandais ce que signifierait vivre ailleurs que dans un territoire urbain, où aller et comment y faire du théâtre. Quelque chose s’est aligné entre mon parcours de directrice d’une compagnie d’artistes et cette envie de travailler en milieu rural, avec tout ce que cette notion peut avoir de complexe à définir.
Prendre la direction d’un lieu alors que les moyens diminuent, est-ce vertigineux ?
Charlotte Lagrange : Complètement. Nous avons eu des coupes dès mon arrivée. Pas de l’ampleur de celles annoncées pour la suite , mais des coupes significatives tout de même. J’aurais aimé une première année plus sereine, voire une aide pour démarrer le projet, mais c’est le contexte. Même en s’y préparant, cela reste vertigineux, d’autant qu’un avenir de plus en plus difficile nous est annoncé.
C’est dur partout, pour les compagnies, les artistes comme pour les lieux, et partout il faut se battre. J ’ai candidaté en sachant qu’il faudrait mener ce combat et que cela ne pourrait fonctionner que si je trouvais vraiment du sens à ce que je fais.
Ce lieu est magnifique. Il possède un immense plateau sur un territoire où sa présence pourrait presque sembler impossible au regard du bassin de population. C’est un écrin pour les grandes formes. Et j’y retrouve quelque chose des prémices de la décentralisation, avec cette volonté de sortir des capitales, mais aussi des grandes villes. Il y a quelque chose de très fort à défendre l’existence d’un tel lieu ici. Face aux coupes budgétaires et aux incertitudes politiques, c’est à cela que je m’accroche, autant qu’au lien humain.
Avez-vous déjà dû revoir votre projet ?
Charlotte Lagrange : Pour l’instant, ce sont des aides fléchées qui ont été coupées, notamment une aide liée à la jeunesse et à l’itinérance. C’est problématique car, sur un territoire rural, ces deux axes sont fondamentaux. Et ils sont au cœur du projet que j’ai défendu et pour lequel j’ai été choisie. Ce serait absurde de devoir dès maintenant le réduire. Alors, nous cherchons, avec Flavia Amarrurtu directrice adjointe du Théâtre du Préau, comment phaser le projet, comment dépenser moins en hôtels, en transports, comment développer une maison de création où l’on parvienne à faire se rejoindre les enjeux écologiques et économiques en accueillant les artistes plus longtemps.
Mais je suis très inquiète pour la suite. Bien que le mot « ruralité » ait été sur toutes les bouches, je ne crois pas que l’importance des plus petits centres dramatiques ait été comprise.
Sur quoi repose justement votre projet ?

Charlotte Lagrange : D’abord sur un aller-retour entre la création sur le grand plateau, avec au moins trois grandes formes par an, et le développement de l’itinérance par des spectacles qui puissent jouer en espace public, in situ, dans une salle de classe ou un lieu patrimonial. Pour un artiste, travailler en dehors des boites noires transforme aussi sa pratique. Et pour les spectateurs, c’est une expérience très différente.
L’itinérance, c’est également créer sur le territoire à partir du travail avec les habitants. J’imagine une circulation des artistes entre l’itinérance et le grand plateau, afin que les spectateurs puissent les suivre de l’une à l’autre. Ce sont vraiment les deux jambes du projet.
Il y a ensuite la jeunesse. Le Préau porte cet ADN jusque dans son nom et possède depuis seize ans un festival consacré aux adolescents. Développer une programmation jeune public, ce n’est pas cloisonner les âges. Au contraire, ça me permet construire une saison réellement intergénérationnelle. À poils, d’Alice Laloy, est un bon exemple. Le spectacle est accessible à partir de trois ans et sans limite d’âge. Il mélange véritablement les générations.
J’ai réuni des artistes associés qui sont, pour beaucoup, des auteurs et metteurs en scène dont l’écriture appelle une mise en scène qui croise les disciplines. Hakim Bah écrit une poésie politique et travaille depuis quelques années avec des circassiens. Son écriture appelle le cirque. Constance Larrieu tisse la sienne avec la musique. Alice Laloy est une autrice de plateau qui travaille la marionnette de manière exceptionnelle. Étant moi-même autrice, je veux faire du Préau une maison d’écriture pour le plateau.
Comment avez-vous construit votre première saison ?
Charlotte Lagrange : Je l’ai d’abord pensée pour présenter les artistes associés. Simon Falguières est presque notre voisin puisque son collectif est installé à une vingtaine de minutes de Vire. Nous avons construit tout un fil autour de sa présence. Il ouvre la saison avec Molière et ses masques, puis ses œuvres seront exposées dans le hall et il présentera Le Livre de K sur le grand plateau en décembre.

Valérian Guillaume joue, lui, en itinérance autour de Vire Sur les Rails, une pièce créée l’an passé alors que la Colline théâtre national était en travaux, avant de présenter une grande forme Qui c’est celui-là ? au plateau en janvier. Cette circulation entre différentes propositions d’un même artiste est importante pour moi.
J’ai un vrai tropisme pour les écritures contemporaines. Je me suis donc demandé quelles formes pouvaient permettre de réentendre les classiques. D’où Molière et ses masques par Simon Falguières, et les Illusions perdues de Balzac adapté par Pauline Bayle. Une forme très contemporaine qui fait rejaillir le texte.
Quels seront les grands rendez-vous de cette première saison ?
Charlotte Lagrange : Depuis quelques années, je suis frappée par le nombre d’auteurs qui passent eux-mêmes au plateau. Je trouve aussi qu’il y a, dans les monologues, une réinvention et une grande vitalité. Fin janvier, nous proposerons donc un temps fort autour des solos, avec des formes très différentes, pour tous les publics.
Le second grand rendez-vous sera le Festival Ado en mai. Pour moi, l’adolescence est l’âge politique par excellence. Le Festival aura lieu au printemps, après les élections présidentielles. Je veux en faire un festival politique où les adolescents puissent eux-mêmes s’emparer de la création.
Tout l’enjeu est de trouver différentes modalités de co-création et de participation pour les adolescents du territoire, de réfléchir aux spectacles qu’ils vont voir, aux artistes qu’ils vont rencontrer, tout en valorisant le regard radical qu’ils peuvent porter sur notre monde.
Dans quatre ans, qu’aimeriez-vous que le Préau devienne?

Charlotte Lagrange : Cela peut paraître tout simple, mais j’aimerais que ce soit véritablement une maison de création avec les habitants. Plus nous créerons sur le territoire, plus les artistes se réinventeront et rencontreront les gens. Tout le travail de médiation peut alors se jouer bien en amont du spectacle, pour que tout le monde s’autorise l’acte artistique.
J’aimerais que ce soit un lieu rempli, convivial, vivant. Depuis mon arrivée, nous travaillons beaucoup à cela, à la manière dont cette maison peut rester ouverte au public en permanence. Je veux que les gens puissent y entrer et s’y sentir à leur place.
Comment convaincre ceux qui pensent encore que le théâtre n’est pas pour eux d’en franchir la porte ?
Charlotte Lagrange : C’est tout l’enjeu. J’ai même l’impression que le projet entier cherche à répondre à cette question. Cela commence par la convivialité, avec des portes ouvertes et un endroit qui soit d’abord simple et agréable à vivre. Faire des choses en extérieur permet aussi de laisser deviner ce qui se passe à l’intérieur. L’art en espace public peut créer une familiarité avec le théâtre.
Il faut également rencontrer les artistes en amont, faire en sorte qu’ils soient présents sur le territoire et réinventer tout ce qui entoure les spectacles.
Mais, sur un territoire comme celui-ci, je crois surtout au lien humain, au temps de l’écoute et de la rencontre davantage qu’aux dispositifs. C’est ce que je ressens depuis plusieurs mois. Il faut accepter le temps long. C’est ainsi que nous réussirons à aller chercher des publics qui ne se pensent pas encore autorisés à entrer et qui, pourtant, sont vraiment les bienvenus.



