Un rideau bleu translucide habille le fond de scène. Tour à tour voile de sainte, cape de super-héroïne ou linceul, il accompagne les métamorphoses du récit. Devant le plateau est presque nu. Dans un coin, un caddie de supermarché déborde d’objets, comme ceux dans lesquels les sans-abris transportent l’essentiel d’une existence.
Ici s’entassent les reliques de Thérèse d’Avila, authentiques, supposées ou franchement fausses. Trois ou quatre pieds, une jambe, un buste composent cet inventaire macabre de ce qu’il reste de la sainte et de son culte. Une fois étalés religieusement au sol, ces artefacts n’auront guère d’autre fonction. Dommage, lorsque l’on sait combien la plasticienne Aurélia Lüscher peut faire de la matière un langage théâtral, comme dans Les Corps incorruptibles.
Une revenante en veste de cuir

Dans un silence sourd, Estelle Meyer entre à jardin, sans se soucier du public qui la scrute. Elle allume des cierges à piles sur un autel de fortune peuplé de vierges phosphorescentes, puis traverse l’espace, caddie en main, tee-shirt à l’effigie d’un saint, jean et blouson de cuir. La voici Thérèse. Ou plutôt sa réincarnation contemporaine.
Elle retrace le destin de la religieuse espagnole du XVIe siècle, première femme proclamée docteure de l’Église. Refusant le mariage, elle choisit le couvent, entreprend de réformer l’ordre du Carmel, écrit et fonde des couvents. Sous la plume de Paco Bezerra, elle devient une rebelle, féministe avant l’heure, loin de l’image conservatrice à laquelle elle sera plus tard associée.
Le XXIe siècle lui donne tort
Revenue parmi les vivants, Thérèse mesure combien le monde résiste au changement. L’extrême droite a gagné du terrain en Europe tandis que les femmes restent assignées aux rôles les plus archaïques. Paco Bezerra confronte les deux Thérèse et, à travers leurs parcours parallèles, pose un regard critique sur notre époque.
Prévue aux Teatros del Canal de Madrid avant d’être retirée de la programmation, la pièce n’a jamais connu de création scénique en Espagne. Le dramaturge s’empare d’une figure dont les courants conservateurs espagnols ont fait un emblème pour retrouver ce qu’elle eut aussi de rebelle.
Le récit voyage entre les deux époques et suit cette Thérèse contemporaine partie retrouver les morceaux d’un corps dispersé après sa mort. Jusqu’à cette main gauche dont le reliquaire aurait inspiré le gant de Thanos, le colosse des Avengers. La mise en scène s’amuse de ce télescopage entre relique sacrée et mythologie pop.
Une ferveur trop contenue

Ces deux Thérèse semblent taillées pour Estelle Meyer, son pas de côté permanent, sa façon lunaire d’habiter le monde. Sur scène, elle ne force rien, se tient toujours légèrement ailleurs, entre incarnation et non-jeu. Elle apostrophe, bifurque, rebondit sur les incidents techniques et attrape le public d’un regard. Tour à tour sainte, sans-abri, prostituée ou DJ d’une rave désacralisée, elle possède cette liberté qui pourrait faire décoller le spectacle.
Mais quelque chose la retient. Son goût pour le mystique semble bridé par sa propre image et une mise en scène qui multiplie les effets sans pousser l’audace jusqu’au bout. Entre stand-up, rituel profane et seul-en-scène, la forme cherche son équilibre et le texte finit par s’essouffler.
Le vertige en moins
En réunissant Paco Bezerra, Aurélia Lüscher et Estelle Meyer, Claire Dupont, directrice du Théâtre de la Bastille, a provoqué une rencontre qui promettait des étincelles. Les univers sont là, les imaginaires aussi, mais avancent parfois côte à côte plutôt que de se percuter. Il manque ce grain de folie qui ferait basculer la cérémonie, cette confiance dans la puissance plastique de la metteuse en scène comme dans la capacité de la comédienne-chanteuse-compositrice à transformer le plateau en dancefloor mystique.
Traduit par Clarice Plasteig et publié aux Solitaires Intempestifs, le texte touche, amuse et provoque sans apparaître aussi sulfureux que sa déprogrammation pouvait le laisser croire. À vouloir éviter la grand-messe, le spectacle se prive de la ferveur qu’appelait son sujet. Tout était là pour l’embrasement… Il reste une promesse que le temps pourrait finir par concrétiser.
Je meurs de ne pas mourir (Les deux vies de Thérèse) de Paco Bezerra
texte publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs
Théâtre de la Bastille
Du 16 au 30 septembre 2026
durée 1h30
Tournée
19 et 20 novembre 2026 au Théâtre Joliette, Marseille
5 mars 2027 au Théâtre de Châtillon
11 et 12 mars 2027 Théâtre de La Tête Noire à Saran en partenariat avec le CND d’Orléans
Mise en scène d’Aurélia Lüscher assistée de arguerite de Hillerin et Madeleine Davies
Avec Estelle Meyer
traduction Clarice Plasteig
Scénographie d’Aurélia Lüscher et Arnaud Louski-Pane
Lumières de Julien Boizard
Son de Nicolas Hadot
Musique de Deena Abdelwahed
Costumes de Léa Gadbois-Lamer



