Mithkal Alzghair © DR

Mithkal Alzghair : « Le corps peut pacifiquement confronter cette machine de guerre »

En ouverture de June Events, à l’Atelier de Paris, le chorégraphe syrien installé en France crée Paisiblement, une pièce pour trois danseurs et un musicien. Nourri par les traditions populaires syriennes, le spectacle interroge ce que les corps peuvent encore opposer à la guerre. Un extrait sera également présenté à La Belle Scène Saint-Denis au Festival d’Avignon.
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Comment la danse est-elle arrivée dans votre vie ?

Mithkal Alzghair : J’ai commencé très jeune par le théâtre. Ce qui m’intéressait, c’était de travailler comme interprète, mais très vite j’ai eu envie aussi de mettre en scène, de comprendre comment construire une forme, comment diriger, comment raconter quelque chose sur un plateau. Puis j’ai découvert qu’il existait des études de danse en Syrie, à Damas. C’était tout récent, j’ai d’ailleurs fait partie de la troisième promotion. Un autre langage s’ouvrait à moi, avec certes moins de texte, mais une autre manière de m’exprimer avec le corps. Quelque chose de plus direct, qui m’a immédiatement pris. Mais le théâtre et l’écriture scénique restaient là. Dès le début, je sentais que mon travail se situerait quelque part entre les deux.

Comment apprend-on la danse en Syrie ? 
photo de répétition © Mithkal Alzghair

Mithkal Alzghair : Cela dépend des régions. La Syrie est un pays extrêmement multiple. Il y a différentes cultures, différentes religions, différentes traditions. Chaque région possède sa propre musicalité, ses propres chants, ses propres danses. La musique d’Alep, par exemple, n’a rien à voir avec celle du Sud ou de l’Est du pays.  

Je viens du Sud, où la danse et le chant sont très populaires, très vivantes, et occupent une place très importante dans la vie quotidienne. Quand j’étais enfant, j’ai grandi entouré de fêtes, de rassemblements, de cérémonies où les gens chantaient et dansaient ensemble. À l’époque, il n’y avait pas toujours de musique enregistrée. Les gens créaient eux-mêmes le rythme avec leurs voix, accompagnés d’un instrument à percussion ou d’une flûte traditionnelle. La danse n’était pas quelque chose de séparé de la société. Au contraire, elle faisait partie de l’identité collective. Il existait des danses pour les hommes, d’autres pour les femmes, certaines qui se dansaient en couple ou en groupe. 

Vous avez ensuite quitté Damas pour rejoindre Exerce, le master chorégraphique du Centre chorégraphique national de Montpellier. Qu’est-ce que cette formation a déplacé dans votre manière de penser la danse ?

Mithkal Alzghair : Cela a été un immense déplacement. En Syrie, j’avais reçu une formation plutôt centrée sur le classique et le moderne. À Exerce, j’ai découvert un espace de recherche et d’expérimentation. Les enseignants et les différents intervenants nous poussaient à chercher, à tester, à nous tromper aussi. L’objectif n’était pas de produire une œuvre finie, mais de traverser des questionnements. Pendant deux ans, j’ai tenté des choses très éloignées de ce que j’avais appris jusque-là. Ça m’a donné une grande liberté, ouvert un grand horizon.

Les rencontres ont aussi été déterminantes. Xavier Le Roy et Lisa Nelson, par exemple, avaient chacun une manière radicalement différente d’aborder le corps et la composition. Deborah Hay a été particulièrement importante dans mon approche du mouvement. Et puis il y avait Mathilde Monnier, Lluis Ayet et Laurent Pichaud, présents tout au long du parcours, qui accompagnaient notre recherche. Ils m’ont aidé à sortir de certaines cases héritées de ma formation en Syrie. Pendant deux ans, je me suis autorisé à expérimenter sans chercher immédiatement à produire une forme finie.

Très vite, votre travail s’est construit autour de questions politiques et sociales. Pourquoi cette nécessité ?
Photo de répétition © Patrick Berger

Mithkal Alzghair : Quand je suis arrivé en France pour cette formation, les événements ont commencé en Syrie. Nous vivions depuis longtemps sous une dictature, avec l’idée que rien ne changerait jamais. Puis il y a eu cette révolution historique, qui s’est transformée presque immédiatement en guerre et en violence extrême.

Je me suis alors demandé quel pouvait être mon rôle d’artiste face à ce qui se passait. Comment participer à cette réalité par le travail ? Cette question ne m’a plus quitté. J’ai ressenti la nécessité de créer à partir de sujets humains et politiques qui me semblaient urgents. Ce qui se passe dans le monde nourrit directement mon travail. Ces violences, ces bouleversements, ces transformations sociales et politiques sont ce qui me pousse à créer.

Il y a aussi un écho très direct à ce qui se passe en Syrie dans votre travail ?

Mithkal Alzghair :  Toujours. Mais j’essaie de voir les sujets de manière plus universelle. Pendant les premières années de la révolution, les journalistes ne pouvaient pas entrer facilement dans certaines zones. Les médias officiels donnaient une version très contrôlée de la situation. À l’extérieur, n’étaient montrées que des images fragmentaires. Je suivais ce que partageaient les activistes, les gens que je connaissais encore là-bas. Je sentais la nécessité de raconter autrement cette réalité.

Aujourd’hui encore, beaucoup de choses restent invisibles. On parle peu des minorités qui subissent des violences, des transformations politiques en cours. Il existe selon moi une tentative d’imposer une seule couleur idéologique et religieuse dans un pays construit sur une multiplicité de cultures et de traditions. On passe d’une dictature à une autre, avec un groupe extrémiste qui prend le pouvoir — un peu comme ce qui s’est passé en Iran. Beaucoup de Syriens soutiennent cette transition, d’autres en subissent les conséquences, sont menacés.

Est-ce qu’on peut encore apprendre la danse en Syrie dans ce contexte ?
Photo de répétition © Patrick Berger

Mithkal Alzghair : C’est très difficile maintenant. Un État extrémiste cherche à imposer une seule couleur dans un pays qui en a des milliers. Dans la région du Sud d’où je viens, il y a des minorités qui portent une tradition très forte, des danses, de la musique, des chants. L’année dernière, notre région a subi des incursions de groupes extrémistes. Il y a eu des massacres, des discours qui appelaient à tuer ces populations.

Et malgré cela, ou peut-être à cause de cela, les gens continuent de chanter, de danser, de transmettre leurs traditions. Les enfants manifestent leur identité par la musique et le chant, pour aimer encore plus ce qu’ils sont. C’est extrêmement fort. La danse devient alors bien plus qu’une pratique artistique. Elle devient une manière de défendre une identité, une mémoire collective, une manière d’être au monde. Ce n’est pas la couleur qu’on essaie de leur imposer. C’est autre chose, c’est vivant, c’est pluriel. 

Comment est née votre nouvelle création, Paisiblement ?

Mithkal Alzghair : Le projet est né en regardant cette violence qui ne cesse de se développer, particulièrement au Moyen-Orient mais aussi ailleurs dans le monde. Je me suis demandé s’il était encore possible aujourd’hui de parler de paix dans un monde qui investit toujours davantage dans les armes et les logiques de guerre ?

En même temps, dans le sud de la Syrie, il y avait un nouveau mouvement de manifestations pacifiques. Après quatorze années de guerre, des gens recommençaient à se rassembler, à chanter et à danser ensemble dans l’espace public. Ça m’a profondément marqué. J’y voyais des corps pacifiques qui tentaient de confronter une immense machine de guerre.  

Il y avait aussi ces images venues de Gaza, cette personne qui danse au milieu des bombardements. Toutes ces images de corps qui continuent de se manifester face à la violence sont devenues très importantes pour moi. Je me suis demandé comment le corps pouvait devenir, en lui-même, un symbole de paix.  

Le spectacle s’appuie notamment sur la figure des hibakushas… 

Mithkal Alzghair : Ce terme désigne les survivants des bombardements atomiques à Hiroshima. Ce qui m’intéresse dans cette référence, c’est l’idée que les corps gardent des traces profondes de la violence. Pas seulement physiquement, mais dans la mémoire, dans l’âme, dans la manière de vivre. Ces personnes ont consacré leur vie à témoigner, à appeler au désarmement, à rappeler la nécessité de la paix.

Je fais le lien avec des survivants des massacres en Syrie, des personnes qui ont vu mourir leurs proches et qui portent encore aujourd’hui ces violences au plus profond d’eux-mêmes, jusque dans leur mémoire. Le corps devient alors un témoin. Il contient une histoire. À partir de ces témoignages, j’essaie de construire une forme qui puisse à la fois rendre compte de ces violences et rappeler une nécessité absolue de paix. 

Comment à partir de ces éléments, avez-vous construit la pièce ? 
Photo de répétition © Patrick Berger

Mithkal Alzghair : Le travail est parti des témoignages, mais aussi des danses populaires et des traditions. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont le contexte transforme complètement un geste. Une danse traditionnelle peut être un simple moment de fête. Mais si cette même danse apparaît dans un champ de bataille ou au milieu d’une manifestation, elle devient immédiatement un symbole politique. Un homme qui fait quelques pas de danse traditionnelle face à des soldats armés devient un symbole de pacification. Le corps lui-même devient un acte. À partir de là, avec les deux autres interprètes et le musicien nous avons essayé de construire une forme qui puisse devenir elle-même une sorte de manifestation sur scène. Quelque chose qui dénonce certaines violences, mais qui affirme aussi une autre possibilité d’existence collective. 

Justement comment s’est construit le travail collectif ?

Mithkal Alzghair : Nous avons d’abord beaucoup travaillé entre danseurs, puis nous avons intégré le musicien Modar Salama lors de résidences. La musique est vraiment une autre couche du spectacle. Ce qui m’intéresse, c’est la relation vivante entre les corps et le son. Les danseurs produisent eux-mêmes beaucoup de sonorités par leurs mouvements, leurs appuis, leurs respirations. 

Modar construit à partir de cela des partitions qui dialoguent avec nous, ou parfois avancent en parallèle. Il y a aussi des moments de silence très importants. Le silence fait partie du travail autant que le son. La musique est un élément parmi d’autres, pas un soutien. Et tout continue d’évoluer. Nous sommes encore en plein processus de création. 

Ce spectacle semble vous tenir particulièrement à cœur ?

Mithkal Alzghair : Pour dire clairement qu’une minorité en Syrie a subi des massacres l’année dernière, et en subit encore. Ces événements tragiques sont peu relayés, peu visibles. Ce projet a aussi cet objectif de dire ce que les médias ne disent pas. Ce n’est pas l’artiste qui va parler à la place des journalistes. Mais s’il n’en est pas fait écho, si une culture entière peut disparaître dans le silence, alors mon travail c’est aussi d’être là, de témoigner, de ne pas laisser le silence gagner.


Paisiblement de Mithkal Alzghair
Atelier de Paris / CDCN dans le cadre du Festival June Events
26 mai 2026
durée : 50 min

Tournée
13 au 17 juillet 2026 à la Belle Scène Saint-Denis dans le cadre du Festival Off Avignon
30 novembre et 1er décembre 2026 à l’Espace Pasolini de Valenciennes dans le cadre du Next Festival

Chorégraphie et interprétation de Mithkal Alzghair
Avec Samil Taskin & Mooni Van Tichel
Création sonore et musique live de Modar Salama
Création lumière :d’Abigail Fowler

Bande-Annonce de Paisiblement de Mitkhal Alzghair © Atelier de Paris / CDCN

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